Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli (2015)

On ne se lasse pas des histoires d’amnésiques. Depuis le fascinant Mulholland drive de David Lynch en 2001, j’ai l’impression que les amnésiques qui tentent de reconstituer leur passé sont un ingrédient narratif révélateur de notre époque, à bien des égards oublieuse de ses racines. Je me souviens d’avoir beaucoup apprécié la bande-dessinée très simple de Pénélope Bagieu et Boulet, La Page blanche (2012), où une femme se réveillait sur un banc sans le moindre souvenir de sa vie passée et découvrait qu’elle avait été une femme médiocre et consensuelle toute sa vie. Elle décide alors de détruire tout son passé pour se reforger à neuf.

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C’est un peu ce principe qui préside à Histoire naturelle de l’oubli. Claire Fercak emprunte le nom de son héros, Odradek, à Kafka : dans une nouvelle typique de l’époque existentialiste, Kafka rêvait d’un homme qui serait parvenu à se détacher tout à fait de son père, et qui serait donc totalement libre. « L’oubli est l’opportunité de découvrir d’autres façons d’envisager l’existence », dit Claire Fercak dans une interview. Mais chez elle, l’altérité de l’oubli devient une animalité. Odradek, ancien gardien de zoo ayant tout oublié de sa vie passée à la suite d’un traumatisme, désire se débarrasser de sa peau ancienne et revêtir celle… d’un renard « corsac », animal sauvage des steppes (dont le nom rappelle irrésistiblement celui de l’autrice).

Cette métamorphose kafkaïenne dure tout le roman et entraîne le lecteur jusque dans le lieu inévitable de notre littérature contemporaine (et particulièrement des éditions Verticales) : un asile psychiatrique. Je trouve ce genre de folie zoomorphique assez caractéristique du rapport dénaturé que notre société entretient avec la nature. On moque régulièrement, mais non sans beaucoup d’étonnement, les communautés aux USA et ailleurs qui prétendent posséder une identité animale enfermée dans un corps humain, comme les « dog-men ».

Le roman est fondé sur l’alternance de deux voix très différentes, la première celle d’Odradek le renard, la seconde celle de Suzanne, dont on ne comprend pas immédiatement de quel oubli elle est la victime, et qui semble de prime abord plus civilisée. Un détail typographique que beaucoup de professeurs comme moi remarqueront : Suzanne marque ses paragraphes d’un alinéa, pas Odradek. Finalement, ces deux figures se rencontrent dans le lieu le plus improbable pour des amnésiques : une bibliothèque…

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L’autrice lit les premières pages du roman sur France Culture ici. Voir ailleurs l’avis de la librairie Charybde et surtout celui de remue.net.

Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli, éd. Verticales, 2015, 192 p., 17,90€.

Cynthia Bond, Ruby (2014)

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Dans son Americanah (j’y reviens toujours décidément), Adichie déplore l’uniformisation de l’écriture artistique par la littérature américaine, hégémonique, vendue partout dans le monde en quantités industrielles. Elle a raison de recommander la lecture de livres de tous les pays. Je garde pourtant l’impression, lisant le premier roman de Cynthia Bond, best-seller mondial, que les livres des USA ne sont pas inintéressants non plus, qu’ils ont gardé plusieurs spécificités locales.

D’abord, évidemment, leurs traumatismes historiques. Cynthia Bond est une autrice afro-américaine qui exprime avec beaucoup de force le poids de l’esclavage passé et du racisme présent. Ensuite, et peut-être par voie de conséquence, l’intrigue est fondée sur certains motifs typiques : des héros self-made qui tentent de vivre une vie indépendante à l’écart de toute institution sociale, un passé douloureux qui refait surface, « le fruit ne tombe pas loin de l’arbre », etc. Enfin, et il est permis de le déplorer, la littérature américaine montre un goût certain pour l’esthétisation, la belle image. Ainsi Ruby, l’héroïne, devenue prostituée à New-York, prenant son bain après une passe, va poser sur ses poils pubiens le quarter qu’elle vient de gagner (p. 212).

Sur le fond, l’afro-féminisme de Bond a tout pour être bien accueilli ici en France. Mais sur la forme, le livre dérange sensiblement. L’héroïne, Ruby, la « pute folle » si attachante (p. 231), ressemble, à bien des égards, à la sorcière Tituba qui revivait sous la plume guadeloupéenne de Maryse Condé en 1988. Pourtant le roman est fait tout autrement. Chez Condé, Tituba était un « cas d’école », un exemple-modèle de la persécution raciale. Chez Bond au contraire, Ruby traverse une série d’épreuves d’une violence extrême, absolument inouïes et irréelles, qui sollicitent bien plus les tripes du lecteur que sa moralité ou son intellect.

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Sans doute le spectaculaire, l’explosif, le gore, sont-ils inspirés au moins lointainement par la théorie littéraire américaine, qui insiste beaucoup sur le concept de « lecture empathique » et sur l’implication du corps du lecteur par le texte (théorie qui s’insinue aussi dans les universités françaises). Pourtant reste l’impression que dans ce roman, ils sont parfois gratuits : « Ruby s’agenouilla un moment, la main à plat sur le sol. Puis elle alla s’allonger quelques mètres plus loin, près d’un buisson de jonquilles agitées par le vent. Elle était venue jusque là chercher des réponses, mais n’étant pas très sûre des questions, elle s’imprégna de cette douceur – avant d’exploser en une centaine de petites fleurs jaunes et de dormir tout l’après-midi, jusqu’au soir » (p. 230).

On peut trouver, sur le site du Monde, l’allocution de Cynthia Bond à une table ronde sur le Mal.

Cynthia Bond, Ruby, Christian Bourgois éd., 2015, 416 p., 22€.

Fanny Chiarello, Dans son propre rôle (2015)

Fanny Chiarello mène carrière sobrement, parsemant sa bibliographie de titres humbles et auto-dérisoires : Collier de nouilles (2008), Le Blues des petites villes (2015), Je respire discrètement par le nez (2016). Elle est aussi adepte de genres littéraires considérés comme mineurs, tels le blog ou la littérature jeunesse. En 2015, Dans son propre rôle a marqué l’aboutissement d’une certaine philosophie qui parcourt ses ouvrages et que résume sa devise : anything goes.

Tout suffit, tout convient à Fanny Chiarello, même des personnages humbles de veuves anglaises, désolées, mais encore fières, comme dans la chanson de Verlaine. Fennella et Jeanette, les héroïnes, deux domestiques apparemment sans histoire, vivent en réalité à l’ombre de traumas anciens. Elles pleurent même les mouches mortes que personne ne pleure (p. 16). Mais, comme dans le fameux roman de Muriel Barbery L’Elégance du hérisson (2006), les simples domestiques cachent un raffinement inattendu. Ici, c’est une passion commue, insoupçonnée, pour l’opéra.

On attend, on espère leur rencontre. Elle arrive. On est déçu, bien sûr. Les deux héroïnes repartent, tristes ; elles se sont manquées. Et puis quand même la rencontre a laissé des traces, chez Jeanette par exemple : « elle l’avait refusée, avait souhaité la nier, mais le travail était fait désormais, la brèche était esquissée » (p. 229).

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Un peu à la manière des récits du sensible, des romans phénoménologiques comme peut en écrire une Christine Montalbetti ou une Célia Houdart, Fanny Chiarello décrit ce qui se passe de grave et d’important dans le microcosme de la conscience individuelle. Les drames sentimentaux y sont alors des guerres intérieures, même reniées : « un choc, sans doute, mais Fennella n’emploierait pas le mot de traumatisme, pas après avoir vu des hommes rentrer mutilés de la guerre, des veuves quémander du pain pour les enfants… » (p. 136).

On peut donc y voir un excellent et subtil renouvellement du motif de la domesticité anglaise, ce monde ancillaire qui sert bien souvent de cadre à une littérature de gare de moindre tenue.

Ailleurs :

La Cause littéraire, qui résume exactement l’intrigue ;

Un avis de l’Insatiable Charlotte ;

La présentation du roman par son autrice sur Youtube.

Fanny Chiarello, Dans son propre rôle, éditions de l’Olivier, 2015, 240 p., 18€.

Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle (avril 2017)

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Trois amis, trois citoyens du monde, passent la soirée dans un petit appartement mal rangé. Ils dialoguent autour d’un thé, d’un verre de vin, plus tard d’un whisky. Ils préparent une « expédition », prévue de longue date, mais surtout ils évoquent l’origine et la finalité de toutes les actions humaines.

C’est comme si le théâtre philosophique de Sartre était devenu convivial, comme si Épicure avait écrit Le Banquet. Dans cet « appartement-bateau » (p. 55), où l’on se croirait seuls au monde, les conversations ne connaissent aucune limite, aucun ordre. Une théière, un puzzle, la Lune à la fenêtre : tout a quelque chose à nous apprendre, tout est prêt à nous offrir une leçon sur l’écriture et la vie.

Quelle philosophie émerge des vapeurs d’alcool et des rayons de la Lune ? Comme les plantes du « jardin en mouvement » de Gilles Clément, les « pensées-gazon » de Lucie Desaubliaux (p. 103), si terre-à-terre qu’elles semblent insignifiantes, esquissent et indiquent une éthique de la non-intervention, où l’on savoure l’incertain et le potentiel, plus encore que l’accompli. En cela résolument moderne, le roman promet et admire d’avance, à la manière du narrateur de Tristram Shandy, des quêtes jamais réalisées et des pages jamais écrites.

Dans les derniers chapitres pourtant, le terrible principe de réalité vient frapper à la porte, sous la forme de la propriétaire de l’appartement, madame L. (pour Lucie?). Elle est venue réclamer son loyer. Il est alors temps d’une dernière leçon : à personne d’autre qu’à nous n’appartiennent notre temps et notre espace.

Le roman est donc à l’image de son autrice, Lucie Desaubliaux, débordante elle aussi : poète, dessinatrice, géomètre, photographe, parolière, rédactrice de post-its… On comprend vite, à parcourir son site internet, que La nuit sera belle est un grain de sable dans la plage immense de ses productions et performances. Ce premier roman, très humble et sensible, n’a déjà plus la tonitruance d’un écrit de jeunesse qu’il est pourtant : c’est donc sa discrétion même qui le rend remarquable, un peu à la manière d’un roman de Claire Huynen. Trois mois après sa sortie, on ne trouve guère en ligne, sur ce roman, qu’une chronique, très juste au demeurant, de Philomag. A l’inverse de son personnage tapageur Todd C Douglass, « qui aime faire retentir ses ouvertures » (p. 124), L. Desaubliaux signe avec La nuit sera belle un éminent murmure.

Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle, Actes Sud, 2017, 192 p., 18,50€.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige (2014)

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La couverture reproduit une photographie authentique de la grand-mère de l’autrice. Le livre raconte et reconstitue l’histoire de cette émigrée aux États-Unis, fuyant le génocide arménien et grec, fuyant cette époque où « un officier ottoman pouvait acheter une Grecque et la ramener chez lui de façon définitive pour quatre-vingts cents » (p. 22).

L’exilée ne manque pas de ressources. Elle devient effeuilleuse burlesque, et se fait un nom dans tout le pays. Mille noms, même : Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat

Après un premier livre sur son père héroïnomane, Eleni Sikelianos reprend le cycle généalogique, cette fois par sa branche maternelle. Lectures romanesques, montages de sources diverses (toutes authentiques), éparpillement des documents historiques disponibles : telles sont les méthodes de l’enquêtrice, méthodes aussi atypique que l’objet de sa quête. La danseuse de cabaret n’a laissé derrière elle que des coupons de journaux, des actes de mariage (cinq pour être précis), quelques photos, quelques souvenirs chez ses proches. « Ça suffit pour continuer » (p. 32).

À la manière de l’explorateur Cabeza de Vaca, que la poète cite au fil de la biographie, on tente de découvrir, lopins par lopins, un continent inconnu. Ce qu’a pu penser, ressentir sa grand-mère : voilà ce que voudrait nous livrer Sikélianos. Sans grand succès : « [e]lle n’arrête pas de redevenir chat » (p. 156), se plaint la narratrice. À chaque étape du parcours de cette vie étrange, marginale, le livre tente pourtant d’adapter sa mise en page et de se métamorphoser pour faire revivre l’époque et le lieu qui l’ont permise. Pour Actes Sud, le traducteur Claro a su, avec brio, donner l’idée au lectorat français de l’inventivité et de la fraîcheur littéraire d’Eleni Sikelianos.

Vous pouvez lire ailleurs : Lou et les feuilles volantes, qui propose un montage de quelques pages du livre ; les libraires Charybde, chez qui vous pouvez acheter le roman ; enfin l’avis des Inrocks.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige, Actes Sud, 208 p., 22€.

Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or (janvier 2017)

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À lire Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie, on pouvait se demander s’il s’agissait d’un roman nigérian, ou bien seulement d’un roman américain mettant en scène une Nigériane. La question ne se pose plus avec Un Fils en or, de Shilpi Somaya Gowda, romancière canadienne née de parents indiens. De l’Inde, il ne reste guère que ce qu’on peut en voir depuis les États-Unis : l’ayurvéda, les naans et les mariages forcés.

Adichie et Gowda ont toutes les deux été formées et assimilées (« incorporated ») par l’université américaine (Eastern pour l’une, Chapel Hill pour l’autre). Leurs deux romans mettent en scène cette assimilation intellectuelle, doublée à chaque fois d’un amour impossible pour le ou la compatriote resté-e au pays. Pourtant l’héroïne noire et féministe d’Americanah, choisissant par engagement une vie au Nigéria, rend bien pâle le « fils en or » sans défaut, qui finira larme à l’œil et main sur le cœur aux premières notes de l’hymne américain, le jour de sa naturalisation.

Le roman de Gowda fait se succéder trois modèles esthétiques : la série TV, le conte, et le comic. Quand le héros, Anil, part faire un stage dans les urgences d’un hôpital américain, Gowda enchaîne tous les passages obligés de n’importe quelle série médicale (type Dr House). Son amour d’enfance, Leena, restée dans le Gujarat indien, est mariée de force, par ses parents, à un paysan dont la belle-famille lui fera vivre la vie misérable d’une Cendrillon, et elle échappe au triste sort d’une nouvelle femme de Barbe-Bleue. Jouissant des pouvoirs surnaturels que confère apparemment l’université aux USA (ainsi que de l’aisance naturelle du fils aîné, qui fait grincer des dents le lecteur durant les deux cent dernières  pages), Anil revient quelques jours en Inde. Il sauve alors Leena-Cendrillon et envoie le méchant Barbe-Bleue en prison, très facilement.

Voilà pour la subtilité narrative. Quant au style, neutre la plupart du temps, il m’a fait penser parfois (par exemple dans la lettre-testament du père d’Anil) à une succession de phrases trouvées dans des paquets de Yogitea.

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Ainsi, le choix de traduire et publier ce roman m’étonne de la part de l’édition du Mercure de France, qui a longtemps servi de refuge à une écriture exigeante et poétique. La couverture choisie pour ce livre, un jeune indien trouvé sur la banque de photos américano-saoudienne Getty Images, est une véritable violence faite à l’imagination du lecteur, désormais obligé d’imprimer au héros ces traits minces et avenants. Voilà peut-être ce qui arrive lorsque l’on confie une maison vieille de cinq siècles à sa propre sœur et co-actionnaire, comme l’a fait Antoine Gallimard avec l’Isabelle du même nom…

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Frédéric Mitterrand remet l’insigne d’officier dans l’Ordre du Mérite à Isabelle Gallimard, 2011

Ailleurs : les éditions Folio comptent sur ce roman pour obtenir un grand succès commercial et l’ont offert à nombre de blogueurs, dont Folavrilivre, Yuko, ou Latetedansleslivres.

Shilpi Somaya Gowda, Un Fils en or, traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche, 544p., 8€.

 

Négar Djavadi, Désorientale (août 2016)

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Darius Sadr, iranien de fort caractère, pointe une arme à feu vengeresse  sur son père qui a déshonoré les Sadr. Sa mère surgit, suppliante, mais Darius est déterminé. Rien ne semble pouvoir arrêter son geste tragique. Rien, si ce n’est cette question incongrue que hurle alors sa mère : « Tu veux quoi ? Finir comme Raskolnikov ? » (p. 65).

Darius baisse son arme. Il est stupéfait. L’évocation de Crime et châtiment au milieu d’une scène de tension insoutenable, dans la bouche de sa mère dont il n’aurait jamais soupçonné qu’elle connaissait Dostoïevski, qui l’a lu entre deux lessives et à l’insu des hommes de la maison, cette apparition curieuse et décalée qui fait écran entre le bourreau et la victime : tel est peut-être le rôle que Négar Djavadi assigne à la littérature. Le récit désamorce et dénoue des situations et des traumas inextricables : « raconter, conter, fabuler, mentir dans une société où tout est embûche et corruption, où le simple fait de sortir acheter une plaquette de beurre peut virer au cauchemar, c’est rester vivant », écrit-elle.

Dans les « dark times » qui sont les nôtres, Négar Djavadi n’a pas d’autre choix que d’emmêler les intrigues et les personnages, comme le ferait un roman russe, pour noyer les dangers du vécu sous les échos des souvenirs familiaux. Désorientale est une histoire sans fin de l’Iran, centre névralgique de toutes les tensions mondiales depuis plusieurs millénaires. Mille et une aventures historiques insensées conduisant à l’exil de la narratrice en France, et aux destins les plus inattendus.

Surtout, ce qui a valu le prix du Style à ce roman, c’est sa tonalité décalée et son humour noir à toute épreuve, même au moment de raconter les pires traumatismes individuels et collectifs. J’aurais lu ce roman d’une traite avec beaucoup d’amusement, si chaque anecdote de cette saga familiale ne m’avait pas fait sans arrêt lever les yeux de ma lecture, pour méditer aux mille et un sens de ses épisodes successifs.

Ailleurs, d’autres avis :

Télérama met en ligne une interview de l’autrice, qui m’a bien servie pour comprendre son roman ;

L’affligeant magazine Elle a aussi interrogé Djavadi, dans un article évitable ;

Les éditions Liana Levi proposent une revue de presse dithyrambique sur leur site ;

Domiclire a apprécié comme moi »l’humour grinçant » ; enfin

Cultur’elles, à qui le roman évoque, comme à moi, irrésistiblement, la bande dessinée Persépolis, de Marjane Satrapi.

Négar Djavadi, Désorientale, Paris, Liana Levi, 352 p., 22€.

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Shumona Sihna, Apatride (janvier 2017)

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Mina, paysanne de la région de Calcutta, se lance à corps perdu dans une lutte sociale pour faire valoir les droits de sa famille sur la terre cultivée. Esha, indienne exilée à Paris, enseigne l’anglais aux petits français qui, comme une grande part de la société francilienne qu’elle rencontre, la méprisent et l’insultent sans cesse. Les deux héroïnes ne se rencontreront jamais.

Ces deux trajectoires féminines servent évidemment un discours militant fort pessimiste : le roman met en évidence la mondialisation de la misère et du racisme, mais surtout de l’oppression des femmes : Inde et France sont deux pays « où être une femme est un fardeau » (p. 71).

La Tour Eiffel devient même pour Esha une nouvelle Tour de Babel, rempart éternel à toute assimilation culturelle désirée : cette « Tour de la Langue est dressée, les étrangers y volent et voltigent autour, viennent y picorer, y laissent de petites fientes, mais ils ne pourront jamais y installer leur nid » (p. 168). On lit en filigrane certains épisodes biographiques de Shumona Sinha, arrivée en France à 28 ans seulement.

Un personnage secondaire semble pourtant incarner le libre mouvement, le passage facile d’une culture à l’autre : Marie, jeune bengalie adoptée par des français dans sa plus tendre enfance. Ancienne amie d’Esha à Paris, elle quitte cette dernière pour retrouver la trace de ses parents et se retrouve au milieu de la lutte sociale de Mina en Inde. Néanmoins, ce voyage identitaire a des conséquences irrémédiables : au retour, l’amitié d’Esha et de Marie laisse place à l’incompréhension respective…

D’autres avis :

Atasi, plus renseigné que moi sur les réalités indiennes,

Télérama, qui rappelle les anciens combats de Sinha,

Marine Stisi pour Toutelaculture, frappée aussi par le pessimisme généralisé de ce roman sans frontières, et

Médiapart, pour les abonné-e-s.

Shumona Sinha, Apatride, éditions de l’Olivier, 2017, 192 p., 17,50€.

Carole Zalberg, Chez eux (2015)

Après un petit mois de pause dû aux obligations de fin de semestre universitaire, ce blog reprend du service, essentiellement comme agenda d’événements littéraires francophones, mais pas seulement. Aujourd’hui par exemple, il va s’agir d’un court roman de Carole Zalberg.

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Anna Wajimsky, petite fille juive, quitte la Pologne et le cocon familial en cette année 1938, pour se réfugier en France, dans la campagne de Haute-Loire. Là, des anonymes, sans arrière-pensée, parfois sans y penser du tout, prendront sa défense et la protégeront des nazis : il s’agit des Justes, dont un portrait divers et émouvant est donné en forme d’hommage aux inconnu-e-s qui ont sauvé la vie de la mère de l’autrice.

Sur la grande Histoire, ce petit roman ne vous apprendra rien ou presque : les Justes y sont ce que, depuis Simone Veil, on a dit qu’ils étaient (divers, discrets, venus de toute la société française). Le point de vue de l’enfant-narratrice est moins sensible, moins original que dans les romans de Lefebvre ou de Gueorguieva dont j’ai parlé ici ; la jeune Juive ne se permet pas l’insouciance et mûrit très vite, à la dure. À travers le récit entremêlé d’épisodes français et polonais, les phrases souvent elliptiques et sensibles, à travers aussi les mots justes (précisément) de Carole Zalberg, la bonté qui illumina les années sombres (dont la mémoire et l’expérience s’éloignent à mesure que passent les générations) se rappelle à nous avec simplicité.

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Simone Veil à l’Assemblée Nationale

D’autres avis :

Lintern@ute, qui vante ce récit comme « dénué de pathos », à tort à mon avis (du pathos, il y en a, mais tout pathétique n’est pas forcément un défaut) ;

Winnie, qui décrit « un petit livre au grand cœur » ;

Charybde, libraire chez qui ce roman est disponible ;

Arthemiss, qui vante la « justesse » du roman.

Carole Zalberg, Chez eux, Actes Sud, 2015, 112 p., 6,70€.

Stéphanie Hochet, L’Animal et son biographe (février 2017)

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Lascaux IV : Théâtre de l’art pariétal

L’ouverture, fin-2016, de Lascaux IV (inaugurant de nouvelles manières de visiter une grotte préhistorique) semble exercer son influence sur les productions culturelles récentes. La préhistoire revit. Dans Syberia III, un jeu vidéo de Benoît Sokal à paraître dans quelques jours, l’on incarne une héroïne dont les talents en mécanique doivent la conduire sur la trace de Hans, un petit garçon qui, ayant découvert des peintures préhistoriques dans une grotte de son village, est en effet parti à la recherche des derniers mammouths vivants. La fascination de Hans pour l’art pariétal l’a fait quitter la communauté humaine et même laisser croire à sa famille sa propre mort.

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Capture d’écran de Syberia

Dans son livre, Stéphanie Hochet, quant à elle, nous plonge petit à petit dans le récit fantastique d’un élevage très particulier : celui de l’aurochs de Heck. On appelle ainsi un animal créé par un programme d’élevage nazi : « dans les années 1920 en Allemagne, […] deux biologistes sélectionnèrent des bovins selon leurs caractéristiques physiques, les croisèrent et parvinrent à donner naissance à un animal qui était assez ressemblant » à l’aurochs primitif (p. 106-107). Le projet est romantique et écologique : « ils avaient voulu réaliser les rêves du romantisme allemand qui exaltait la vigueur et le danger de la nature » (p. 115).

L’aurochs vivant, sorte d’arlésienne animale, n’apparaît devant nous que tardivement dans le roman. Le récit initial est celui d’une prise en otage lente et progressive d’une romancière, par le maire d’un village qui l’a invitée à présenter sa dernière parution. Le maire, un homme énorme et musculeux, s’appelle Charnot, quasi-anagramme d’aurochs et surtout paronyme de charnier. C’est le Minotaure de ce village, le gourou d’une communauté emportée dans le projet fou de la reconstitution de l’aurochs.

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Pourquoi ce village a-t-il besoin de la romancière ? Charnot est à la recherche de la poète capable de célébrer et de comprendre son projet écologique radical et névrotique. Sous sa houlette, l’héroïne écrit Le Testament de l’aurochs, hymne de l’animalité préhistorique, exhaussant l’animal au rang de « transfuge d’un monde mythique » (p. 143), une œuvre à la fois lyrique et écrite sous contrainte.

L’Animal et son biographe constitue donc une forme de fable avec laquelle Stéphanie Hochet pointe un danger littéraire récurrent dans l’histoire des lettres, celui de l’idéalisation romantique et sectaire. Surtout, à travers le personnage de Charnot et ses projets insensés, Hochet met en crise la frontière entre « animal humain » et « animal non-humain ». Ce Testament de l’aurochs, Charnot se l’approprie finalement, niant la propriété intellectuelle de l’héroïne, et laissant entendre que c’était sa part animale, préhistorique, qui l’avait écrit : « ici, c’est l’animal qui prime, pas son biographe » (p. 186).

Ainsi, comme Noémi Lefebvre ou Olivia Rosenthal, le roman démontre aussi que l’antispécisme n’est plus un discours marginal et méconnu dans l’espace littéraire contemporain. C’est bien plutôt une nouvelle doxa qu’il faudra désormais  sans cesse réinterroger, essayer et questionner. On se réjouit ici des œuvres à venir qu’annonce L’Animal et son biographe.

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Dessin préparatoire de Syberia III

Ailleurs : l’avis de Thierry Savatier, celui du Figaro, des lectures du Hibou, et même de Lili Galipette.