Marceline Loridan-Ivens, Et tu n’es pas revenu (2015)

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À quinze ans, Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg, est déportée avec son père à Auschwitz-Birkenau. Ou plutôt : elle est déportée à Birkenau, son père à Auschwitz, trois kilomètres plus loin. « L’Histoire, désormais, les relie d’un simple tiret. Auschwitz-Birkenau. […] Le temps efface ce qui nous séparait, il déforme tout » (p. 8).

Ce livre est dédié à son père, qui lui avait annoncé dès leur internement au camp de Drancy : « Toi, tu reviendras peut-être, parce que tu es jeune, mais moi je ne reviendrai pas. » Il ne se trompait pas, il n’est jamais revenu, même s’il est prouvé qu’il a vécu jusqu’en 1944.

Honte éternelle sur la police française et allemande d’avoir organisé les déportations ! voudrait-on crier.

Il est extrêmement difficile pour la critique d’analyser objectivement une œuvre littéraire aussi singulière et bouleversante. Remarquons d’abord que notre époque voit disparaître les dernières survivantes des camps nazis et la menace de l’oubli inquiète tous les livres publiés sur le sujet.

C’est aux générations à venir de ne pas se laisser abuser par le temps qui « déforme tout » et d’occuper le terrain de la vérité. Un jour, au village d’origine des Rozenberg, le maire a voulu inscrire sur un monument le nom de son père avec la mention : « mort pour la France ». Marceline a refusé : « Tu n’es pas mort pour la France. La France t’a envoyé vers la mort » (p. 68).

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Clélia Anfray, Le Censeur (2015)

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Les romans vendus dans toutes les grandes surfaces de France naissent aujourd’hui bien souvent d’un travail universitaire pointu. C’est la fiction qui permet aux spécialistes littéraires de garder un lien (compliqué parfois cependant) avec la société. Olivia Rosenthal, Camille Laurens pour ne citer qu’elles, donnent des cours à l’université.

Après avoir donné les éditions critiques de plusieurs drames de Victor Hugo, Clélia Anfray avait la matière et le savoir suffisants pour entamer un roman sur son censeur attitré, Charles Brifaut. Le censeur était donc selon elle, et nous pouvons lui donner raison sans hésiter, l’élément de son savoir littéraire qui allait toucher le plus vivement les passions de la société contemporaine et lui poser des questions vitales.

De nos jours la censure est comprise comme l’inverse de ce que notre société appelle « liberté d’expression ». Elle entrave le travail des journalistes et écrivain-e-s sur la base de calculs politiques ou économiques qui n’ont cure de la qualité intrinsèque de ce travail. Du moins c’est ce que nous comprenons sous le terme de censure.

En réalité, comme ce roman historique le montre très bien, le censeur est un critique littéraire, un critique littéraire très mauvais qu’on aurait investi d’un pouvoir de vie et de mort sur les œuvres. Il est impossible de séparer clairement le jugement littéraire et les goûts politiques et idéologiques ; Charles Brifaut interdit Victor Hugo officiellement parce qu’il est contre la monarchie, mais en réalité parce qu’il le trouve mauvais écrivain…

Comment peut-on se tromper à ce point sur Victor Hugo ? Qu’est-ce qui fait d’un homme un aussi médiocre critique ? Il a fallu à Clélia Anfray une immersion dans la société et le quotidien du censeur pour répondre à ces questions devenues aujourd’hui vitales. Le roman est aussi une tentative de liquidation de la critique du XIXe siècle qui jugeait les œuvres à la bonne mine de leur auteur et considérait le grand public comme totalement exclu du débat sur l’art.

Autres lectures :

Sab’s pleasures

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Nathalie Démoulin, Bâtisseurs de l’oubli

 

Je n’ai pas lu La Grande Arche de Laurence Cossé (2016), cette noble histoire de l’arche de la Défense. Il n’en sera pas question ici. J’y soupçonne un roman d’édification, ultra-conservateur ; l’autrice ne cache pas, depuis Le Mobilier national (2001), son attachement fétichiste à la conservation de tout le folklore patriotique français, dont l’arche de la Défense est un décor institué.

Qui me parlera plutôt des contreplaqués de fortune abritant les ouvriers polonais venus bétonner des résidences d’été à peine plus solides, rasées et reconstruites un an sur deux, et habitées deux semaines à peine ? Qui me dira les montages de financiers criminels, venus pousser les gouvernances locales à délivrer des permis de construire douteux sur des lits de fleuves à peine asséchés ? Qui rappellera de l’oubli les ouvriers morts sur ces chantiers inutiles, les entrepreneurs du bâtiment ruinés par les dettes, les architectes insensés qui vivent de leur folie ?

Nathalie Démoulin sera celle-là. La démesure des pyramides touristiques qui s’élèvent petit à petit du côté de Sète, au bord de la mer, vaut bien celle de La Grande Arche. C’est à cet endroit, jadis, que s’élevait Alésia, mais nul ne s’en souvient, et les chantiers modernes recouvrent négligemment des ruines de toutes les époques dont ils feront très bientôt partie. Dans Bâtisseurs de l’oubli (août 2015), roman de fin du monde avec L’Apocalypse en exergue, à quoi bon construire ? Toute la civilisation est au bord du gouffre.

« Avant d’être un centre de loisirs et de commerce, Dubaï était un village de perles » (p. 130). Les misérables pécheurs de perles qui risquaient leur vie dans les profondeurs marines la risquent aujourd’hui à l’altitude des échafaudages. Inutile cette fois d’espérer l’apparition du capitaine Nemo, l’anarchiste, venu, comme dans Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne (partie II, chapitre 3), sauver leurs vies aussi fragiles que leurs perles.

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La cocote déchaînée

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Addict-culture

À l’ombre du noyer

 

 

Anne Guglielmetti, Les pierres vives (avril 2016)

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Voilà un roman historique et épique, une chanson de geste en prose, avec des géants, des moines, des voyages lointains et des guerres d’influence. Pourtant ce ne sont pas les conquêtes de Guillaume, de ses héritiers ou des seigneurs normands qui ont fait se pencher Anne Guglielmetti sur cette fin de XIe siècle.

Les historiens distinguent Haut Moyen Âge et Bas Moyen Âge. Les littéraires distinguent quant à eux tout ce qui a suivi Le Nom de la rose (1982) et tout ce qui a précédé. Les pierres vives intègre beaucoup d’ingrédients du thriller médiéval d’Umberto Eco. Des conflits d’autorité entre pape et empereur, une abbaye pleine de secrets et de silence, un frater retrouvé noyé et un abbé qui veut noyer l’affaire, un jeune novice qui regarde ces bouleversements sans tout à fait les comprendre. Mais il manque ici ce qui justifiait chez Eco toutes les enquêtes et constituait la clef de tous les mystères : une bibliothèque labyrinthique, cauchemardesque et monumentale.

Cette bibliothèque laisse place, dans le roman paru ce mois-ci, à « une gigantesque forêt » (p. 309), la dense et obscure forêt du pays d’Ouche en Normandie. Ce que signifie cette forêt, il faut peut-être le demander à Robert P. Harrison, l’auteur de l’immense Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental (1992). « L’Occident a défriché son espace au cœur des forêts, et fondé contre elles ses institutions dominantes – la religion, le droit, la famille, la cité. » La forêt, c’est la sauvagerie et la folie, c’est l’irrégularité et la déviance. Sans cesse Benoît, le novice, espoir et favori de l’abbé, fugue irrésistiblement, incorrigiblement, dans la forêt du pays d’Ouche.

En manière de punition, l’abbé astreint Benoît à la dure condition de copiste. C’est la première étape d’une initiation progressive de cet enfant sauvage, trouvé orphelin dans la forêt et qui, au début du roman, n’a pas de souvenir de ses parents. Chez Umberto Eco, l’écriture constituait la vie entière, la raison d’être de tous les personnages et de toute l’abbaye du roman. Chez Anne Guglielmetti, l’écriture est une première étape (jusqu’à la moitié du roman environ) vers la découverte d’une autre forme de signification. Benoît devient « imagier » (sculpteur). Il taille des « pierres vives », des statues – en latin signa, des signes.

(« Mes statues » d’Henri Michaux, La Vénus d’Ille de Mérimée ne cessent de faire entendre cet étymon.)

Anne Guglielmetti est bonne latiniste ; elle a co-fondé la revue Mirabilia (« merveilles ») dont on attend bientôt le sixième numéro. Dans la culture médiévale, ce qui est « merveilleux » possède une segnefiance, une signification transcendante. (Les Évangiles par exemple sont « de grande segnefiance ».) Or c’est lorsqu’elle interprète les signes de la nature, à mon avis, qu’Anne Guglielmetti se distingue radicalement d’Umberto Eco.

Pour un auteur de polars, un signe est un indice, qu’un raisonnement logique ramènera à une réalité immanente pour résoudre un problème qui semblait au départ relever de l’irrationnel. En somme, le roman médiéval est à l’écoute des signes mystérieux que Dieu nous envoie ; le roman d’Umberto Eco est à l’écoute des indices qui mènent à cette immense « bibliothèque de Babel », aussi mystérieuse et créatrice que l’était Dieu lui-même.

Le roman d’Anne Guglielmetti, lui, écoute des signes qu’on peut dire transcendants, mais non pas d’essence divine comme chez les auteurs médiévaux : des signes qui surgissent des profondeurs de la nature et de la prime enfance. Qui nous rappellent à notre humble petitesse. C’est ce qui rend si lyriques, et si réussies, les nombreuses descriptions de forêts dans ce roman : la forêt est le berceau de Benoît, berceau oublié puis retrouvé, comme elle est le berceau oublié puis retrouvé de l’Occident. C’est la forêt du pays d’Ouche que regrettent les normandes exilées en Italie du sud par les conquêtes de leurs pères, dans les toutes dernières pages. En tout ceci Anne Guglielmetti est continuatrice de Julien Gracq.

La forêt des pierres vives illustre enfin cette parole (un peu apocryphe) de Guglielmetti en 2002, à l’occasion d’une autre publication : « Tout a toujours commencé pour moi, dans l’écriture, par la rencontre avec un lieu. Mes romans ont immanquablement ce fondement : un lieu me fait signe. »