Actualités critiques de février 2017, ailleurs et ici

Mes journées parisiennes sont bien remplies. Je n’ai plus de temps pour lire et chroniquer les parutions, et ça m’attriste, même si je suis content de voir que ma thèse, elle, avance bien. En attendant d’avoir fini l’énorme pavé que je lis en ce moment (La Danse sorcière de Karine Henry, janvier 2017), je voudrais profiter d’un week-end plus calme pour faire les annonces de plusieurs événements qui méritent toute notre attention.

Ce ne serait pas relever l’actualité de la littérature contemporaine écrite par des femmes que d’ignorer la publication récente d’un grand ouvrage collectif d’études et d’articles, sur le rapport qu’entretiennent les livres d’Annie Ernaux avec les engagements (féministe et autres). Le volume, dirigé par deux maîtres de conférences de l’université de Cergy-Pontoise, est cependant édité par mon université (Paris III), ce dont je suis fier comme un pou alors que je n’y ai aucunement participé. Il est très bien présenté par Karine Gendron sur Fabula.

70988

Germaine de Staël, dont l’œuvre a donné lieu à une table ronde le 21 janvier dernier, est l’objet ce mois-ci d’une étude de Stéphanie Genand, sous le titre mystérieux : La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif, aux éditions Droz.

la-chambre-noireEn littérature, les hommes, plus bavards que les femmes en cela comme en tout, ont écrit la plupart des autobiographies. Mais ce genre a aussi été illustré par des femmes qui n’ont pas craint de parler de soi : Herculine Barbin, Simone de Beauvoir, Annie Ernaux, etc., désormais réunies dans un ensemble d’études intitulé Genre, sexes, sexualités : que disent les manuscrits autobiographiques ?, aux PURH.

couv_genre_sexes_sexualitecc81sweb

Pour finir sur les nouveautés de ce blog, et comme annoncé en décembre dernier, un index des femmes de lettres est maintenant en place, accessible par un lien en haut à droite. Il classe tous les articles du blog par ordre alphabétique des noms d’autrices. C’est-y pas beau ?

Hors-série n. 5 : Virginie Despentes

Comment définir King Kong théorie (2006) ? C’est une sorte d’actualisation contemporaine d’Un lieu à soi, dont j’avais parlé ici. Dans Un lieu à soi, Virginia Woolf parle de la condition de femme de lettres au début du XXe siècle ; dans King Kong théorie, l’autre Virginie décrit cette même condition au début du XXIe siècle. Non seulement certaines données sociales ont changé, mais encore la sensibilité des écrivain-e-s a changé et s’est radicalisée.

king_kong_theorie

Si l’on était révolté-e par les injustices sexistes chez Virginia Woolf, on est horrifié-e par les violences masculines chez Virginie Despentes. Les femmes de lettres, comme les autres femmes, sont violées par les hommes : « le viol est le propre de l’homme » (p. 50). L’emprise des hommes s’inscrit très concrètement dans la chair même des femmes, c’est une véritable colonisation : « la dichotomie mère/putain est tracée à la règle sur le corps des femmes, façon carte d’Afrique : ne tenant aucunement compte des réalités du terrain, mais uniquement des intérêts des occupants. »

Le paradoxe qui a rebuté beaucoup de gens face aux films et aux livres de Despentes, c’est son éloge de certaines formes de pornographie. La pornographie est, dit-elle, le seul endroit où la sexualité est franche, sincère et dénuée d’angoisses : « pour une fois, tout se passe bien » (p. 102). Ce n’est que du fait de la domination politique et financière des hommes que le porno leur est majoritairement adressé ; pour Despentes, il n’est pas un mal en soi.

Le porno est peut-être même plus noble qu’une bonne part de notre histoire littéraire qui est assimilable, depuis les viols des dieux antiques décrits chez Ovide, à du happy slapping : montrer ostensiblement la violence faite aux femmes sans défenses (p. 126). En lisant cette comparaison, que je trouve très juste à la fois artistiquement et socialement, j’ai pensé à beaucoup de mes lectures d’étudiant, et par exemple à L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam.

villierdelisleadamlevefuture

En somme, Despentes fait le procès du genre masculin et il est accablant. Quand on l’accuse d’être un garçon manqué, elle répond : « vouloir être un homme ? Je vaux mieux que ça » (p. 140). Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne veut pas être une femme telle que l’entendent les hommes, et particulièrement les critiques : « On ne me compare qu’à d’autres femmes. Marie Darrieussecq, Amélie Nothomb, Lorette Nobécourt, qu’importe, pourvu qu’on ait environ le même âge, et surtout qu’on soit du même sexe » (p. 120).

King Kong théorie appelle à cesser de catégoriser les personnes à travers des genres, dans la littérature et dans la société en général. Pour ma part, je ne peux pas cesser de penser, sinon les femmes, au moins les hommes comme une catégorie de personnes bien précise : celle qui est statistiquement plus violente, plus égoïste, moins diplômée, moins sensible. Celle qui a le crime et le délit facile (97% d’hommes dans les prisons chez nous). Celle qui a le pouvoir et l’argent et qui compte bien le garder. Si le blog où j’écris avait une seule fonction, ce serait peut-être celle-ci : mettre des bâtons dans les roues de la virilité.

D’autres avis sur King Kong théorie :

Libération, qui cite beaucoup d’extraits,

Une étude très poussée et virtuose sur Politiqueer,

Un exemple de réception sexiste, écrite par un gars de la télé et hébergée sans qu’on sache pourquoi sur le site Le Matricule des Anges,

Le blog Mes Mille et une nuits, qui a cette formule extraordinaire : « Ce qui est vulgaire quand Giesbert interviewe Despentes, c’est lui… pas elle » !

Élise Fontenaille-N’Diaye, Blue book (2015)

blue_book

Ce livre est né d’une recherche autobiographique de l’autrice. Elle se renseignait sur son arrière-grand-père paternel, Charles Mangin, général dans l’armée coloniale, dans le but d’écrire l’une de ces innombrables sagas familiales qui s’étalent dans nos librairies. Mais ce qu’elle découvre de la réalité coloniale lui impose un autre sujet incomparablement plus urgent.

Blue book raconte un génocide qui n’a jamais été raconté ailleurs : celui des Nama set des Hereros dans l’actuelle Namibie, occupée entre 1883 et 1916 par l’Allemagne. Là furent exterminés soixante mille innocents. Là furent menées des expériences concentrationnaires sans lesquelles la Shoah n’aurait pas été possible. C’est donc un récit horrifiant, cauchemardesque, dont chaque page est lourde à tourner.

Les recherches d’Elise Fontenaille-N’Diaye ont été en partie guidées par William Adjété Wilson, qu’elle remercie à la fin de l’ouvrage. Il s’agit de l’auteur de l’émouvant et instructif L’Océan noir (2010).

20100331wilson

La presse s’est montrée un peu timide à informer de cette parution pourtant cruciale. On peut lire d’autres avis critiques sur les sites internet de Libération et Le Monde.

Virginia Woolf, Un lieu à soi (2016) [1929]

B26626 (1).jpg

L’article de la semaine prochaine est déjà rédigé, et il est fort long, pardon d’avance ! Cette semaine, bornons-nous à signaler une parution extraordinaire : la traduction par Marie Darrieussecq de A Room of One’s Own de Virginia Woolf. Tout ce qu’elle y écrivait en 1929 est encore aujourd’hui terriblement vrai.

Il s’agit d’une conférence demandée par l’université de Cambridge au sujet de la place des femmes dans la littérature. Pour V. Woolf, les femmes écrivent moins que les hommes parce qu’elles n’ont pas les moyens financiers, les rentes nécessaires pour se dégager le temps libre nécessaire et « un lieu à soi » où elles ne soient pas dérangées. Pour écrire Orgueil et préjugés (1813), Jane Austen n’avait qu’un salon commun, et lorsqu’elle était dérangée par des visiteurs ou de la famille, elle devait cacher le manuscrit de son chef-d’œuvre sous des buvards (p. 109).

« La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles […]. Et les femmes ont toujours été pauvres, pas seulement depuis deux cents ans, mais depuis la nuit des temps. » (p. 163). Un Lieu à soi est un appel fort, juste, nuancé, documenté, pour la venue des femmes à l’écriture. Sa lecture a inspiré la création de ce blog.

Une autre lecture : trainsurtrainghv

Sophie Chauveau, La Fabrique des pervers (avril 2016)

A17986 (1)

En 1987, la psychanalyste Julia Kristeva déconseillait la lecture de Duras aux personnes fragiles. Aujourd’hui, à nouveau, il faut déconseiller ce roman pour quiconque ne s’en sent pas le courage. Mais le recommander, vivement, à tou-te-s les autres. Les lectures de ce site se font décidément de plus en plus sombres. Mais ne pas évoquer cette parution serait un aveu de défaite face aux tabous, et déjà il me semble que la presse littéraire est inhabituellement discrète sur ce livre dérangeant.

Les « pervers » sont la dynastie terrible de bourgeois incestueux, de parents dénaturés, qui maculent toute la généalogie de l’autrice, Sophie Chauveau. Les crimes sexuels dont ces parents se sont rendus coupables ne sont jamais décrits précisément, l’autrice garde envers les descriptions de détail une saine « défiance » (p. 90). Mais la sincérité de ce témoignage suffit à rendre chaque phrase presque insoutenable.

Chaque phrase a dû surgir d’autant plus fort qu’elle faisait suite à des décennies de déni ou de crainte des représailles. La romancière et biographe devait donc dépasser la soixantaine pour être enfin capable d’écrire sa prime enfance.

Le prologue de cet essai autobiographique se situe dans le Paris assiégé par les prussiens de 1870. Les aïeux de Sophie Chauveau, épiciers parisiens dans le XVIème arrondissement, font fortune en ces temps de rationnement grâce à un lugubre trafic de cadavres d’animaux qu’ils tuent dans les enclos du Jardin des Plantes. C’est ainsi que s’est nouée, selon l’autrice, une habituation à la perversité, au mépris des plus fragiles, qui a caractérisé toute la famille pour plus d’un siècle.

Voulant briser à la racine l’hérédité funeste qui la poursuit comme dans un roman de Zola (et précisément, La Fortune de Rougon date de 1871), S. Chauveau en a tiré une infinie affection pour les premières victimes de sa famille, les animaux (comme beaucoup d’autrices contemporaines). « Les maltraitances envers les animaux, envers tous ceux qui sont impuissants par nature, par statut comme par destination, m’ont toujours rendue malade, et ramenée à l’enfance. Tous ceux qui ne sont pas en mesure de se défendre, de se révolter, de se venger sont nos frères… » (p. 122).

L’immensité de sa culture vient en aide à l’autrice pour faire face à l’immensité des crimes qu’elle découvre. C’est le livre le plus cultivé, le plus tissé de citations que j’ai pu lire pour ce blog. Il se rapproche parfois des Essais de Montaigne et démontre, en actes, comment nos lectures nous aident à vivre les pires épreuves.

D’autres avis :

Toute la culture

ePagine

Les lectrices et lecteurs qui liront dans ce roman des échos de leurs expériences personnelles trouveront sur le site de l’AIVI information et soutien.

Olivia Rosenthal, Toutes les femmes sont des aliens (2016)

Un végétarien et une féministe sont dans un local anarchiste. La féministe : j’espère que pour toi les femmes comptent plus que les simples animaux. Le végétarien : j’espère que pour toi les animaux comptent pour quelque chose. La féministe : pour être franc, ce n’est pas le cas, je n’ai pas d’empathie pour eux, et comment le pourrais-je, ils ne sont rien pour moi ! Le végétarien : même les poules pondeuses ? La féministe : même les poules pondeuses, surtout les poules pondeuses, tellement bêtes. Le végétarien : les poules pondeuses sont à ton image pourtant, réduites par un maître à produire une ponte régulière, autant que le permet leur utérus, et ignorées dans toutes leurs autres envies, puis jetées au rebut au tiers de leur espérance de vie, comme tu le seras quand tu auras vieilli.

Qui connaît le tact et la diplomatie dont sont coutumiers les défenseurs des animaux saura qu’il s’agit d’une véritable anecdote parisienne. On les connaît pour ça, aucune mesure, toujours les absolus, aucune empathie.
Moi, ça me déprime. Il y a tant de vies et d’idées, de vies d’idées, en jeu dans ce local un peu miteux et probablement en instance d’expulsion. Et une femme, une femme de bonne volonté (ça se reconnaît parce qu’elle pose des questions et qu’elle n’a pas dit : « tu as sans doute raison ») est ravalée fissa à la poule pondeuse, ses révoltes les plus intimes à des battements d’ailes de volatile terrifié.

Olivia Rosenthal est une autrice, performeuse et doctoresse en littérature (j’ai perdu tous mes lecteurs de l’Académie française avec cette phrase). Elle fait paraître ce mois-ci Toutes les femmes sont des aliens, c’est tout chaud, la critique des Inrocks date d’il y a onze heures. Son rédacteur a éprouvé la nécessité apotropaïque de commencer par du name dropping d’écrivains masculins, par crainte peut-être d’avoir à trop parler de femmes par la suite.
Toutes les femmes sont des aliens est absolument typique d’Olivia Rosenthal et une porte d’entrée royale dans son écriture. Manière de dire que ses lecteurs fidèles n’apprendront pas grand chose de nouveau. Le livre est composé de trois essais qui s’appuient sur un résumé très subjectif de films populaires pour vérifier quelques vérités obsessionnelles de l’autrice. Écrire un livre pour raconter un film est une spécialité de certains écrivains actuels, Tanguy Viel par exemple. Mais Rosenthal est la première femme que je vois se prêter à ce jeu curieux.

Olivia Rosenthal est l’autrice de la contrainte des identités. La conclusion, sans point final, de son dernier ouvrage affirmait la difficulté de l’être humain à être humain (« d’être un homme / c’est trop compliqué », Mécanismes de survie en milieu hostile, 2014, p. 216). C’est aussi la conclusion du troisième essai, « Bambi & Co »; Le deuxième essai, « Les Oiseaux reviennent », résume Les Oiseaux d’Hitchcock comme l’illustration de la difficulté de s’inscrire dans la « norme » identitaire (le mot est d’elle-même p. 246) d’une famille humaine. « On n’a jamais vu Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock, on est vierge, on est naïf, on croit que rien ne change, qu’on pourra s’appuyer sur le même amoureux toujours, l’enlacer en cas d’émotions trop fortes, que les familles sont des structures composées de deux parents et de deux enfants, que l’espèce humaine domine le monde, on voit Les Oiseaux et tout s’écroule. » (p. 74) Elle raconte le film de façon très étonnante, je passe les détails.

C’est le premier essai qui m’a le plus intéressé, parce qu’il revient sur l’identité féminine qui a déjà fait l’objet de plusieurs textes d’Olivia Rosenthal, en particulier Que font les rennes après Noël ? en 2010, suivant un même procédé. Elle décrit une difficile condition féminine (la sienne propre en 2010, celle de l’héroïne de la tétralogie Alien cette année), et lui oppose une sorte de répondant allégorique, qui transfigure un peu la première. C’est les aliens eux-mêmes cette année, c’était les animaux d’élevage en 2010.
Mon ami végétarien n’est donc pas le premier à comparer la condition des animaux d’élevage et des femmes Occidentales ; en fait, on peut y voir le marqueur de notre époque. À l’heure où les universités sont prises d’assaut par les « animal studies » qui signent « la fin de l’exception humaine » (J.-M. Schaeffer), l’écriture des femmes s’est forgé un lieu commun très solide et très parlant, la femme d’élevage. Comme une bête de Joy Sorman (2012) dans un style néo-zolien, toutes les publications récentes de Marie Ndiaye qui compare les femmes à des oiseaux, en sont des exemples récents. L’idée que le sauvetage du chat dans le premier film Alien (1979) vienne de cette sympathie entre femmes et animaux n’était certainement pas présente chez Ridley Scott, mais elle est certainement convaincante dans le récit qu’en fait Olivia Rosenthal.

Ainsi, on pourrait dire que Toutes les femmes sont des aliens tente d’infléchir, de réécrire un lieu commun que l’autrice a elle-même contribué à forger ; les femmes animales y deviennent des femmes-aliens. Les femmes s’éloignent un peu plus de toute norme connue. Façon de dire que ce qui intéressait Rosenthal lorsqu’elle décrivait le sort des animaux en 2010 était moins les animaux eux-mêmes que leur étrangeté à la « norme » humaine, leur a-normalité. Les lectures militantes animalistes de Rosenthal deviennent rétrospectivement plus difficiles, ce qui ne nous surprendra guère ; la littérature a toujours pris un malin plaisir à dérouter les idéologies.

Parallèlement, je n’ai pas apprécié du tout l’évolution du style de l’autrice. D’une écriture originale, mi-roman mi-vers blancs en 2014 encore, elle est passée à des longues phrases pleines d’épanorthoses comme si, insatisfaite des éditions Verticales, elle voulait intégrer la maison de Minuit (pour qui l’épanorthose est presque un brevet déposé). Du reste la mise en page, les retours à la ligne ou non, n’ont pas dû préoccuper beaucoup l’écrivaine. Comme plusieurs autres écrits de Rosenthal, ces trois essais ont pour but de donner du grain à moudre au collectif théâtral « ildi! eldi », qui les met en scène. On peut les voir à Paris, pour 15€, au Centquatre, 5 rue Curial, dans le 19ème.