La lanterne magique d’un assoupissement… : George Eliot, l’autre Proust

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J’avais déjà commencé de lire Middlemarch lorsque Mona Ozouf fit paraître, le 4 octobre dernier, L’Autre George, son essai sur Mary Ann Evans qui, comme George Sand, signa ses romans champêtres d’un pseudonyme masculin.

Elizabeth Gaskell, dans Cranford (1851), dressait une série de portraits satiriques de la société provinciale anglaise progressivement minée par l’avènement de la bourgeoisie capitaliste. Dans Middlemarch de George Eliot (1871), la bourgeoisie a déjà triomphé : la naissance et la famille ne protègent plus de la banqueroute et de l’errance misérable, et la richesse d’un jour n’assure pas un mariage heureux. L’intérêt de la narration se déplace alors des personnages à leurs aventures ; imaginative dans ce domaine, George Eliot étale la vie de cette province imaginaire sur quelques mille et cent pages. À la petitesse de la ville de province, les épisodes joignent la grandeur du mythe, comme lorsque le terrible banquier Bulstrode apprend au jeune et idéaliste Will Ladislaw : « je suis… ton grand-père » (p. 822).

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C’est la charité généreuse de Dorothea Casaubon, « une sainte Thérèse » de campagne (p. 25), qui occupe les premiers et les derniers chapitres. Tout au contraire des viles commères que peignait Elizabeth Gaskell, Dorothea applique l’humble programme de l’exergue du premier chapitre citant Beaumont et Fletcher : « Puisque, étant femme, je ne puis accomplir aucun bien, / Que je m’efforce sans cesse d’atteindre quelque chose qui s’en approche » (p. 27). Comme chez Harriet Beecher-Stowe, l’émotion religieuse féminine vaut mieux que les sciences et les techniques masculines. Mr. Casaubon, anthropologue, a épousé Dorothea sans passion véritable, et se révèle incapable d’aimer : « il avait décidé […] de s’assurer tandis qu’il était dans la force de l’âge le réconfort de soins féminins pour les années de son déclin. Il résolut donc de s’abandonner au flot du sentiment et fut peut-être surpris de découvrir la profondeur extrêmement faible de ce ruisselet. De même que dans les zones désertiques le baptême par immersion ne peut s’accomplir que symboliquement, de même M. Casaubon s’aperçut-il qu’en guise de plongée son cours d’eau lui permettait tout juste une petite aspersion ; il en conclut que les poètes avaient grandement exagéré la force de la passion masculine » (p. 101).

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Alexandre-Louis-François d’Albert-Durade, Portrait de George Eliot à trente ans (1860)

Le Middlemarch est décrit au point de vue omniscient des narrateurs du dix-neuvième siècle ; mais dans ses analyses et dans sa syntaxe, le roman annonce Proust, comme lorsque Dorothea visite Rome, p. 274 : « Ruines et basiliques, palais et colosses, plantés au beau milieu d’un présent sordide, où tout ce qu’il y avait de vivant et de chaleureux paraissait englué dans la profonde dégénérescence d’une superstition détachée de toute vénération ; la vie titanesque moins claire mais pourtant ardente qui vous contemple et lutte sur les murs et les plafonds ; les longues perspectives de formes blanches dont les yeux de marbre avaient l’air de contenir la lumière monotone d’un monde étranger : tout cet immense naufrage d’idéaux ambitieux, sensuels et spirituels, confusément mêlés aux signes de l’oubli et de la dégradation chez les vivants, commença par choquer Dorothea comme une secousse électrique, puis s’imposa à elle avec la sensation douloureuse due à une pléthore d’idées confuses qui interrompt le flux des émotions. Des formes tantôt pâles, tantôt lumineuses s’emparèrent de sa jeune intelligence et s’inscrivirent dans sa mémoire même quand elle ne pensait plus à elles, donnant naissance à d’étranges associations d’idées qui devaient persister dans la suite de son existence. Nos humeurs ont tendance à s’accompagner d’images qui se succèdent comme les vues offertes par la lanterne magique d’un assoupissement ; ainsi, dans certains états de morne tristesse Dorothea continua-t-elle toute sa vie à voir l’immensité de Saint-Pierre, l’énorme baldaquin de bronze, les intentions vigoureuses exprimées dans les attitudes et les vêtements des prophètes et des évangélistes sur les mosaïques placées au-dessus, et les draperies rouges qu’on accrochait pour Noël et qui se répandaient partout comme une maladie de la rétine. »

Roman érudit, Middlemarch associe à chaque personnage une culture de référence (à Dorothea la poésie métaphysique, à Rosamond le théâtre élisabéthain…). « Notre univers semble être une immense chambre d’échos », écrit encore, non sans ironie, George Eliot (p. 554). L’univers, comment savoir? mais Middlemarch, sans aucun doute : la chambre d’écho de toutes les pensées et tous les sentiments, même mêlés ou inconscients, de ses personnages récurrents.

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Voir ailleurs : à propos de Middlemarch, Texualités, Les livres de George, Les livres de Camille, et Adalana qui avait eu l’excellente idée de proposer ce roman aux blogueurs et blogueuses en lecture commune ; et à propos du livre de Mona Ozouf L’Autre George, la critique de Libération, de La Croix et celle de Claude Grimal sur En attendant Nadeau.

George Eliot, Middlemarch, préface de Virginia Woolf, édition et traduction de Sylvère Monod (une collègue de la Sorbonne Nouvelle), folio classique, 1152 p., 13,60€.

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Un commentaire sur “La lanterne magique d’un assoupissement… : George Eliot, l’autre Proust

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  1. Oui, c’est très intéressant et une belle analyse de la société de ce temps et de la manière dont étaient considérées les femmes. Ramenées à la sensibilité et la religion. Ce qui est intéressant aussi c’est d’écrire tout cela sous un pseudonyme masculin. Cela crée un double sens assez paradoxal. Faire partie des femmes sans en être, ou ne pas assumer de l’être.

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