Actualités des femmes de lettres, avril-mai 2017

Tant que le semestre universitaire n’est pas achevé, le temps me fait défaut pour écrire ici. Beaucoup de livres lus attendent patiemment, sur mon bureau, leur tour d’être recensés. J’ai bon espoir de réduire cette pile en mai. En attendant, quelques annonces :

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Installation de Shurooq Amin à la Biennale de Venise en 2015
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Stéphanie Hochet, L’Animal et son biographe (février 2017)

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Lascaux IV : Théâtre de l’art pariétal

L’ouverture, fin-2016, de Lascaux IV (inaugurant de nouvelles manières de visiter une grotte préhistorique) semble exercer son influence sur les productions culturelles récentes. La préhistoire revit. Dans Syberia III, un jeu vidéo de Benoît Sokal à paraître dans quelques jours, l’on incarne une héroïne dont les talents en mécanique doivent la conduire sur la trace de Hans, un petit garçon qui, ayant découvert des peintures préhistoriques dans une grotte de son village, est en effet parti à la recherche des derniers mammouths vivants. La fascination de Hans pour l’art pariétal l’a fait quitter la communauté humaine et même laisser croire à sa famille sa propre mort.

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Capture d’écran de Syberia

Dans son livre, Stéphanie Hochet, quant à elle, nous plonge petit à petit dans le récit fantastique d’un élevage très particulier : celui de l’aurochs de Heck. On appelle ainsi un animal créé par un programme d’élevage nazi : « dans les années 1920 en Allemagne, […] deux biologistes sélectionnèrent des bovins selon leurs caractéristiques physiques, les croisèrent et parvinrent à donner naissance à un animal qui était assez ressemblant » à l’aurochs primitif (p. 106-107). Le projet est romantique et écologique : « ils avaient voulu réaliser les rêves du romantisme allemand qui exaltait la vigueur et le danger de la nature » (p. 115).

L’aurochs vivant, sorte d’arlésienne animale, n’apparaît devant nous que tardivement dans le roman. Le récit initial est celui d’une prise en otage lente et progressive d’une romancière, par le maire d’un village qui l’a invitée à présenter sa dernière parution. Le maire, un homme énorme et musculeux, s’appelle Charnot, quasi-anagramme d’aurochs et surtout paronyme de charnier. C’est le Minotaure de ce village, le gourou d’une communauté emportée dans le projet fou de la reconstitution de l’aurochs.

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Pourquoi ce village a-t-il besoin de la romancière ? Charnot est à la recherche de la poète capable de célébrer et de comprendre son projet écologique radical et névrotique. Sous sa houlette, l’héroïne écrit Le Testament de l’aurochs, hymne de l’animalité préhistorique, exhaussant l’animal au rang de « transfuge d’un monde mythique » (p. 143), une œuvre à la fois lyrique et écrite sous contrainte.

L’Animal et son biographe constitue donc une forme de fable avec laquelle Stéphanie Hochet pointe un danger littéraire récurrent dans l’histoire des lettres, celui de l’idéalisation romantique et sectaire. Surtout, à travers le personnage de Charnot et ses projets insensés, Hochet met en crise la frontière entre « animal humain » et « animal non-humain ». Ce Testament de l’aurochs, Charnot se l’approprie finalement, niant la propriété intellectuelle de l’héroïne, et laissant entendre que c’était sa part animale, préhistorique, qui l’avait écrit : « ici, c’est l’animal qui prime, pas son biographe » (p. 186).

Ainsi, comme Noémi Lefebvre ou Olivia Rosenthal, le roman démontre aussi que l’antispécisme n’est plus un discours marginal et méconnu dans l’espace littéraire contemporain. C’est bien plutôt une nouvelle doxa qu’il faudra désormais  sans cesse réinterroger, essayer et questionner. On se réjouit ici des œuvres à venir qu’annonce L’Animal et son biographe.

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Dessin préparatoire de Syberia III

Ailleurs : l’avis de Thierry Savatier, celui du Figaro, des lectures du Hibou, et même de Lili Galipette.

Marie Brunel, La Sylvestresse (2014)

Merci à La Compagnie Littéraire (en partenariat avec Livraddict) pour cet envoi !

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La Sylvestresse : c’est le surnom qu’on donne, au village, à Victorine, paysanne aveyronnaise de caractère. Autour d’elle, une famille unie et heureuse se fait une place dans la France de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Le roman contient une bonne part d’érudition historique : on y apprend des traditions rurales, des proverbes occitans, des noms de métiers et d’outils.

Chaque chapitre raconte un épisode de la vie de la famille, une « anecdote pittoresque » (p. 179), sans fil conducteur narratif qui le relierait aux autres. En réalité, les épisodes sont liés par une structure commune : à chaque fois, une femme de la famille exprime le désir de vivre comme elle l’entend, et rencontre l’opposition de la société patriarcale, opposition qu’elle parvient finalement à surmonter ou contourner.

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Ainsi la campagne aveyronnaise pré-industrielle devient une véritable utopie féministe et romantique. O fortunatos agricolas ! Les paysannes de Marie Brunel sont aussi généreuses et innocentes que celles de George Sand (que Brunel apprécie beaucoup), mais elles sont féministes de surcroît. Depuis Victorine, la matriarche, jusqu’à sa petite-fille Pauline qui fait le « V de la victoire » dans son berceau (p. 236), toute la famille est marquée au coin du succès.

Parfois leurs bonheurs paraissent trop faciles aux héroïnes elles-mêmes, comme lorsque Julie arrive à Montpellier et trouve immédiatement un logement et un emploi durable : « elle n’en revenait pas de voir comment, en une matinée, elle avait réglé sa situation » (p. 211). Ou quand la Sylvestresse obtient qu’on lui offre des ruches pour en faire son miel : « Victorine ne s’attendait pas à ce que son rêve se réalise aussi vite » (p. 119).

Rien de grave n’adviendra dans cette utopie. L’intrusion brutale de la maréchaussée au village devient une « aventure rocambolesque » lorsque Victorine profite de la naïveté des officiers (p. 157). L’avortement de Séraphine s’approche du miracle médical : quelques feuilles d’une plante mystérieuse, un jour de repos, et l’affaire est réglée (p. 142).

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La Sylvestresse… ou la Nouvelle Héloïse : le néo-romantisme de Brunel fige la société aveyronnaise dans un bonheur immuable, « sans nuage », comme l’est le ciel que regarde Victorine à la dernière page (p. 263). Croyez-le ou non, même la Première Guerre Mondiale devient un événement heureux dans cette famille, parce que l’épouvante de la grand-mère apprenant les dernières nouvelles devient un « spectacle à guichet fermé » (p. 252) pour ses descendantes qui trouvent divertissant de la regarder crier et s’affoler. Quelle distance avec l’inquiétant roman de Cécile Coulon, qui évoquait lui aussi les effets de la guerre sur la vie rurale de France, mais pour en dire bien autre chose !

On peut lire une interview de Marie Brunel ici. Si les mœurs et les traditions rurales françaises vous intéressent, je vous recommande ce compte-rendu fort complet d’une étude historique de la campagne de Bourgogne.

Blandine Le Callet et Nancy Peña, Médée (2013-2016)

La vie mythique de Médée, la sorcière grecque, nous est parvenue par Les Argonautiques, l’épopée d’Apollonios de Rhodes. Elle n’a jamais cessé d’être réécrite et adaptée ensuite. Maria Callas, la chanteuse, a incarné Médée au cinéma pour Paolo Pasolini, en 1970 : c’est une expérience cinématographique saisissante. Pour Pasolini, les pouvoirs magiques de Médée étaient la métaphore des processus mystérieux de l’inconscient psychanalytique.

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J’ai repensé à ce film en lisant avec délices, à la médiathèque de mon quartier, une série de trois bande-dessinées intitulée Médée. Une normalienne en latin et une normalienne en dessin se sont en effet associées pour adapter elles aussi, dans ce format pédagogique, la vie de la sorcière. Cette fois encore, la magie de Médée est rationalisée et expliquée ; rien de surnaturel dans cette biographie qui tient de l’œuvre historique. Médée est emportée dans un contexte historique très précis : celui des expéditions maritimes méditerranéennes initiées par les exploits des Argonautes.

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La psychanalyse de la Médée pasolinienne est remplacée, dans les cases de cette œuvre, par une grille de lecture féministe matérialiste : les résolutions criminelles de Médée y sont la conséquence sociologique naturelle de son oppression, en tant que femme, dans la violence de la société grecque antique. Nulle trace de magie, donc. Le précepteur de Jason, le centaure Charon, n’est plus du tout un centaure mais simplement un ermite. « Laissons les dieux tranquilles. Je me débrouille parfaitement sans eux », déclare aussi Médée (p. 42). Au lieu des sorts et des maléfices, elle joue des tours et ourdit des ruses.

La nouvelle Médée y devient donc une héroïne militante au destin tragique, qui doit lutter contre les mouvements de la géopolitique hellénique. Les autrices ont tenu à respecter de nombreuses données de l’archéologie mycénienne, dans la représentation des coiffures, des bijoux, de l’architecture… Ainsi l’une des scènes les plus marquantes, et les plus réussies visuellement, est celle où un bracelet ophiomorphe de Médée prend vie (tome III, p. 30), changeant en dialogue fantasmatique son monologue intérieur :

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Les arabesques formés par le serpent imitent la pensée tortueuse de l’héroïne qui vit une torture intérieure. Le bracelet serpentin ne prend vie que dans l’esprit de l’héroïne ; Médée le porte en réalité à l’avant-bras, comme sur la couverture du troisième tome :

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Or l’objet ressemble assez précisément aux bracelets authentiques déterrés par l’archéologie en Thessalie :

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Par cette trouvaille graphique et beaucoup d’autres, Le Callet et Peña ont fait de la bande dessinée une démonstration à la fois historiquement, psychologiquement  et esthétiquement convaincante de leur lecture féministe du mythe.

Ailleurs :

Le site internet de la bande dessinée dresse la revue de presse détaillée des deux premiers tomes ;

Le premier tome est recensé en détail chez Mo, Moka, Brusselsboy et Sophie.