Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige (2014)

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La couverture reproduit une photographie authentique de la grand-mère de l’autrice. Le livre raconte et reconstitue l’histoire de cette émigrée aux États-Unis, fuyant le génocide arménien et grec, fuyant cette époque où « un officier ottoman pouvait acheter une Grecque et la ramener chez lui de façon définitive pour quatre-vingts cents » (p. 22).

L’exilée ne manque pas de ressources. Elle devient effeuilleuse burlesque, et se fait un nom dans tout le pays. Mille noms, même : Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat

Après un premier livre sur son père héroïnomane, Eleni Sikelianos reprend le cycle généalogique, cette fois par sa branche maternelle. Lectures romanesques, montages de sources diverses (toutes authentiques), éparpillement des documents historiques disponibles : telles sont les méthodes de l’enquêtrice, méthodes aussi atypique que l’objet de sa quête. La danseuse de cabaret n’a laissé derrière elle que des coupons de journaux, des actes de mariage (cinq pour être précis), quelques photos, quelques souvenirs chez ses proches. « Ça suffit pour continuer » (p. 32).

À la manière de l’explorateur Cabeza de Vaca, que la poète cite au fil de la biographie, on tente de découvrir, lopins par lopins, un continent inconnu. Ce qu’a pu penser, ressentir sa grand-mère : voilà ce que voudrait nous livrer Sikélianos. Sans grand succès : « [e]lle n’arrête pas de redevenir chat » (p. 156), se plaint la narratrice. À chaque étape du parcours de cette vie étrange, marginale, le livre tente pourtant d’adapter sa mise en page et de se métamorphoser pour faire revivre l’époque et le lieu qui l’ont permise. Pour Actes Sud, le traducteur Claro a su, avec brio, donner l’idée au lectorat français de l’inventivité et de la fraîcheur littéraire d’Eleni Sikelianos.

Vous pouvez lire ailleurs : Lou et les feuilles volantes, qui propose un montage de quelques pages du livre ; les libraires Charybde, chez qui vous pouvez acheter le roman ; enfin l’avis des Inrocks.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige, Actes Sud, 208 p., 22€.

Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or (janvier 2017)

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À lire Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie, on pouvait se demander s’il s’agissait d’un roman nigérian, ou bien seulement d’un roman américain mettant en scène une Nigériane. La question ne se pose plus avec Un Fils en or, de Shilpi Somaya Gowda, romancière canadienne née de parents indiens. De l’Inde, il ne reste guère que ce qu’on peut en voir depuis les États-Unis : l’ayurvéda, les naans et les mariages forcés.

Adichie et Gowda ont toutes les deux été formées et assimilées (« incorporated ») par l’université américaine (Eastern pour l’une, Chapel Hill pour l’autre). Leurs deux romans mettent en scène cette assimilation intellectuelle, doublée à chaque fois d’un amour impossible pour le ou la compatriote resté-e au pays. Pourtant l’héroïne noire et féministe d’Americanah, choisissant par engagement une vie au Nigéria, rend bien pâle le « fils en or » sans défaut, qui finira larme à l’œil et main sur le cœur aux premières notes de l’hymne américain, le jour de sa naturalisation.

Le roman de Gowda fait se succéder trois modèles esthétiques : la série TV, le conte, et le comic. Quand le héros, Anil, part faire un stage dans les urgences d’un hôpital américain, Gowda enchaîne tous les passages obligés de n’importe quelle série médicale (type Dr House). Son amour d’enfance, Leena, restée dans le Gujarat indien, est mariée de force, par ses parents, à un paysan dont la belle-famille lui fera vivre la vie misérable d’une Cendrillon, et elle échappe au triste sort d’une nouvelle femme de Barbe-Bleue. Jouissant des pouvoirs surnaturels que confère apparemment l’université aux USA (ainsi que de l’aisance naturelle du fils aîné, qui fait grincer des dents le lecteur durant les deux cent dernières  pages), Anil revient quelques jours en Inde. Il sauve alors Leena-Cendrillon et envoie le méchant Barbe-Bleue en prison, très facilement.

Voilà pour la subtilité narrative. Quant au style, neutre la plupart du temps, il m’a fait penser parfois (par exemple dans la lettre-testament du père d’Anil) à une succession de phrases trouvées dans des paquets de Yogitea.

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Ainsi, le choix de traduire et publier ce roman m’étonne de la part de l’édition du Mercure de France, qui a longtemps servi de refuge à une écriture exigeante et poétique. La couverture choisie pour ce livre, un jeune indien trouvé sur la banque de photos américano-saoudienne Getty Images, est une véritable violence faite à l’imagination du lecteur, désormais obligé d’imprimer au héros ces traits minces et avenants. Voilà peut-être ce qui arrive lorsque l’on confie une maison vieille de cinq siècles à sa propre sœur et co-actionnaire, comme l’a fait Antoine Gallimard avec l’Isabelle du même nom…

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Frédéric Mitterrand remet l’insigne d’officier dans l’Ordre du Mérite à Isabelle Gallimard, 2011

Ailleurs : les éditions Folio comptent sur ce roman pour obtenir un grand succès commercial et l’ont offert à nombre de blogueurs, dont Folavrilivre, Yuko, ou Latetedansleslivres.

Shilpi Somaya Gowda, Un Fils en or, traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche, 544p., 8€.

 

Négar Djavadi, Désorientale (août 2016)

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Darius Sadr, iranien de fort caractère, pointe une arme à feu vengeresse  sur son père qui a déshonoré les Sadr. Sa mère surgit, suppliante, mais Darius est déterminé. Rien ne semble pouvoir arrêter son geste tragique. Rien, si ce n’est cette question incongrue que hurle alors sa mère : « Tu veux quoi ? Finir comme Raskolnikov ? » (p. 65).

Darius baisse son arme. Il est stupéfait. L’évocation de Crime et châtiment au milieu d’une scène de tension insoutenable, dans la bouche de sa mère dont il n’aurait jamais soupçonné qu’elle connaissait Dostoïevski, qui l’a lu entre deux lessives et à l’insu des hommes de la maison, cette apparition curieuse et décalée qui fait écran entre le bourreau et la victime : tel est peut-être le rôle que Négar Djavadi assigne à la littérature. Le récit désamorce et dénoue des situations et des traumas inextricables : « raconter, conter, fabuler, mentir dans une société où tout est embûche et corruption, où le simple fait de sortir acheter une plaquette de beurre peut virer au cauchemar, c’est rester vivant », écrit-elle.

Dans les « dark times » qui sont les nôtres, Négar Djavadi n’a pas d’autre choix que d’emmêler les intrigues et les personnages, comme le ferait un roman russe, pour noyer les dangers du vécu sous les échos des souvenirs familiaux. Désorientale est une histoire sans fin de l’Iran, centre névralgique de toutes les tensions mondiales depuis plusieurs millénaires. Mille et une aventures historiques insensées conduisant à l’exil de la narratrice en France, et aux destins les plus inattendus.

Surtout, ce qui a valu le prix du Style à ce roman, c’est sa tonalité décalée et son humour noir à toute épreuve, même au moment de raconter les pires traumatismes individuels et collectifs. J’aurais lu ce roman d’une traite avec beaucoup d’amusement, si chaque anecdote de cette saga familiale ne m’avait pas fait sans arrêt lever les yeux de ma lecture, pour méditer aux mille et un sens de ses épisodes successifs.

Ailleurs, d’autres avis :

Télérama met en ligne une interview de l’autrice, qui m’a bien servie pour comprendre son roman ;

L’affligeant magazine Elle a aussi interrogé Djavadi, dans un article évitable ;

Les éditions Liana Levi proposent une revue de presse dithyrambique sur leur site ;

Domiclire a apprécié comme moi »l’humour grinçant » ; enfin

Cultur’elles, à qui le roman évoque, comme à moi, irrésistiblement, la bande dessinée Persépolis, de Marjane Satrapi.

Négar Djavadi, Désorientale, Paris, Liana Levi, 352 p., 22€.

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Shumona Sihna, Apatride (janvier 2017)

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Mina, paysanne de la région de Calcutta, se lance à corps perdu dans une lutte sociale pour faire valoir les droits de sa famille sur la terre cultivée. Esha, indienne exilée à Paris, enseigne l’anglais aux petits français qui, comme une grande part de la société francilienne qu’elle rencontre, la méprisent et l’insultent sans cesse. Les deux héroïnes ne se rencontreront jamais.

Ces deux trajectoires féminines servent évidemment un discours militant fort pessimiste : le roman met en évidence la mondialisation de la misère et du racisme, mais surtout de l’oppression des femmes : Inde et France sont deux pays « où être une femme est un fardeau » (p. 71).

La Tour Eiffel devient même pour Esha une nouvelle Tour de Babel, rempart éternel à toute assimilation culturelle désirée : cette « Tour de la Langue est dressée, les étrangers y volent et voltigent autour, viennent y picorer, y laissent de petites fientes, mais ils ne pourront jamais y installer leur nid » (p. 168). On lit en filigrane certains épisodes biographiques de Shumona Sinha, arrivée en France à 28 ans seulement.

Un personnage secondaire semble pourtant incarner le libre mouvement, le passage facile d’une culture à l’autre : Marie, jeune bengalie adoptée par des français dans sa plus tendre enfance. Ancienne amie d’Esha à Paris, elle quitte cette dernière pour retrouver la trace de ses parents et se retrouve au milieu de la lutte sociale de Mina en Inde. Néanmoins, ce voyage identitaire a des conséquences irrémédiables : au retour, l’amitié d’Esha et de Marie laisse place à l’incompréhension respective…

D’autres avis :

Atasi, plus renseigné que moi sur les réalités indiennes,

Télérama, qui rappelle les anciens combats de Sinha,

Marine Stisi pour Toutelaculture, frappée aussi par le pessimisme généralisé de ce roman sans frontières, et

Médiapart, pour les abonné-e-s.

Shumona Sinha, Apatride, éditions de l’Olivier, 2017, 192 p., 17,50€.

Carole Zalberg, Chez eux (2015)

Après un petit mois de pause dû aux obligations de fin de semestre universitaire, ce blog reprend du service, essentiellement comme agenda d’événements littéraires francophones, mais pas seulement. Aujourd’hui par exemple, il va s’agir d’un court roman de Carole Zalberg.

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Anna Wajimsky, petite fille juive, quitte la Pologne et le cocon familial en cette année 1938, pour se réfugier en France, dans la campagne de Haute-Loire. Là, des anonymes, sans arrière-pensée, parfois sans y penser du tout, prendront sa défense et la protégeront des nazis : il s’agit des Justes, dont un portrait divers et émouvant est donné en forme d’hommage aux inconnu-e-s qui ont sauvé la vie de la mère de l’autrice.

Sur la grande Histoire, ce petit roman ne vous apprendra rien ou presque : les Justes y sont ce que, depuis Simone Veil, on a dit qu’ils étaient (divers, discrets, venus de toute la société française). Le point de vue de l’enfant-narratrice est moins sensible, moins original que dans les romans de Lefebvre ou de Gueorguieva dont j’ai parlé ici ; la jeune Juive ne se permet pas l’insouciance et mûrit très vite, à la dure. À travers le récit entremêlé d’épisodes français et polonais, les phrases souvent elliptiques et sensibles, à travers aussi les mots justes (précisément) de Carole Zalberg, la bonté qui illumina les années sombres (dont la mémoire et l’expérience s’éloignent à mesure que passent les générations) se rappelle à nous avec simplicité.

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Simone Veil à l’Assemblée Nationale

D’autres avis :

Lintern@ute, qui vante ce récit comme « dénué de pathos », à tort à mon avis (du pathos, il y en a, mais tout pathétique n’est pas forcément un défaut) ;

Winnie, qui décrit « un petit livre au grand cœur » ;

Charybde, libraire chez qui ce roman est disponible ;

Arthemiss, qui vante la « justesse » du roman.

Carole Zalberg, Chez eux, Actes Sud, 2015, 112 p., 6,70€.

Stéphanie Hochet, L’Animal et son biographe (février 2017)

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Lascaux IV : Théâtre de l’art pariétal

L’ouverture, fin-2016, de Lascaux IV (inaugurant de nouvelles manières de visiter une grotte préhistorique) semble exercer son influence sur les productions culturelles récentes. La préhistoire revit. Dans Syberia III, un jeu vidéo de Benoît Sokal à paraître dans quelques jours, l’on incarne une héroïne dont les talents en mécanique doivent la conduire sur la trace de Hans, un petit garçon qui, ayant découvert des peintures préhistoriques dans une grotte de son village, est en effet parti à la recherche des derniers mammouths vivants. La fascination de Hans pour l’art pariétal l’a fait quitter la communauté humaine et même laisser croire à sa famille sa propre mort.

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Capture d’écran de Syberia

Dans son livre, Stéphanie Hochet, quant à elle, nous plonge petit à petit dans le récit fantastique d’un élevage très particulier : celui de l’aurochs de Heck. On appelle ainsi un animal créé par un programme d’élevage nazi : « dans les années 1920 en Allemagne, […] deux biologistes sélectionnèrent des bovins selon leurs caractéristiques physiques, les croisèrent et parvinrent à donner naissance à un animal qui était assez ressemblant » à l’aurochs primitif (p. 106-107). Le projet est romantique et écologique : « ils avaient voulu réaliser les rêves du romantisme allemand qui exaltait la vigueur et le danger de la nature » (p. 115).

L’aurochs vivant, sorte d’arlésienne animale, n’apparaît devant nous que tardivement dans le roman. Le récit initial est celui d’une prise en otage lente et progressive d’une romancière, par le maire d’un village qui l’a invitée à présenter sa dernière parution. Le maire, un homme énorme et musculeux, s’appelle Charnot, quasi-anagramme d’aurochs et surtout paronyme de charnier. C’est le Minotaure de ce village, le gourou d’une communauté emportée dans le projet fou de la reconstitution de l’aurochs.

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Pourquoi ce village a-t-il besoin de la romancière ? Charnot est à la recherche de la poète capable de célébrer et de comprendre son projet écologique radical et névrotique. Sous sa houlette, l’héroïne écrit Le Testament de l’aurochs, hymne de l’animalité préhistorique, exhaussant l’animal au rang de « transfuge d’un monde mythique » (p. 143), une œuvre à la fois lyrique et écrite sous contrainte.

L’Animal et son biographe constitue donc une forme de fable avec laquelle Stéphanie Hochet pointe un danger littéraire récurrent dans l’histoire des lettres, celui de l’idéalisation romantique et sectaire. Surtout, à travers le personnage de Charnot et ses projets insensés, Hochet met en crise la frontière entre « animal humain » et « animal non-humain ». Ce Testament de l’aurochs, Charnot se l’approprie finalement, niant la propriété intellectuelle de l’héroïne, et laissant entendre que c’était sa part animale, préhistorique, qui l’avait écrit : « ici, c’est l’animal qui prime, pas son biographe » (p. 186).

Ainsi, comme Noémi Lefebvre ou Olivia Rosenthal, le roman démontre aussi que l’antispécisme n’est plus un discours marginal et méconnu dans l’espace littéraire contemporain. C’est bien plutôt une nouvelle doxa qu’il faudra désormais  sans cesse réinterroger, essayer et questionner. On se réjouit ici des œuvres à venir qu’annonce L’Animal et son biographe.

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Dessin préparatoire de Syberia III

Ailleurs : l’avis de Thierry Savatier, celui du Figaro, des lectures du Hibou, et même de Lili Galipette.

Marie Brunel, La Sylvestresse (2014)

Merci à La Compagnie Littéraire (en partenariat avec Livraddict) pour cet envoi !

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La Sylvestresse : c’est le surnom qu’on donne, au village, à Victorine, paysanne aveyronnaise de caractère. Autour d’elle, une famille unie et heureuse se fait une place dans la France de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Le roman contient une bonne part d’érudition historique : on y apprend des traditions rurales, des proverbes occitans, des noms de métiers et d’outils.

Chaque chapitre raconte un épisode de la vie de la famille, une « anecdote pittoresque » (p. 179), sans fil conducteur narratif qui le relierait aux autres. En réalité, les épisodes sont liés par une structure commune : à chaque fois, une femme de la famille exprime le désir de vivre comme elle l’entend, et rencontre l’opposition de la société patriarcale, opposition qu’elle parvient finalement à surmonter ou contourner.

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Ainsi la campagne aveyronnaise pré-industrielle devient une véritable utopie féministe et romantique. O fortunatos agricolas ! Les paysannes de Marie Brunel sont aussi généreuses et innocentes que celles de George Sand (que Brunel apprécie beaucoup), mais elles sont féministes de surcroît. Depuis Victorine, la matriarche, jusqu’à sa petite-fille Pauline qui fait le « V de la victoire » dans son berceau (p. 236), toute la famille est marquée au coin du succès.

Parfois leurs bonheurs paraissent trop faciles aux héroïnes elles-mêmes, comme lorsque Julie arrive à Montpellier et trouve immédiatement un logement et un emploi durable : « elle n’en revenait pas de voir comment, en une matinée, elle avait réglé sa situation » (p. 211). Ou quand la Sylvestresse obtient qu’on lui offre des ruches pour en faire son miel : « Victorine ne s’attendait pas à ce que son rêve se réalise aussi vite » (p. 119).

Rien de grave n’adviendra dans cette utopie. L’intrusion brutale de la maréchaussée au village devient une « aventure rocambolesque » lorsque Victorine profite de la naïveté des officiers (p. 157). L’avortement de Séraphine s’approche du miracle médical : quelques feuilles d’une plante mystérieuse, un jour de repos, et l’affaire est réglée (p. 142).

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La Sylvestresse… ou la Nouvelle Héloïse : le néo-romantisme de Brunel fige la société aveyronnaise dans un bonheur immuable, « sans nuage », comme l’est le ciel que regarde Victorine à la dernière page (p. 263). Croyez-le ou non, même la Première Guerre Mondiale devient un événement heureux dans cette famille, parce que l’épouvante de la grand-mère apprenant les dernières nouvelles devient un « spectacle à guichet fermé » (p. 252) pour ses descendantes qui trouvent divertissant de la regarder crier et s’affoler. Quelle distance avec l’inquiétant roman de Cécile Coulon, qui évoquait lui aussi les effets de la guerre sur la vie rurale de France, mais pour en dire bien autre chose !

On peut lire une interview de Marie Brunel ici. Si les mœurs et les traditions rurales françaises vous intéressent, je vous recommande ce compte-rendu fort complet d’une étude historique de la campagne de Bourgogne.

Hors-série : Violette Leduc

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Violette Leduc est une exception, une marginale du XXème siècle. Comme Tsvétaïeva, elle survit aux guerres mondiales grâce à la générosité de ses admirateurs et admiratrices : Simone de Beauvoir, Nathalie Sarraute, Jean Genet. Marquée par sa naissance bâtarde et illégitime, c’est aussi l’une des rares plumes que Gallimard a censurées : le début de son roman Thérèse et Isabelle (1954) décrit une romance homosexuelle qui n’était pas du goût de la maison d’édition à l’époque.

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La Femme au petit renard (1965) décrit une autre marginale : une miséreuse hallucinée, pleine de souvenirs de bonheur, qui erre dans Paris et son Métropolitain, nouant petit à petit une relation intime et touchante avec une fourrure de renard, exhumée dans la poubelle d’une triperie. Paris y est décrit avec un sens du détail et du symbole immenses. Chaque phrase de la clocharde narratrice est mémorable : « La soumission ce n’est pas l’oubli. Le voici, ponctuel comme la demi-heure d’une horloge, le morceau de sucre humecté de rhum qui se balance au bout d’une ficelle… Toc toc sur ses joues, c’est lui ; toc toc sur son front, c’est encore lui. Ne serait-ce qu’un demi-morceau de sucre… Il y a des moments où elle n’a plus de salive pour se souvenir. Vieux rose étaient les sorbets de ses parents. Le quart d’un morceau de sucre… Pourquoi n’est-elle pas un toutou ? Voici ma patte, voici ma langue, voici mes yeux, voici le langage de mes yeux, voici mon silence affolant. Non, il n’y a pas preneur. (…) Mourir ne serait pas une mauvaise opération » (p. 50-52).

Le récit est très court et tragique. La femme tente de vendre sa seule richesse, cette peau de renard, mais ses remords (elle se compare à Judas) la font renoncer au dernier moment. L’écriture de Violette Leduc est une marge du courant de conscience, où le fil des pensées est toujours à deux doigts d’être cassé et impossible à suivre. L’équilibre du style est aussi délicat que la survie de l’héroïne.

Allez voir surtout, à propos de Violette Leduc, le blog de Voltayrine qui en parle mieux que moi, et le site consacré à l’actualité critique de cette écrivaineLa Femme au petit renard fait l’objet d’une page de « LCL », je veux dire La Cause Littéraire.

Anne Sibran, Enfance d’un chaman (janvier 2017)

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Lucero Tanguila est un yachak, un sorcier de la forêt amazonienne, en Equateur. Il peut écouter les arbres, marcher dans la nuit. Il peut se changer en tigre, en plante, en oiseau à plumes ; nul ne saurait dire, à la lecture du roman d’Anne Sibran, s’il s’agit d’une métamorphose réelle ou ressentie : « la plante t’envoie parfois le tigre. Il et comme toi, jeune et fougueux, maladroit, la patte large, percluse de griffes. Il saute sur ta poitrine et ton corps s’alourdit » (p. 30). Où s’arrête le sorcier, où commence la forêt ? On ne le sait jamais exactement.

Anne Sibran ne tente pas de comprendre, ou d’éclaircir. Elle pointe au contraire le silence nécessaire qui entoure le chant et le conte, ces usages magique de la parole : « Ici les mots trottent encore en liberté, comme s’ils venaient à peine de surgir, ou que leur sens en mutation, leur vibration diffuse n’appartenait pas seulement à l’homme mais à tout ce qui l’entoure » (p. 45). « La nature est un temple où de vivants piliers… »

Ce que l’ethnologue Sibran est capable de noter dans ces carnets, de nous transmettre dans son livre, n’est qu’une infime « poussière d’or » comparé à ce qu’elle ressent là-bas. Mais cette poussière suffit à faire entendre l’existence cachée de toute une « bibliothèque du vent » (p. 46). En cela, l’écriture n’est pas disqualifiée tout à fait, comme elle l’était chez Lévi-Strauss, dans Tristes tropiques, au profit de la parole orale des indiens Nambikwara. Ici, au contrare, Lucero Tanguila respecte les séances d’écriture de la narratrice à l’étude. On y découvre que « l’écriture peut ainsi entrer sous les arbres, et marcher dans la boue » (p. 43).

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Anne Sibran n’est pas la première ethnologue du chamanisme des indiens d’Amérique. Le public français connaît les expériences mystiques de Carlos Castaneda (1925-1998) auprès d’un sorcier yaki mexicain. Peut-être Sibran y a-t-elle cueilli quelques procédés descriptifs, tel l’usage de l’italique pour signaler les mots qui qualifient des pratiques magiques. Mais la différence, je crois, tient à l’attention énorme portée par Sibran à la langue et ses pouvoirs.

Dans les derniers chapitres, le roman devient militant. Comme dans Nausicaä de Miyazaki, la forêt est envahie par les machines, qui veulent puiser son pétrole. La lutte des indiens pour préserver leur forêt fait sortir Anne Sibran de sa contemplation silencieuse. Elle nous renvoie, pour plus d’informations concrètes, au projet Frontière de vie porté par les paysans équatoriens.

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Je lis qu’Anne Sibran alterne désormais les séances de dédicaces en France et les ateliers d’écriture chez les paysans d’Équateur. D’autres avis sur ce livre, ailleurs :

Le Quotidien de Julia cite quelques passages,

Hors/piste, qui l’a lu dans le cadre d’un partenariat de Babelio,

Maryse Vuillermet en dit quelques mots également.

Michèle Lesbre, Chère Brigande (février 2017)

« Une lettre d’une femme à une femme, pour lui dire l’inquiétude que j’éprouve » : ainsi Michèle Lesbre qualifie-t-elle cette courte biographie romancée de Marion du Faouët (1717-1755, on prononce le -t).

On voit Marion, paysanne du siècle des Lumières, former un groupe de truands, terroriser les puissants, voler aux riches, donner aux pauvres, se marier de la main gauche… et finalement être pendue, à Quimper, sur la place Saint-Corentin où les touristes, oublieux de l’Histoire, jouent désormais à Pokémon Go (j’en faisais partie moi-même l’été dernier).

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Le texte est d’une simplicité extrême. L’héroïne, Marion du Faouët, incarne à merveille l’esprit d’insoumission qu’on attribue habituellement à la Bretagne. Michèle Lesbre puise ses points de comparaison dans la littérature et le cinéma pour enfants : Robin des bois, La Petite sirène, Bécassine (bretonne elle aussi), Les trois brigands de Tomi Ungerer. La romance entre Marion et son concubin est aussi fleur bleue qu’on peut l’imaginer.

On pourrait donc lire cette idéalisation des réalités du XVIIIème siècle comme la construction d’un refuge narratif rassurant, face aux traumatismes post-modernes que Michèle Lesbre partage, confie à Marion du Faouët : la seconde guerre mondiale, la crise écologique, et même l’attentat de Nice.

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Ailleurs :

L’avis de Mathieu pour Le Quai des Brumes,

Celui du Petit Carré Jaune, que je cite quelquefois,

La présentation du livre par Michèle Lesbre à la librairie Mollat,

Noter enfin que Michèle Lesbre sera à Toulouse le 14 mars, à la librairie Ombres Blanches.