Agenda : les festivités automnales 2017

Je n’abandonne pas l’idée de publier ici un compte-rendu de table ronde ou de colloque. Ce qu’il y a de sûr, c’est que des journées passionnantes sont prévues cet automne :

  • à Nice, les 21 et 22 septembres, un très large colloque de sociologie sur les « nouveaux imaginaires du féminin » rassemblera des chercheuses et chercheurs du monde entier ;
  • à Rouen, les 27 et 28 septembre, un colloque « Féminismes et ARTivisme dans les Amériques, XXe-XXIe siècles » se penchera sur le black feminism ;
  • à Paris, à la Maison de la poésie, le 29 septembre à 19h, on entendra Alice Zeniter présenter, avec Nathile Crom, son roman qui fait partout parler de lui cette rentrée : L’Art de perdre, déjà récompensé par le prix du Monde, et pré-sélectionné pour le prix Goncourt ;
  • à Paris, à la librairie Violette & co, on aura l’occasion exceptionnelle de rencontrer en même temps, vendredi 6 octobre à 19h, l’écrivaine en résidence Chloé Delaume et la prix Goncourt Lydie Salvayre ;
  • à Paris encore, à la librairie Compagnie, on pourra rencontrer, le mardi 17 octobre à 18h30, Anne Godard, qui est l’autrice d’Une chance folle mais qui est aussi l’une de mes collègues, puisqu’elle enseigne la littérature de la Renaissance à l’université ;
  • le festival de films documentaires féministes « Femmes en résistance » aura lieu les 30 septembre et 1er août à Arcueil (voir leur site internet). Et pourtant, elles tournent !

Joyeux automne à toutes et tous, autant qu’un automne puisse l’être !

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Emmelene Landon, La baie de la Rencontre (avril 2017)

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©Francesca Mantovani/Gallimard/Leemage

Née en Australie en 1963, déménagée par sa famille en Europe, où elle apprend la peinture à l’École des Beaux-Arts de Paris, Emmelene Landon a toujours rêvé de retourner dans le continent de son enfance. Elle en a finalement l’audace, et raconte son expérience curieuse dans Le Tour du monde en porte-conteneur, Gallimard, 2003. Et après ? Comment se renouveler, comme artiste ou comme être humain, après avoir achevé le plus grand voyage possible ?

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Emmelene Landon, extrait de la série Fossiles, 2008

Pour continuer de vivre, Emmelene Landon s’est ouvert deux continents : la fiction, et l’Histoire. La Baie de la Rencontre explore les deux en parallèle. George, personnage d’un précédent roman (Portrait(s) de George, Actes Sud, 2014), revient cette année sur les traces de l’expédition scientifique française en terre Australe du début du XIXème siècle, et de son dessinateur attitré, Charles-Alexandre Lesueur.

La reconstitution attendrie des hauts faits scientifiques de Lesueur m’a rappelé celle, nettement plus politique, de Michèle Lesbre dans Chère Brigande (février 2017). George flâne, recueille des fossiles austraux qu’il collectionne sans but, par curiosité. Pour le dire simplement, ce narrateur-sculpteur est le pur produit du monde des galeries d’art parisiennes, dont les œuvres (rares et entourées de larges murs vides) n’ont jamais de cadre très défini. En panne d’inspiration, George est incapable d’expliquer son voyage : « je me suis lancé comme ça, avec l’idée de me perdre en Tasmanie, de rencontrer quelque chose » (p. 180).

« Nous sommes vivants dans la mesure où ce qui se passe aux antipodes nous concerne » (p. 47) : le principe qui gouverne cette bourlingue est universel. Pourtant, le voyage de George l’est beaucoup moins, puisque l’on apprend, au cours de la lecture, qu’un deuil intime, inexplicable, justifie son enquête erratique.

Le deuil, qui resurgit par intermittences dans le récit de voyage, donne son intérêt à un roman qui, sans cela, paraîtrait frivole et même bourgeois. Le deuil inspire aussi au narrateur ses meilleures formules, par exemple lorsqu’il s’exclame, devant un paysage de Tasmanie : « [c’est] tout ce dont j’ai besoin pour parcourir la mémoire de ce que je n’ai pas vécu » (p. 183).

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Voilà les seuls autres avis en ligne que j’ai trouvés : Le Monde des Livres, et Le Quotidien Julia. Ce livre s’est fait discret à sa sortie, et la rentrée littéraire l’a malheureusement tout à fait enterré.

Emmelene Landon, La baie de la Rencontre, Gallimard, 2017, 224 p., 18€.

Une heure au Centre Pompidou avec Joy Sorman

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La rentrée littéraire 2017 amène avec elle, je le disais ailleurs, un nouveau roman de Joy Sorman. Je suis persuadé que c’est un chef-d’œuvre : j’ai lu deux autres livres d’elle (Comme une bête, 2012, Boys, boys, boys, 2005), dont j’ai d’excellents souvenirs. Malheureusement je n’ai pas le temps de le vérifier cette année, ayant moi-même une rentrée chargée… J’ai donc décidé un compromis : je suis allé écouter Joy Sorman lire quelques pages de ce livre, au Centre Pompidou, jeudi dernier. Elle était accompagnée d’Aurélie Djian qui lisait, en contrepoint, un essai inédit d’elle-même, La Touche, à propos de la peau et du sens du toucher, qui sont au centre de Sciences de la vie.

Sur Joy Sorman, je n’ai rien appris. Elle est encore cette année la digne descendante de la tradition naturaliste française, passionnée de sciences et d’exactitude documentaire (à côté d’une Joy Sorman, Houellebecq est un scribouillard). Elle utilise encore son naturalisme comme une force polémique dans les combats politiques ou sociaux qui faisaient l’objet de Boys, boys, boys. Elle compare encore la peau à une page imprimée de hiéroglyphes révélateurs, et l’écriture à l’éruption cutanée de symptômes plus profonds : on le savait depuis La Peau de l’ours (2014), ou bien tout simplement en l’écoutant à la radio.

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Pourtant j’ai beaucoup aimé cette lecture publique. Les théorèmes d’Aurélie Djian apportaient aux épisodes du roman la tonalité d’une « défense et illustration » de la peau. Surtout, l’architecture post-moderne et dépecée du musée Beaubourg convenait particulièrement à cette mise à nu de la sensation tactile. D’habitude, l’environnement fait de matériaux bruts, ces tuyauteries mystérieuses et futuristes intimident les visiteurs, comme à la bibliothèque Mitterrand, où l’on a l’impression de déranger par notre présence une activité industrielle qui se passerait bien de nous. Ici au contraire, avec la voix de Joy Sorman, je me sentais comme dans un squat : ce que d’ailleurs le Centre Pompidou (anciennement « bâtiment insalubre n°1 ») n’est pas loin d’être.

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Centre Georges Pompidou, entrée du Forum -1

 

Joy Sorman, Sciences de la vie, Seuil, 2017, 272 p., 18€.

Hors-série : Elizabeth Browning

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Dans l’Angleterre romantique du milieu du XIXème siècle, le couple formé par Robert et Elizabeth Browning paraissait un idéal amoureux tout à fait unique. Leur histoire était connue de toute l’Europe : dans son enfance, Elizabeth était souffrante d’une maladie indéterminée, mais qui avait sûrement à voir avec sa dépression nerveuse. Elle avait été en effet traumatisée par la mort de son frère adoré, disparu en mer à Torquay en 1840. Or son père la couvait et la protégeait de toute intrusion extérieure ; elle était comme « enterrée » d’avance, écrivait-elle en 1841.

Elle se sentit sauvée par le lien épistolaire qu’elle noua avec un autre poète illustre, Robert Browning. Celui-ci enleva Elizabeth à son père, l’épousa en secret, et lui inspira nombre de ses poèmes, où elle dépeint son mari en Prince salvateur… Pour autant, Elizabeth n’est pas la dupe des mises en scènes masculines ; elle en touche un mot dans une lettre du 31 octobre 1845 : « Pourquoi les femmes sont-elles à blâmer si elles agissent [en amour] comme si elles avaient affaire à des escrocs ? N’est-ce pas le simple instinct de préservation qui les rend ainsi ? Ceux-là font des femmes ce qu’elles sont. […] Oh voir comment les hommes s’y prennent avec ces choses ! voir comment un homme, soutenant avec prudence de chaque côté la redingote d’une vanité brodée pour la protéger de l’humidité, s’ingéniera à vous dire avec tant de mots qu’il… pourrait vous aimer si le soleil brillait ! »

Son histoire témoigne singulièrement de la difficulté, inhérente au romantisme, d’être une femme poète : l’union mystique des âmes et des cœurs doit passer par une stricte égalité entre les êtres ; or l’égalité n’est pas possible dans un couple du XIXème siècle puisqu’une femme y est toujours « le sexe faible ». « Puis-je verser ton vin / Quand ma main tremble ? » se lamente dans ses vers la poète. Ainsi je suis ému par cet aveu d’Elizabeth dans une lettre du 23 février 1846 à son futur mari : « Mon ambition, lorsque nous commençâmes notre correspondance, était simplement que vous oubliiez que j’étais une femme (étant lasse et blasée des vaines galanteries par écrit) ». Peut-être le couple n’était-il pas nécessairement la forme qu’elle rêvait que leur relation prît : c’est la forme qu’elle prit cependant.

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Entre 1847 et 1850, la poète fut prise de craintes et de remords sur ses décisions précipitées avec R. Browning ; elle écrivit pour s’en défaire des Sonnets portugais, 44 sonnets d’introspection et de promesses amoureuses, dont le titre rappelle les Lettres portugaises qui firent couler des larmes au XVIIème siècle européen. J’aime ce sonnet 18 qui rappelle le cadeau que fit Robert à Elizabeth, d’une mèche de ses cheveux : telles étaient parfois les offrandes entre deux amants, comme l’a rappelé l’exposition « Cheveux chéris » du Quai Branly en 2013.

J’apprends avec ravissement que Virginia Woolf a écrit en 1933 la biographie d’Elizabeth Browning, où elle prête la plume au chien de la poète, Flush.

Marion Guillot, Changer d’air (2015)

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Encore ! Encore un roman à la mode des éditions de Minuit, de Toussaint et d’Echenoz, du minimalisme. Et cette fois, sans les énigmes subtiles qui apportaient une variation bienvenue dans Le Triangle d’hiver de Julia Deck, par exemple.

Le Monde écrit que l’intention de Marion Guillot était précisément le pastiche de ses filiations, beaucoup trop évidentes. Admettons : mais la frontière est ténue entre pastiche et psittacisme. De l’auto-dérision, les grands auteurs des éditions de Minuit en avaient déjà : voilà pourquoi les pasticher revient, en fait, à les singer.

Malgré une ou deux idées malicieuses ici ou là (le rapprochement du héros qui fuit sa propre vie avec un poisson rouge qui saute de son bocal, etc.), ce roman me paraît donc assez redondant. Cependant, suivant un paradoxe cher aux éditions de Minuit, quand on a raté, on a réussi ; la sensation d’asphyxie totale que ressent le lecteur à voir rabâcher des recettes littéraires triviales éveille en nous, effectivement, bravo, le désir de « changer d’air ».

Comme d’habitude avec les éditions de Minuit (merci à elles et longue vie), toutes les critiques parues dans les journaux sont recopiées sur la page internet du livre.

Hélène Zimmer, Fairy Tale (mars 2017)

Voilà un nouveau zigzag pour éviter la rentrée littéraire, et cependant continuer de recenser des romans récents. Fairy Tale est paru en hiver 2017, en pleine tourmente des librairies, tandis que l’actualité présidentielle brûlante détournait le public de toute lecture plus dense qu’une feuille de papier journal. Pourtant il n’a pas manqué d’étonner la critique.

Il y avait de quoi. C’est un livre-scandale, vulgaire, violent et dégoûtant à maints endroits. On n’y voit pourtant rien que des « platitudes » (c’est le dernier mot du roman, p. 285) : famille nombreuse, précarisation, télévision, aliénation, consommation. Pourtant il faut bien admettre qu’à part chez Virginie Despentes, on n’a pas l’habitude de les retrouver dans un roman.

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Les vies des personnages semblent se dérouler sans but, sans espoir. Néanmoins, l’étincelle d’un désir nouveau naît chez Coralie le jour où, devant la télévision, elle découvre l’émission de télé-réalité « Fairy Tale« . Le principe : une affable présentatrice retrouve un emploi à des chômeurs de longue durée. Véritable Bovary du XXIème siècle, Coralie (qui se montre toujours d’un réalisme résigné) décide soudainement de croire aux contes de fée. Elle inscrit à l’émission son mari Loïc, chômeur en fin de droits.

Hélène Zimmer monte alors plusieurs intrigues simultanées. L’émission de télé décide, contre toute attente, de venir chez cette famille médiocre, chamboule les équilibres et fait éclater les tensions. Parallèlement, au travail de Coralie, un pitoyable chefaillon décide de la surveiller par caméras cachés suite à ses piètres performances comme vendeuse et comme collègue. Ainsi toute la famille se retrouve, pour son plus grand malheur, sous les caméras, en liberté surveillée.

On découvre alors – c’est peut-être la plus triste des découvertes – qu’il n’y a rien à découvrir. À l’image, en effet, la famille apparaît parfaitement insignifiante, à moins (comme ne manque pas de faire la télé) d’y ajouter un sens mensonger. En somme, la seule qui détient la vérité sur cette famille, c’est la romancière elle-même, Hélène Zimmer, qui connaît bien la différence entre la plume et la caméra puisqu’elle est également actrice et réalisatrice de films. En cela, Fairy Tale me rappelle Ce qui nous sépare, d’Anne Collongues, cette photographe dont le roman tentait de dépasser les limites qu’elle avait rencontrées dans sa pratique de la photographie.

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H. Zimmer lisant Fairy Tale pour Les Inrocks

D’autres avis : Libération qui se souvient aussi du premier film d’Hélène Zimmer en tant que réalisatrice, en 2015 ; pour les abonné-e-s, Le Monde ou Les Inrocks ; l’avis laconique de Toutelaculture ; les blogs Mon book club et Sérendipité.

 

Hors-série : Ann Radcliffe, Les Mystères d’Udolphe (1794)

Comme la Renaissance est italienne, comme les Lumières sont françaises, le Romantisme, lui, est anglais. Et comme la Renaissance en Italie, le romantisme a bien, en Angleterre, plus d’un demi-siècle d’avance sur le nôtre. Dès le XVIIIème siècle, anglaises et anglais lisaient des romans historiques et des poèmes passionnés, qui ne trouveront des équivalents français que chez Hugo et Lamartine.

Un genre littéraire anglais s’impose à la fin du XVIIIème siècle et impressionne toute l’Europe : c’est le roman « noir » ou « gothique ». On y rencontre des fantômes, des brigands, et d’autres ombres plus mystérieuses encore ; on tremble, on hurle, on aime, et tout cela entre les murs d’un vieux château ou d’un domaine abandonné, où règnent les ronces.

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Ann Radcliffe, petite bourgeoise à la vie ordinaire en apparence, est l’autrice d’un chef-d’œuvre du genre que toute l’Europe acclamera, même ceux qui blâment les lectures romanesques : ce sont Les Mystères d’Udolphe, 1794, que la France connaîtra en 1797, dans la traduction passionnément désuète d’une aristocrate aventurière, Victorine de Chastenay. L’autrice d’Orgueil et préjugés, Jane Austen, a écrit quelque part (quoique peut-être ironiquement) : « tant que j’aurai Udolphe à lire, il me semble que personne ne pourra me rendre malheureuse ».

Le premier livre de ces Mystères fait entendre clairement l’influence de Jean-Jacques Rousseau. L’héroïne, Emilie Saint-Aubert, est l’équivalent féminin de l’Emile. Elle et lui ont reçu de leur père la même éducation : « en cultivant son esprit, Saint-Aubert [son père] lui avait assuré un refuge contre l’ennui et l’oisiveté. La dissipation, les brillants amusements, les distractions de la société ne lui étaient point nécessaires. Mais en même temps, Saint-Aubert avait développé les touchantes qualités de son âme ; elle répandait sa bienveillance autour d’elle, et les maux qu’elle ne pouvait écarter par ses secours, elle les adoucissait par la compassion et la bonté ; en un mot, elle savait compatir aux douleurs de tous les êtres qui souffraient » (p. 168).

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Mais bien vite, le père meurt, et les ennuis commencent. D’abord Valancourt, le courtisan, se montre plus entreprenant : quand le chat n’est pas là… Surtout, la terrible Mme Chéron, sa tutrice, l’emmène jusqu’en Italie, à travers les Alpes dont elle redoute et admire à la fois les sublimes « précipices » (le mot revient sans cesse, preuve d’une fascination peut-être malsaine). Bientôt, au milieu des montagnes, elle sera comme emprisonnée au château d’Udolphe, plein de dangers et de secrets anciens. Le siècle de la Raison se laisse donc bien parfois emporter par la « superstition », pour le dire comme la traductrice, qui écrit dans ses Mémoires : « Udolphe me causait un ébranlement dans l’imagination dont ma raison n’a jamais su me préserver. Les terreurs d’un bruit sourd, d’une ombre prolongée, d’un effet fantastique enfin, m’atteignent encore comme un enfant et sans que j’en puisse trouver la cause ».

Ce genre de romans peut, moi aussi, me tenir éveillé toute une nuit ; ses presque 900 page ont passé plus vite à mon goût que certains films d’horreur pénibles de guère plus d’1h30. Surtout, le style de la traductrice est une source perpétuelle d’amusements, par exemple cet emploi archaïque du verbe « intéresser » : « Maddelina parlait peu ; mais ce qu’elle disait était dit d’une voix douce, accompagné d’un air modeste et complaisant qui intéressait Emilie » (p. 557). La tournure du style révèle en fait une manière de se comporter et de se ressentir. Quand arrive un rendez-vous amoureux à la fois espéré et redouté : « Emilie se présenta avec un extérieur composé ; mais Valancourt, trop agité, fut quelques minutes sans pouvoir parler » (p. 684). J’aime cet « extérieur composé » qui suppose, sans jamais le dire explicitement, un intérieur décomposé…

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Ann Radcliffe, Les Mystères d’Udolphe, trad. Victorine de Chastenay, Folio classiques, 2001, 912 p., 13,50€.

 

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse (2014) [2011]

Pourquoi, une fois de temps en temps, et surtout un mois d’août à la plage, ne pas lire un best-seller international ?

Elena Ferrante est le pseudonyme d’une romancière à succès, née à Naples en 1943, et qui n’a été formellement identifiée que très récemment : il s’agirait d’Anita Raja, éditrice et traductrice italienne d’écrivaines féministes du monde entier (et de Christa Wolf en particulier).

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Pour parler de L’amie prodigieuse, il faut commencer par la fin : son immense succès éditorial. La tétralogie entière a tenu en haleine des millions d’hommes et de femmes de tous les pays, de tous les âges, à la ville et à la campagne, diplômés ou pas, depuis la parution du premier tome en 2011 (mais en 2014 en France, grâce à la traduction d’Elsa Damien). Autour de moi, où que j’aille, on lisait Elena Ferrante : au travail, à l’université, dans ma famille, à mes loisirs. Une « Ferrante fever« , disent les journaux.

On ne comprend pas encore très bien le phénomène d’addiction à des fictions (littéraires ou télévisuelles) ; les textes théoriques abondent sur le sujet, et ce n’est pas moi qui vais résoudre cette épineuse quadrature. Sur L’Amie prodigieuse, le premier tome, j’ai cependant quelques mots à dire.

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Il raconte l’enfance et l’adolescence d’Elena (la narratrice) et de sa meilleure amie Lila, dans une banlieue pauvre de Naples. Tout au long de cette initiation, le roman suit des rails très stricts : il s’agit sans cesse de l’émulation, de la rivalité entre les deux personnages. À l’école, dans leurs familles, plus tard avec les garçons ou bien au travail, sans cesse Elena et Lila se comparent, se mesurent à l’aune de l’autre. Même lorsque Lila n’est pas présente, elle « agit comme un fantôme exigeant » (p. 120) sur sa comparse.

Or Lila est une fille en effet « prodigieuse », fascinante, qui prend sans cesse des décisions extrêmes et n’hésite pas à user de la violence ou de la méchanceté les plus frontales pour arriver à ses fins. Elle ne souhaite rien d’autre que le bonheur de son quartier et la paix entre les familles (ce qui la rend sympathique), mais elle use pour cela de moyens bien à elle, qui étonnent sans cesse.

Toute la vie de ce quartier de Naples est dépeinte en série de courts épisodes, de petites aventures où, immanquablement, Lila fait montre de son extravagance. Il y a quelque chose de systématique, de mécanique même, dans cette écriture ; la romancière ne s’en cache pas, puisqu’elle révèle sa recette elle-même (p. 186) : elle écrit « non pas tant les événements en soi que la cristallisation autour de Lila de tensions d’origines diverses ».

Ainsi rien d’étonnant à ce que L’Amie prodigieuse finisse adaptée en série TV par HBO. Le procédé est celui même qui a fait le succès de tant de séries TV (FriendsHow I met your mother…) : des personnages aux caractères dépeints à très gros traits, exagérés dans leurs choix et dans leurs émotions, procurent toujours un même type d’émotions chez le spectateur quels que soient les événements (potentiellement infinis, là-dessus les scénaristes ont les coudées franches) auxquels ils sont confrontés.

Le style est agréable, et les détails de la vie quotidienne de l’Italie des années 60 sont touchants. Voilà pourquoi on ne se rend pas compte tout de suite à quel point la structure narrative est, au fond, répétitive. En réalité l’écrivaine fait preuve de technicité bien plus que de sensibilité. On s’en apercevra avec évidence à la dernière page, où le premier tome se conclut sur un cliffhanger digne d’un mauvais polar, qui nous incite plutôt à sortir la carte bleue pour acheter le deuxième qu’à méditer sur le sens profond (manifestement absent) des aventures advenues.

Ailleurs : LeParisien s’attarde sur les chiffres du succès ; Bibliobs soutient que le succès d’Elena Ferrante s’explique par la description précise et féministe de la vie et du corps des héroïnes ; LeTemps y voit la preuve d’une grande fluidité du style de l’écrivaine.

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2014, 400 p., 26,50€.

La rentrée littéraire, hélas

La rentrée littéraire, qui fait le bonheur et la prospérité des libraires, fait aussi la misère des pauvres curieux comme moi. Pour se tenir à la page, on se ruine en livres neufs. Si l’on résiste, ou si l’on se montre raisonnable, on trouve partout vantés et conseillés les livres que l’on n’a pas achetés… Ce matin, la une du Monde des Livres était consacrée à Alice Zeniter, dont l’énorme roman L’art de perdre (Flammarion, 22€) m’a beaucoup tenté dans toutes les librairies parisiennes. Preuve qu’on s’y attache, il est introuvable d’occasion. J’ai des raisons personnelles de le désirer ; son intrigue méditerranéenne, une héroïne qui tente d’oublier ses racines algériennes mais que tout oblige à y revenir, me rappelle un roman de Malika Wagner que j’avais chroniqué ailleurs.

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En ces temps difficiles, je rassure mon porte-monnaie en excluant de ma bibliothèque les livres dont je connais déjà suffisamment bien les autrices. Vous n’entendrez donc pas parler ici de romans pourtant incontournables de la rentrée : Sciences de la vie, de l’excellente Joy Sorman, écrivaine féministe et néo-naturaliste d’une érudition infinie, et Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon, dont il a déjà été question. Idem pour La petite danseuse de quatorze ans, de Camille Laurens.

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Surtout, plutôt que de dévaliser les rayons de nouveautés, je vais privilégier ce mois-ci toutes les rencontres, lectures et performances qui animeront Paris le mois de septembre. Voilà au moins trois dates sûres de mon agenda :

  • j’irai entendre la sus-nommée Joy Sorman au Centre Pompidou, le jeudi 7 septembre à 19h, lire et commenter son roman ;
  • j’assisterai à la table ronde enregistrée par Radio Brouhaha, qui réunit Olivia Rosenthal, Elitza Gueorguieva et d’autres hommes et femmes de lettres, la veille à 17h, au même endroit ;
  • j’ai hâte d’entendre, à la Maison de la Poésie, la poète, romancière et blogueuse Wendy Guerra, le lundi 18 septembre à 19h. Il paraît d’elle une traduction de roman, intitulée Un dimanche de révolution ;
  • je voudrais signaler aussi qu’une discussion prometteuse au château d’Ars à La Châtre (dans l’Indre), aura lieu le 4 octobre, sur le thème des femmes vielleuses (les joueuses de vielle à roue). Trop loin pour moi !

En attendant, je lis, sans me presser, L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante. Portez-vous bien.

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Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli (2015)

On ne se lasse pas des histoires d’amnésiques. Depuis le fascinant Mulholland drive de David Lynch en 2001, j’ai l’impression que les amnésiques qui tentent de reconstituer leur passé sont un ingrédient narratif révélateur de notre époque, à bien des égards oublieuse de ses racines. Je me souviens d’avoir beaucoup apprécié la bande-dessinée très simple de Pénélope Bagieu et Boulet, La Page blanche (2012), où une femme se réveillait sur un banc sans le moindre souvenir de sa vie passée et découvrait qu’elle avait été une femme médiocre et consensuelle toute sa vie. Elle décide alors de détruire tout son passé pour se reforger à neuf.

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C’est un peu ce principe qui préside à Histoire naturelle de l’oubli. Claire Fercak emprunte le nom de son héros, Odradek, à Kafka : dans une nouvelle typique de l’époque existentialiste, Kafka rêvait d’un homme qui serait parvenu à se détacher tout à fait de son père, et qui serait donc totalement libre. « L’oubli est l’opportunité de découvrir d’autres façons d’envisager l’existence », dit Claire Fercak dans une interview. Mais chez elle, l’altérité de l’oubli devient une animalité. Odradek, ancien gardien de zoo ayant tout oublié de sa vie passée à la suite d’un traumatisme, désire se débarrasser de sa peau ancienne et revêtir celle… d’un renard « corsac », animal sauvage des steppes (dont le nom rappelle irrésistiblement celui de l’autrice).

Cette métamorphose kafkaïenne dure tout le roman et entraîne le lecteur jusque dans le lieu inévitable de notre littérature contemporaine (et particulièrement des éditions Verticales) : un asile psychiatrique. Je trouve ce genre de folie zoomorphique assez caractéristique du rapport dénaturé que notre société entretient avec la nature. On moque régulièrement, mais non sans beaucoup d’étonnement, les communautés aux USA et ailleurs qui prétendent posséder une identité animale enfermée dans un corps humain, comme les « dog-men ».

Le roman est fondé sur l’alternance de deux voix très différentes, la première celle d’Odradek le renard, la seconde celle de Suzanne, dont on ne comprend pas immédiatement de quel oubli elle est la victime, et qui semble de prime abord plus civilisée. Un détail typographique que beaucoup de professeurs comme moi remarqueront : Suzanne marque ses paragraphes d’un alinéa, pas Odradek. Finalement, ces deux figures se rencontrent dans le lieu le plus improbable pour des amnésiques : une bibliothèque…

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L’autrice lit les premières pages du roman sur France Culture ici. Voir ailleurs l’avis de la librairie Charybde et surtout celui de remue.net.

Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli, éd. Verticales, 2015, 192 p., 17,90€.