Lola Shoneyin, Baba Segi, ses épouses, leurs secrets (octobre 2016)

Malgré ses études brillantes qui devaient lui assurer une vie autonome, Bolanle devient la quatrième femme de Baba Segi, un riche nigérian avide de conquêtes, de vingt ans son aîné. Son éducation vient bousculer les mesquineries et les cachotteries du ménage qui a déjà sept enfants ; c’est un vaudeville qui raconte l’effondrement des hypocrisies des traditions matrimoniales face aux progrès de la médecine et à l’américanisation de la culture nigériane : une farce du XIXe siècle, qui tourne vite à la tragédie.

L’humour est très théâtral, très classique aussi. La stupidité du « seigneur » et mari, la mesquinerie des co-épouses de Bolanle, donnent lieu à des portraits de caractères assez tranchés. La révélation des secrets des personnage arrive à un rythme régulier. Bref, la mécanique du comique et de la satire est en place et laisse peu de place à la subtilité ; le livre semble entièrement dévoué à la cause du progrès et de l’occidentalisation. Le choix paradoxal de Bolanle, vivre une vie humble et traditionnelle après une éducation moderne, est expliqué au cours du roman par un traumatisme inaugural, gardé secret, qui à lui seul condamne la société nigériane tout entière.

Au passage pourtant, on en apprend beaucoup sur les mœurs et le quotidien des zones rurales nigérianes. Comme chez Adichie, dont les discours m’ont convaincu de lire plus de littérature nigériane, il s’agit d’une encyclopédie romanesque. Shoneyin documente une vie en voie de disparition.

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Cette lecture valide 291 pages de littérature étrangère dans le cadre du challenge ABC, un jeu de lectures à contraintes du forum Livraddict.

NoViolet Bulawayo, Il nous faut de nouveaux noms (2014) [2013]

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Au Zimbabwe, une petite fille nommée Chérie décrit, de son point de vue rieur et curieux, la misère atroce qui s’est abattue sur sa famille et ses voisins, lorsque leur maison a été rasée. Elle et ses amis vivent dans un bidonville ironiquement appelé Paradis, circulent dans la ville, volent des goyaves, assistent sans bien les comprendre à tous les bouleversements politiques du pays.

Le langage approximatif de Chérie donne des trouvailles lexicales souvent révélatrices, comme lorsqu’elle dit de ce patron de chantier chinois au ventre proéminent : « on dirait qu’il a avalé un pays » (p. 51). Il faut remercier la traductrice Stéphanie Levet d’avoir su trouver les mots justes en français pour garder toute la saveur de cette langue souvent poétique. C’est que décrire l’extrême misère demande « de nouveaux noms », comme le nom qui désignerait l’avortement avec un cintre en fil de fer pratiqué par la narratrice sur son amie enceinte à treize ans, dans un ghetto où il n’existe pas d’autre soin que la prière (p. 90).

Au milieu de l’ouvrage, la fille part aux États-Unis, et alors le récit adopte la structure qui était aussi celle d’Americanah d’Adichie, dont je parlais ici. Dans les deux livres, l’enfant rejoint une tante qui, du fait de son âge, a plus de mal que l’enfant à s’habituer à sa nouvelle vie. Dans les deux livres, l’élection de Barack Obama sert de toile de fond à une réflexion sur la « race » en Amérique.

Mais là s’arrête la comparaison. Avoir vécu au Zimbabwe une pauvreté incomparablement plus grande que celle d’Ifemelu au Nigéria, Chérie est beaucoup plus acerbe lorsqu’elle est face à la vie occidentale. L’élection d’Obama (p. 155) n’est plus, comme dans Americanah, une nouvelle bouleversante, de première importance, mais simplement une pantomime, pleine d’illusions, du monde des adultes. NoViolet Bulawayo s’impose avec ce roman comme une autorité morale pourfendeuse de l’hypocrisies des pays riches.

Ailleurs :

Horizon des mots compare lui aussi ce roman à Americanah,

Hop! Sous la couette, enthousiaste,

une interview de Bulawayo sur France info,

une revue de presse du roman sur Femmes au pluriel,

le blog Le Book en train.

Virginia Woolf, Un lieu à soi (2016) [1929]

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L’article de la semaine prochaine est déjà rédigé, et il est fort long, pardon d’avance ! Cette semaine, bornons-nous à signaler une parution extraordinaire : la traduction par Marie Darrieussecq de A Room of One’s Own de Virginia Woolf. Tout ce qu’elle y écrivait en 1929 est encore aujourd’hui terriblement vrai.

Il s’agit d’une conférence demandée par l’université de Cambridge au sujet de la place des femmes dans la littérature. Pour V. Woolf, les femmes écrivent moins que les hommes parce qu’elles n’ont pas les moyens financiers, les rentes nécessaires pour se dégager le temps libre nécessaire et « un lieu à soi » où elles ne soient pas dérangées. Pour écrire Orgueil et préjugés (1813), Jane Austen n’avait qu’un salon commun, et lorsqu’elle était dérangée par des visiteurs ou de la famille, elle devait cacher le manuscrit de son chef-d’œuvre sous des buvards (p. 109).

« La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles […]. Et les femmes ont toujours été pauvres, pas seulement depuis deux cents ans, mais depuis la nuit des temps. » (p. 163). Un Lieu à soi est un appel fort, juste, nuancé, documenté, pour la venue des femmes à l’écriture. Sa lecture a inspiré la création de ce blog.

Une autre lecture : trainsurtrainghv