NoViolet Bulawayo, Il nous faut de nouveaux noms (2014) [2013]

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Au Zimbabwe, une petite fille nommée Chérie décrit, de son point de vue rieur et curieux, la misère atroce qui s’est abattue sur sa famille et ses voisins, lorsque leur maison a été rasée. Elle et ses amis vivent dans un bidonville ironiquement appelé Paradis, circulent dans la ville, volent des goyaves, assistent sans bien les comprendre à tous les bouleversements politiques du pays.

Le langage approximatif de Chérie donne des trouvailles lexicales souvent révélatrices, comme lorsqu’elle dit de ce patron de chantier chinois au ventre proéminent : « on dirait qu’il a avalé un pays » (p. 51). Il faut remercier la traductrice Stéphanie Levet d’avoir su trouver les mots justes en français pour garder toute la saveur de cette langue souvent poétique. C’est que décrire l’extrême misère demande « de nouveaux noms », comme le nom qui désignerait l’avortement avec un cintre en fil de fer pratiqué par la narratrice sur son amie enceinte à treize ans, dans un ghetto où il n’existe pas d’autre soin que la prière (p. 90).

Au milieu de l’ouvrage, la fille part aux États-Unis, et alors le récit adopte la structure qui était aussi celle d’Americanah d’Adichie, dont je parlais ici. Dans les deux livres, l’enfant rejoint une tante qui, du fait de son âge, a plus de mal que l’enfant à s’habituer à sa nouvelle vie. Dans les deux livres, l’élection de Barack Obama sert de toile de fond à une réflexion sur la « race » en Amérique.

Mais là s’arrête la comparaison. Avoir vécu au Zimbabwe une pauvreté incomparablement plus grande que celle d’Ifemelu au Nigéria, Chérie est beaucoup plus acerbe lorsqu’elle est face à la vie occidentale. L’élection d’Obama (p. 155) n’est plus, comme dans Americanah, une nouvelle bouleversante, de première importance, mais simplement une pantomime, pleine d’illusions, du monde des adultes. NoViolet Bulawayo s’impose avec ce roman comme une autorité morale pourfendeuse de l’hypocrisies des pays riches.

Ailleurs :

Horizon des mots compare lui aussi ce roman à Americanah,

Hop! Sous la couette, enthousiaste,

une interview de Bulawayo sur France info,

une revue de presse du roman sur Femmes au pluriel,

le blog Le Book en train.

Agenda novembre-décembre : actualité des femmes de lettres

La mise en avant des femmes écrivaines dans l’histoire littéraire enseignée à l’école est l’un des grands combats de de la recherche en littérature aujourd’hui. Elle est amenée par le constat accablant que beaucoup de français-es n’ont pas lu une seule ligne écrite par une femme au cours de leur scolarité. Cette absence commence à se voir, par exemple dans Le MondeL’Humanité ou le site Inégalités.

Les chercheurs se battent avec leurs armes, c’est-à-dire les journées d’études, qui sont malheureusement fréquentées souvent par des spécialistes alors qu’elles servent la société toute entière. Dans les mois qui viennent vont se dérouler un certain nombre d’événements de la recherche dignes d’être fréquentés :

J’espère quant à moi assister au plus possible de ces journées et je présenterai ici même des comptes-rendus de ce que j’aurai vu et entendu !

Hors-série n. 6 : Elizabeth Gaskell

Tandis qu’en France George Sand publiait Le Château des désertes (1851), en Angleterre, la romancière Elizabeth Gaskell publiait Cranford, en feuilleton, dans un magazine dirigé par Charles Dickens.

C’est un portrait pittoresque et condescendant des femmes de la campagne (ces « unwarlike Amazons« , p. 1), dans le village de Cranford, d’où les hommes, décédés ou partis travailler en ville, sont presque tout à fait absents. La narratrice, Mary, est entre deux mondes : elle se sent appartenir à cette société de Cranford, mais elle connaît également les goûts et les mœurs des grandes villes où elle habite la moitié de l’année. C’est l’entre-deux de l’instance narrative qui m’a le plus étonné. La coterie de Cranford est crispée sur les valeurs sociales de l’aristocratie anglaise que la narratrice regarde avec une ironie teintée de mélancolie, sachant fort bien que ces valeurs sont en voie de disparition face à celles de la bourgeoisie capitaliste.

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Le contraste de ces deux systèmes de valeur, le malentendu même, n’est nulle part plus sensible que lorsqu’une des femmes de Cranford fait faillite et que ses voisines se cotisent pour lui verser une pension. Le père de la narratrice, un honnête commerçant, qui vient aider à faire les comptes de cette pension, n’arrive pas du tout à donner un nom à l’acte de générosité aristocratique : « Confound it ! I could make a good lesson out of it if I were a parson ; but, as it is I can’t get a tail to my sentences – only I’m sure you feel what I want to say » (p. 199).

Une particularité quand même, les différents épisodes sont assez décousus et semblent surtout l’occasion de portraits de caractères, tendres ou satiriques.

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Son format de feuilleton a permis à ce roman d’être adapté en série TV en 2007 par Sue Birtwistle, avec les actrices ci-dessus, mais ce n’est pas la série qui me l’a fait connaître. C’est sur les rayons de la librairie anglaise Berkeley, à Paris, que je l’ai trouvé d’occasion, merci à la libraire ! Lire un roman en anglais est une excellente manière de ne pas oublier tout ce qu’on a appris de la langue.

D’autres avis sur Cranford le livre :

un avis documenté sur le site Chroniques d’Isil,

la recension très juste d’Eliza sur Lectures&Co,

l’avis déçu de Chocolatcannelle,

Et une étude en anglais sur The Victorian Web.

Sur Cranford la série, voir par exemple le blog Films en costumes.

Hors-série n. 5 : Virginie Despentes

Comment définir King Kong théorie (2006) ? C’est une sorte d’actualisation contemporaine d’Un lieu à soi, dont j’avais parlé ici. Dans Un lieu à soi, Virginia Woolf parle de la condition de femme de lettres au début du XXe siècle ; dans King Kong théorie, l’autre Virginie décrit cette même condition au début du XXIe siècle. Non seulement certaines données sociales ont changé, mais encore la sensibilité des écrivain-e-s a changé et s’est radicalisée.

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Si l’on était révolté-e par les injustices sexistes chez Virginia Woolf, on est horrifié-e par les violences masculines chez Virginie Despentes. Les femmes de lettres, comme les autres femmes, sont violées par les hommes : « le viol est le propre de l’homme » (p. 50). L’emprise des hommes s’inscrit très concrètement dans la chair même des femmes, c’est une véritable colonisation : « la dichotomie mère/putain est tracée à la règle sur le corps des femmes, façon carte d’Afrique : ne tenant aucunement compte des réalités du terrain, mais uniquement des intérêts des occupants. »

Le paradoxe qui a rebuté beaucoup de gens face aux films et aux livres de Despentes, c’est son éloge de certaines formes de pornographie. La pornographie est, dit-elle, le seul endroit où la sexualité est franche, sincère et dénuée d’angoisses : « pour une fois, tout se passe bien » (p. 102). Ce n’est que du fait de la domination politique et financière des hommes que le porno leur est majoritairement adressé ; pour Despentes, il n’est pas un mal en soi.

Le porno est peut-être même plus noble qu’une bonne part de notre histoire littéraire qui est assimilable, depuis les viols des dieux antiques décrits chez Ovide, à du happy slapping : montrer ostensiblement la violence faite aux femmes sans défenses (p. 126). En lisant cette comparaison, que je trouve très juste à la fois artistiquement et socialement, j’ai pensé à beaucoup de mes lectures d’étudiant, et par exemple à L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam.

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En somme, Despentes fait le procès du genre masculin et il est accablant. Quand on l’accuse d’être un garçon manqué, elle répond : « vouloir être un homme ? Je vaux mieux que ça » (p. 140). Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne veut pas être une femme telle que l’entendent les hommes, et particulièrement les critiques : « On ne me compare qu’à d’autres femmes. Marie Darrieussecq, Amélie Nothomb, Lorette Nobécourt, qu’importe, pourvu qu’on ait environ le même âge, et surtout qu’on soit du même sexe » (p. 120).

King Kong théorie appelle à cesser de catégoriser les personnes à travers des genres, dans la littérature et dans la société en général. Pour ma part, je ne peux pas cesser de penser, sinon les femmes, au moins les hommes comme une catégorie de personnes bien précise : celle qui est statistiquement plus violente, plus égoïste, moins diplômée, moins sensible. Celle qui a le crime et le délit facile (97% d’hommes dans les prisons chez nous). Celle qui a le pouvoir et l’argent et qui compte bien le garder. Si le blog où j’écris avait une seule fonction, ce serait peut-être celle-ci : mettre des bâtons dans les roues de la virilité.

D’autres avis sur King Kong théorie :

Libération, qui cite beaucoup d’extraits,

Une étude très poussée et virtuose sur Politiqueer,

Un exemple de réception sexiste, écrite par un gars de la télé et hébergée sans qu’on sache pourquoi sur le site Le Matricule des Anges,

Le blog Mes Mille et une nuits, qui a cette formule extraordinaire : « Ce qui est vulgaire quand Giesbert interviewe Despentes, c’est lui… pas elle » !

Hors-série n. 4 : hôpitaux et maternités

Je publie ici un vieil article que j’avais écrit en 2013 sur deux romans, l’un de 1964, l’autre de 2009, et qui prenait la poussière dans mes tiroirs. On sent peut-être à le lire que l’encre de mon agrégation de lettres modernes n’avait pas séchée : le ton est scolaire, mais le fond est sincère.

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Il ne doit pas nous surprendre qu’une femme aussi révoltée contre les réflexes patriarcaux, aussi en avance sur son temps et aussi profondément opposée à la psychanalyse que Simone de Beauvoir ait écrit l’un de ses livres les plus beaux et les plus déchirants sur la mort de sa mère. Une Mort très douce (1964) raconte les derniers instants de Françoise de Beauvoir à l’hôpital. Simone est alors une écrivaine reconnue et admirée pour Le Deuxième sexe, paru quinze ans plus tôt, et les Mémoires d’une jeune fille rangée, de 1958. Ces œuvres consacrées, classiques, sont cependant difficilement conciliables avec le court récit de la mort de Françoise, qui semble ne relever ni du militantisme, ni de la philosophie, ni de l’ambition de mémorialiste de Beauvoir. À la limite entre monument et document, elle échappe aux catégories confortables de sa production littéraire.

Cinquante ans après sa publication, il est tentant d’éclairer le dessein de Une Mort très douce à partir d’un roman contemporain qui offre de nombreuses similitudes avec celle-ci. Il s’agit de Mauvaise fille, de Justine Lévy (2009). Les points communs sont nombreux. Les deux livres sont écrits par des autrices nées dans une certaine aristocratie ; les deux livres racontent la longue et pénible maladie de leur mère, souffrante, et l’altération progressive de leurs corps, de leurs facultés intellectuelles, la difficulté qu’elles ont à faire comprendre leur activité d’écrivaine à leur mère même à l’instant de la mort, et malgré tout, la fierté de leur mère pour la grande reconnaissance sociale qu’on leur accorde dans les milieux de la culture. Ainsi chez Simone de Beauvoir, l’incompréhension entre mère et fille tient à la perte de la foi et à des mœurs que sa mère tient pour peu sérieuse : « Souvent choquée par le contenu de mes livres, elle était flattée par leur succès. »

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Dans le déroulement de la maladie elle-même on retrouve des épisodes communs. La maladie est précisément la même dans les deux cas : un cancer du sein, symbole d’une maternité maladive. Les deux narratrices sont rebutées par le corps malade d’une personne qu’elles chérissent. Beauvoir : « L’extérieur même de son corps lui échappait : son ventre blessé, sa fistule, les ordures qui s’en écoulaient, la couleur bleue de son épiderme, le liquide qui suintait de ses pores… » Lévy : « Le liquide coule. J’essaie d’oublier que ça sent bizarre, que c’est gluant, que ça a une consistance trop épaisse et que c’est maman. J’essaie de me convaincre que moi aussi j’ai sûrement de l’eau dans le ventre. » Une seule différence notable, l’expression du dégoût dans Une Mort très douce n’est pas assumée par la narratrice mais par sa sœur, « Poupette ».

Pourtant, d’une certaine manière, la similitude de traitement de la mort dans Mauvaise fille et Une Mort très douce ne relève sans doute pas d’un parti-pris esthétique ou d’un hommage quasi-plagiaire qu’un roman rendrait à l’autre, mais plutôt de faits de civilisation, d’une documentation de la mort en 1964 et en 2009. On retrouve en effet dans ces pages de nombreuses caractéristiques de ce que l’historien de la mort Philippe Ariès appelle « le renversement de la mort » dans l’Occident contemporain : le protagoniste s’intéresse à sa mort comme à un cas médical, se renseignant sur sa maladie et sur les suites qu’en ont connu d’autres malades atteints comme lui. C’est cette expérience d’objectivation que connaissent, en partie, les deux personnages de mères. Plus fondamentalement sans doute, la caractéristique de la mort contemporaine, qui permet d’en faire l’objet d’un roman, est que la mort n’est plus un instant mais une durée, qui peut aller jusqu’à plusieurs mois. Jusqu’au XXème siècle, la mort était un étrange et indéfinissable passage : aujourd’hui, elle est une étrange et curieuse période de vie. Ricœur et quelques autres critiques ont soutenu que si les romans ont tant essayé de partager l’expérience du temps, c’est que les philosophes étaient incapable d’en exprimer la notion. Lorsqu’un nouveau temps apparaît, comme ici la durée de la mort, de nouveaux romans sont nécessaires pour les dire.

En somme, tous les points communs de ces deux récits concernent des faits de culture, de civilisation ; ce qui frappe de premier abord le lecteur, à savoir la maladie, le dégoût, le malaise, le deuil pudique, tout ceci ne fait qu’ancrer le roman dans les problèmes de son époque et ne constitue pas encore un discours ni esthétique, ni éthique, ni politique. C’est dans le détail et la précision de l’écriture que va se manifester une nette différence idéologique. Le récit de Beauvoir ne prononce pas de jugement de valeur explicite sur l’objet décrit, à savoir la médecine et l’hospitalisation de sa mère. Elle laisse au lecteur la possibilité de comprendre son livre comme un plaidoyer implicite pour l’euthanasie, à la manière de Victor Hugo lorsqu’il écrit Le Dernier jour d’un condamné contre la peine de mort.

De fil en aiguille, la narratrice va dissoudre ainsi toute considération axiologique sur les bonnes et mauvaises manières de mourir, d’être en deuil, de vivre la mort de sa mère. Inutile de prétendre « se conduire de manière rationnelle en face d’une chose qui ne l’est pas : que chacun se débrouille à sa guise dans la confusion de ses sentiments. Je comprends toutes les dernières volontés, et aussi qu’on n’en ait aucune ; qu’on serre des ossements dans ses bras, ou bien qu’on abandonne le corps de l’être qu’on aime à la fosse commune. » Beauvoir ne promeut aucune bonne ou mauvaise attitude face à la mort ; au contraire elle extrait le deuil et le mourir de tout jugement de valeur. On commence à comprendre pourquoi ce récit a une place à part dans l’oeuvre de Beauvoir : la mort étant hors d’atteinte de toute idéologie, elle ne peut faire l’objet d’un essai ou d’un pamphlet militant.

Le livre de Justine Lévy est sur ce point le contraire de celui de Beauvoir. Mauvaise fille s’articule en deux temps qui prennent chacun environ la moitié du livre : le premier raconte la maladie de la mère en elle-même, le second raconte les séquelles de sa mort sur la narratrice, qui est enceinte quand sa mère meurt et qui accouche d’une fille dont elle a l’impression d’être une « mauvaise mère », comme sa propre mère l’a été pour elle. Il s’agit donc d’une simple démonstration du principe anthropologique relativement suranné, celui que « le mort saisit le vif ». C’est ce que va s’acharner à prouver Justine Lévy, sur le mode tragique : la fille de Louise commence, à peine née, à pleurer sur la photographie de sa grand-mère ; elle apprend à lire sur les épitaphes du cimetière. Point n’est besoin d’ouvrir le roman ni d’en lire une seule page pour le comprendre ; c’est écrit en bleu sur la quatrième de couverture : « Maman est morte, je suis maman, voilà, c’est simple, c’est aussi simple que ça, c’est notre histoire à toutes les trois. » Outre l’effet certain d’attraction du grand public qui consiste à annoncer dès la couverture que tout est simple et que, promis, il n’y aura pas de prise de tête, l’ambition de cette première approche du roman est nettement universelle : « c’est notre histoire à toutes les trois » doit se comprendre comme « c’est notre histoire à toutes et tous ». Lévy développe un propos totalement universel, Beauvoir un propos totalement particulier.

Un aperçu tranché de ce qui oppose Beauvoir et Lévy pourrait être compris par comparaison entre les deux excipits, qui tiennent des discours anthropologiquement opposés. Justine Lévy : « Peut-être que c’est elle qui a choisi sa mort, comme on choisit un roman avant de partir en vacances, comme on choisit une destination de vacances, ou comme ça, pour rendre service, parce qu’elle pensait que c’était bien, que c’était dans l’ordre, qu’il fallait qu’elle meure pour me laisser être mère à mon tour. » Simone de Beauvoir : « On ne meurt pas d’être né, ni d’avoir vécu, ni de vieillesse. On meurt de quelque chose. Savoir ma mère vouée par son âge à une fin prochaine n’a pas atténué l’horrible surprise : elle avait un sarcome. (…) Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s’il la connaît et y consent, une violence indue. » Tout se passe comme si le roman de Justine Lévy donnait précisément dans le discours stéréotypé auquel Beauvoir tente de répondre ici : on ne meurt pas d’une philosophie, dit-elle, ni de notre condition humaine ; il n’est rien d’universel dans la mort, contrairement à tout ce que la psychanalyse a inventé en se racontant la Mort du Père. Il n’y a pas de mort naturelle.

Sur Une mort très douce, voir l’excellente revue de l’excellent blog Le Bal des absentes, qui a fait étudier le roman à des lycéens de filières techniques. Une autre recension peut être lue sur le site d’une bibliothèque espagnole.

Du roman de Simone de Beauvoir a été tiré un tableau par Pomme Camille. On peut le voir ici et je vous y invite parce que beaucoup d’aspects de l’oeuvre y sont traduites en image.

Sur le scénario du roman de Justine Lévy, un film français a été tourné, comme le rappelle Pasiondelalectura.

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Donald J. Trump et un roman du XXIème siècle

Lorsqu’on suivait l’élection américaine depuis la France, on ne pouvait accorder le moindre crédit à l’hypothèse de l’élection de Donald Trump. Tous les médias répétaient qu’il s’agissait d’un personnage grotesque aux propositions absurdes, que Clinton avait 80% de chances de gagner, etc.

Alors ce matin, le réveil a été brutal et j’ai eu la même réaction que Daniel Schneidermann sur Arrêt sur images : qu’a-t-on bien pu manquer ? Schneidermann avance cette explication :

Tous les envoyés spéciaux des medias mainstream français qui se sont délocalisés aux Etats-Unis pour couvrir l’élection se sont installés…à New York. Au milieu des gratte-ciel, des financiers, des journalistes, des éditeurs et des think tanks, c’est à dire à l’endroit des Etats-Unis où le phénomène Trump est le plus opaque. Pas un seul ne s’est installé à Flint ou à Detroit, c’est à dire au cœur du nouveau trumpisme.

La chronique appelle enfin à la création de nouveaux médias qui soient capables de nous informer autrement, plus sincèrement et plus humainement. C’est ce que fait Arret sur images depuis plusieurs années, mais c’est surtout ce que fait la littérature depuis des millénaires.

Une romancière d’aujourd’hui s’est rendue à Detroit. C’est Marianne Rubinstein, professeure d’économie à Paris, qui publiait il y a seulement quelques mois Detroit, dit-elle, une enquête romancée sur ce qu’elle appelle « l’économie de la survie ». L’humanité, décrite dans ce livre du point de vue d’une économiste, est engouffrée dans un « détroit », un moment où sa survie est en danger et où la misère des uns s’accroît à mesure de la richesse des autres. J’ai appris par exemple que la part de l’héritage dans la richesse privée, qui n’avait cessée de diminuer depuis l’Ancien Régime (où richesse et héritage étaient presque synonymes), s’est remis à augmenter drastiquement depuis les années 1970. Aujourd’hui les riches ne sont plus, comme en 1970, des gens qui ont gagné de l’argent, mais des gens qui sont nés dans une famille friquée.

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De manière générale, ce livre donne de l’économie actuelle un portrait extrêmement pessimiste. Je ne savais pas que ma génération et mon époque étaient à ce point dans le pétrin. Les modalités de survie dans la ville en ruines de Detroit évoque à Rubinstein ses études sur l’Allemagne des années 1930 et les stratégies de survie dans les camps nazis, qui ont fait l’objet de plusieurs autres de ses livres. Par exemple, dans la Detroit d’aujourd’hui comme dans les camps, il est indispensable, dit-elle, de savoir contourner les lois, briser les règles du jeu. Pas  de survie sans travail au noir, vols ou corruption.

Donald Trump n’est peut-être que le dernier avatar de la pourriture fasciste qui se nourrit toujours des économies en décomposition.

Le titre est une référence maligne à Détruire, dit-elle, le roman de Marguerite Duras qui décrit un monde sans but, vidé de sa substance, qu’il ne reste plus qu’à détruire : un monde à l’image du capitalisme d’aujourd’hui.

D’autres avis :

Les Inrocks, qui rappellent le rôle majeur de l’art dans la survie à Detroit,

Un livre sur l’étagère, où on peut aussi commander l’ouvrage,

Page des libraires qui propose un extrait.

Leïla Slimani, Chanson douce (2016)

Le livre dont tout le monde parle autour de moi en ce moment, c’est Chanson douce, prix Goncourt 2016 au titre antiphrastique. Le « pitch » (comme on dit) est celui-ci :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.

Le choix de l’Académie Goncourt est évidemment à applaudir ; malheureusement, je n’ai pas eu le temps de le lire (la thèse, les cours, etc.!). Je vais simplement citer, pour cette fois, les recensions qui m’ont parues les plus complètes ou qui se trouvent sur des blogs que j’apprécie beaucoup :

Le blog Femmes-histoires-repères, qui m’apprend toujours des choses intéressantes, et qui laisse planer beaucoup de mystères sur ce livre,

Une recension également très mystérieuse sur My pretty books, un blog très reconnu,

Le blog de la librairie Doucet, que je lis avidement, qui avait remarqué ce livre avant son prix Goncourt,

Le blog de Karine Fléjo, qui est aussi une autrice de littérature jeunesse,

Et un dernier éloge dithyrambique pour la route.

Béatrice Fontanel, Le Train d’Alger (janvier 2016)

« Boum ! » Le train explose et se renverse. La petite fille a trois ans. Son premier souvenir sera un attentat du FLN.

Béatrice Fontanel est une écrivaine totale. Rien de ce qui est littéraire ne lui est étranger. Elle a publié de la poésie, des albums pour la jeunesse, des romans historiques, des critiques d’art, des récits de voyage, des biographies, des autobiographies : plus de cent titres. Le Train d’Alger, quant à lui, ressuscite les souvenirs enfouis de la guerre d’Algérie. La narratrice, anonyme, souffre d’amnésie ; depuis l’hôpital psychiatrique où elle est internée, dont le lecteur joue le docteur, les événements qu’elle a appris dans les livres d’histoire se mêlent indissolublement à ceux qui l’ont directement concernée.

Finalement, son enfance est peut-être une guerre toute entière. Le verre et le mastic, la sciure et le sang, toute la matérialité de la guerre devient la métaphore de son état psychologique : « j’ai l’impression que mes idées volent en éclat, comme les vitres de notre appartement à Alger ». En cela le récit de Fontanel nous rappelle l’Enfance de Nathalie Sarraute et sa mousse-souvenirs, mais alors une Sarraute névrotique, traumatique et irrécupérable. Une Enfance atroce à côtoyer les cadavres des victimes de l’OAS et du FLN. Une réécriture révélatrice de notre époque.

L’enfance, de nos jours, n’est donc plus le verger d’innocence des romantiques, elle n’est même plus la force vitale, franche et créatrice d’un Nietzsche ou d’un Éluard ; elle est une vulnérabilité terrifiée, une incompréhension totale. Même si elle semble s’estomper à l’âge adulte, elle finit par revenir dans la vieillesse : Le Train d’Alger décrit en effet longuement la sénilité progressive des parents pieds-noirs de la narratrice. Le père voit dans son salon des « flots de sang » hallucinés (p. 186), la mère affirme à l’infirmière, en 2012, que nous sommes en 1984 (p. 81). Toutes les relations familiales sont salies par la guerre et même le cerveau des parents, révélé par l’IRM, devient sous la plume de Fontanel « le champignon d’une explosion atomique » (p. 213).

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L’autrice a conscience de tirer sur la corde glauque. « Vous me trouvez un peu morbide ? » (p. 13). L’exagération devient elle-même une pathologie narratologique. Pour ma part, j’y vois surtout une grande attention, une attention de poète, portée aux résonnances de chaque mot, de chaque phrase du roman dans l’histoire individuelle et collective. Le père de la narratrice est d’ailleurs à la fois poète et charpentier ; c’est par la poésie qu’il apprend à revivre et recommencer sans cesse malgré les guerres à « bâtir tout ce qui relie les hommes » (p.187).

D’autres avis :

Le Clavier cannibale, qui cite d’autres pages importantes du roman,

Clara et les mots, une recension plus précise quant aux faits,

Une présentation en vidéo du roman par Béatrice Fontanel,

Le blog Miscellanées.