Marie N’Diaye et Dominique Zehrfuss, Vingt-huit bêtes : un chant d’amour (octobre 2016)

Sur chaque double-page de cette publication d’art plutôt confidentielle, les poèmes de Marie N’Diaye sont mis en regard des illustrations animalières de Dominique Zehrfuss, illustratrice de Gallimard Jeunesse. Ses animaux, à la manière des éléphants dans certains rituels indiens, sont peints de couleurs et de figures.

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On peut se plonger dans ces dessins, ils fourmillent de détails qui prolongent les méditations poétiques du texte. Les échanges entre texte et image sont intelligents et curieux : une tortue, dont la carapace est illustrée de fantasmes de toutes les couleurs, cristallise la paralysie que ressent l’homme aimé, face à l’ensemble des idéalisations et des projections dont l’entoure, l’encombre même, la passion amoureuse de la poète.

Car il s’agit dans ce livre d’un amour fou et animal, sans cesse en danger de disparition et de rupture. La poète y tente l’introspection de ce désir idéal qu’elle subit et nourrit à la fois : « je m’étais plue prisonnière / Mais aussi geôlière ». Les figures sur l’animal sont une forme de faiblesse prisonnière de leur intimité ; face au dessin d’un cerf qui regarde le lecteur dans les yeux, Marie N’Diaye écrit : « ses yeux rivés aux nôtres nous détournent de son château secret ».

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Ce n’est pas la première fois que Dominique Zehrfuss peuple un texte littéraire d’animaux fantastiques. Elle a déjà travaillé à l’illustration de romans du prix Nobel Patrick Modiano, et fit paraître en 2010 une autobiographie, Peau de caniche, où le caniche en question est la métaphore de l’autrice.

Son travail ressemble fort à la peinture râjput (de Jaipur, en Inde), comme celle-ci, du XIXème siècle :

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Si j’en crois le catalogue d’art indien de Brijindra Nath Goswamy, la peinture râjput exprime une certaine mystique hindouiste, appelée bhakti. Dans l’hindouisme, les animaux sont sacrés ; un grand nombre de dieux et de démons sont zoomorphes. Métaphore des anciennes divinités, l’animal dans la peinture signifie aussi certains états de l’âme, considérée comme très ancienne elle aussi. Suivant la doctrine de la métempsychose ou transmigration des âmes, celles-ci sont plus anciennes que les individus. Par ce rappel esthétique, les illustrations de Zehrfuss donnent à la rupture amoureuse une dimension sacrée et trans-culturelle. Comme dans Trois femmes puissantes de Marie N’Diaye, les cultures et les pays les plus lointains parviennent à se répondre.

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Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre (2014)

Pour soulager ma conscience de n’avoir pas acheté Chanson douce, le Goncourt 2016, j’ai lu Dans le jardin de l’ogre (2014), le premier roman de cette écrivaine dont le début de carrière est unanimement acclamé. Il s’agit du récit d’une addiction sexuelle incontrôlable et de ses conséquences funestes sur la femme qui en est victime, à la manière de Nymphomaniac, le diptyque de Lars von Trier sorti un an plus tôt, en 2013. Sans doute l’actualité artistique a-t-elle joué dans la décision de publication de Gallimard.

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L’histoire : Adèle, l’héroïne, erre dans Paris, de conquête en conquête et d’un drap à l’autre, jamais satisfaite, telle la Messaline de Juvénal, le tout au nez et à la barbe de son riche médecin de mari, Richard. Dans le dernier tiers du roman, Richard fait une chute de moto et découvre le pot-aux-roses durant son hospitalisation. Suit une longue descente aux Enfers pour Adèle qui s’entend dire par sa mère une dure leçon : « les gens insatisfaits détruisent tout autour d’eux » (p. 215).

Il s’agit donc d’un roman très équilibré, construit symétriquement : excès et débauche d’abord, souffrances et résipiscences. Une scène m’a marqué en particulier : celle du boulevard de Clichy, parce qu’elle introduit des mots d’arabe et un peu de la culture maghrébine qui est au centre de son nouveau roman goncourisé (p. 146). L’héroïne erre sans but dans Paris et croise un arabe devant un bordel, qui lui dit un mot d’arabe (hchouma) signifiant un manquement moral :

« – Hchouma. – Qu’est-ce que tu as dit ? » Le vieil arabe ne lève pas la tête. Il continue de regarder en biais la danseuse qui lèche ses doigts, et les pose sur ses tétons en gémissant. « – Hchouma. – Je t’entends, tu sais. Je comprends ce que tu dis. »

Comme dans Chanson douce, le roman est en français, mais la dure réalité refait surface, en arabe dans le texte. Adèle, le prénom de l’héroïne, est masculin en arabe (Adel) et signifie « justice ». J’ai pensé en lisant ce livre à Umberto Eco, mort récemment, et à son De la littérature : « contre notre désir de changer le destin, les livres nous font toucher du doigt l’impossibilité de le changer. Et ce faisant, quelle que soit l’histoire qu’ils racontent, ils racontent aussi la nôtre, et c’est pourquoi nous les lisons et les aimons. Leur sévère leçon répressive, nous en avons besoin. »

D’autres avis :

Bouquineuse compulsive, qui a lu ce roman aussi après le Goncourt 2016,

Pages versicolores, qui évoque le film Shame de Steve McQueen en 2011 sur le même sujet,

D’une berge à l’autre, qui trouve le roman assez superficiel.

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Annie Ernaux, Mémoire de fille (avril 2016)

Je n’ai jamais pris autant de notes de lecture sur un roman aussi court, cent cinquante pages à peine. Rendre compte de toutes mes impressions sur Mémoire de fille exigerait plus qu’un article de blog.

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Ce dernier roman d’Annie Ernaux renie tous les autres. Son œuvre entière, réunie récemment sous le titre Écrire la vie, est frappée d’obsolescence : comparés à celui-ci, les autres romans sont « des à peu près », « écrits en vain ».

Ernaux explore en effet un angle mort de son écriture autobiographique : l’été 1958, dans une colonie de vacances. Ce qui s’y est produit ne porte pas de nom : c’est une sorte d’éducation sentimentale, violente et incompréhensible, que l’autrice ne sait pas sur quel ton aborder : « tragique, lyrique, romantique, humoristique, même, ce ne serait pas si difficile » (p. 57) ?

Elle choisit finalement le récit le plus neutre, abordant à la troisième personne du singulier la jeune fille qu’elle a été, commençant par décrire une photo d’elle à l’époque. Ces deux choix d’écriture sont un hommage à L’Amant de Marguerite Duras, dont Mémoire de fille constitue pour une grande part une réécriture : découverte, dans les deux cas, d’un désir et d’une sexualité qui a « rapté » l’écrivaine (p. 21) absolument « comme un viol » (p. 71).

Toute son éducation fait penser à la jeune fille que la violence sexuelle masculine est inévitable (« une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir », où l’on relève le son « falluss…ubir », p. 45), tandis que ses désirs de femme au contraire peuvent et doivent être réprimés, afin de ne pas être « putain sur les bords ».

Non contents de lui extorquer des coucheries tolérées plutôt que consenties, les hommes de la colonie affichent dans la cantine, en manière de plaisanterie, les brouillons de lettres où elle raconte ce qui lui arrive (p. 94). Annie Ernaux donne à cet événement honteux la force d’un emblème : en prolongeant le récit autobiographie au-delà de cette parenthèse estivale, elle démontre que la publication de ses écrits a été pour elle une réponse au non-respect de son consentement dans la publication de sa correspondance privée. La littérature, c’est cet espace où elle affiche seulement ce qu’elle a désiré rendre public. Ainsi ce livre est au fond très optimiste. Sans doute « le viol est le propre de l’homme ». Mais aussi le consentement est le propre de l’écriture.

Le passage qui m’a le plus marqué ne fait pas partie des récits de violences masculines, récits qui dans la littérature contemporaine constituent hélas un lieu commun, et possèdent même une catégorie thématique sur Babelio. Non, c’est plutôt le passage où « la fille de 58 » lit avec stupéfaction Le Deuxième Sexe et se retrouve « les yeux ouverts sur un monde dépouillé des apparences qu’il avait encore quelques jours avant, un monde où tout, des voitures circulant sur le boulevard de l’Yser aux étudiants cravatés qu’elle croise en train de monter à l’École Supérieure de Commerce, signifie maintenant le pouvoir des hommes et l’aliénation des femmes ». Cette révélation, quiconque a lu de la sociologie du genre l’a vécue, parce que l’oppression des femmes est l’un des points sans doute où les sciences humaines s’opposent le plus radicalement à l’opinion commune.

D’autres avis :

Télérama, qui se concentre sur les enjeux de reconstitution littéraire,

La Cause Littéraire, qui veut redonner l’idée de l’année 1958,

Sur Mediapart, la chronique de Juliette Keating,

Le site de la librairie La Buissonnière, qui propose une revue de presse.

NoViolet Bulawayo, Il nous faut de nouveaux noms (2014) [2013]

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Au Zimbabwe, une petite fille nommée Chérie décrit, de son point de vue rieur et curieux, la misère atroce qui s’est abattue sur sa famille et ses voisins, lorsque leur maison a été rasée. Elle et ses amis vivent dans un bidonville ironiquement appelé Paradis, circulent dans la ville, volent des goyaves, assistent sans bien les comprendre à tous les bouleversements politiques du pays.

Le langage approximatif de Chérie donne des trouvailles lexicales souvent révélatrices, comme lorsqu’elle dit de ce patron de chantier chinois au ventre proéminent : « on dirait qu’il a avalé un pays » (p. 51). Il faut remercier la traductrice Stéphanie Levet d’avoir su trouver les mots justes en français pour garder toute la saveur de cette langue souvent poétique. C’est que décrire l’extrême misère demande « de nouveaux noms », comme le nom qui désignerait l’avortement avec un cintre en fil de fer pratiqué par la narratrice sur son amie enceinte à treize ans, dans un ghetto où il n’existe pas d’autre soin que la prière (p. 90).

Au milieu de l’ouvrage, la fille part aux États-Unis, et alors le récit adopte la structure qui était aussi celle d’Americanah d’Adichie, dont je parlais ici. Dans les deux livres, l’enfant rejoint une tante qui, du fait de son âge, a plus de mal que l’enfant à s’habituer à sa nouvelle vie. Dans les deux livres, l’élection de Barack Obama sert de toile de fond à une réflexion sur la « race » en Amérique.

Mais là s’arrête la comparaison. Avoir vécu au Zimbabwe une pauvreté incomparablement plus grande que celle d’Ifemelu au Nigéria, Chérie est beaucoup plus acerbe lorsqu’elle est face à la vie occidentale. L’élection d’Obama (p. 155) n’est plus, comme dans Americanah, une nouvelle bouleversante, de première importance, mais simplement une pantomime, pleine d’illusions, du monde des adultes. NoViolet Bulawayo s’impose avec ce roman comme une autorité morale pourfendeuse de l’hypocrisies des pays riches.

Ailleurs :

Horizon des mots compare lui aussi ce roman à Americanah,

Hop! Sous la couette, enthousiaste,

une interview de Bulawayo sur France info,

une revue de presse du roman sur Femmes au pluriel,

le blog Le Book en train.

Leïla Slimani, Chanson douce (2016)

Le livre dont tout le monde parle autour de moi en ce moment, c’est Chanson douce, prix Goncourt 2016 au titre antiphrastique. Le « pitch » (comme on dit) est celui-ci :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.

Le choix de l’Académie Goncourt est évidemment à applaudir ; malheureusement, je n’ai pas eu le temps de le lire (la thèse, les cours, etc.!). Je vais simplement citer, pour cette fois, les recensions qui m’ont parues les plus complètes ou qui se trouvent sur des blogs que j’apprécie beaucoup :

Le blog Femmes-histoires-repères, qui m’apprend toujours des choses intéressantes, et qui laisse planer beaucoup de mystères sur ce livre,

Une recension également très mystérieuse sur My pretty books, un blog très reconnu,

Le blog de la librairie Doucet, que je lis avidement, qui avait remarqué ce livre avant son prix Goncourt,

Le blog de Karine Fléjo, qui est aussi une autrice de littérature jeunesse,

Et un dernier éloge dithyrambique pour la route.

Lydie Dattas, La Blonde. Les icônes barbares de Pierre Soulages (2014)

« La Blonde », la lumière, « celle qui va pieds nus sur les atomes de l’air » (p. 43), se reflète sur les tableaux noirs, titanesques et intransigeants de Pierre Soulages.

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La Blonde est la rencontre de deux univers artistiques : Lydie Dattas cherche dans son œuvre « la foudre » qui frappe au fond de « la nuit spirituelle » (deux titres de ses recueils), Pierre Soulages est en quête du « noir-lumière » qui se réfléchit dans « l’outrenoir ». La complicité de ces deux sensibilités amène Lydie Dattas à décrire, dans quarante poèmes de format identique, les tableaux de Soulages et les impressions qu’elles suscitent. Impressions de pure sauvagerie, de remise à plat de la civilisation : Pierre Soulages est comparé à Attila, à Genghis Khan, à Tamerlan. « Une bande anarchique d’outrenoirs est aperçue du côté des grands horizons des causses, foulant de ses bottes crottées la riche hermine des civilisations, comme une armée de poèmes en marche » (p. 72).

Dans leur radical anachronisme, dans leur refus d’être salis par les couleurs de l’actualité et « les yeux morts des écrans » (p. 59), les tableaux de Soulages, adaptés en poésie par Dattas, deviennent « mallarméens » (p. 23) : comme les vers de Mallarmé, ils haïssent « l’universel reportage ». Comme les vers de Mallarmé, ils « exhibent la laque d’un deuil précieux » (p. 76). Comme Mallarmé (ou presque), ils « donnent un sens plus pur aux mots de l’attribut » : la construction attributive, répétée dans presque chaque phrase du recueil, devient le mantra qui imite la construction obstinée et régulière des coups de couteau de Soulages dans la pâte noire. Ut pictura poesis.

Dans une certaine mesure, Lydie Dattas actualise un recueil sublime de Roger Caillois, qui commence à dater (1966) : Pierres. Chez Dattas, « l’outrenoir est la matrice des images » poétiques (p. 33) ; chez Caillois (et il n’est pas interdit d’y voir la force d’attraction de son propre patronyme) ce sont les formes hasardeuses des cailloux de la Terre entière qui inspirent au poète ses métaphores. Caillois : « je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère. » Dattas : « Conduit par la déesse chtonienne, [le visionnaire du noir] descend les degrés basaltiques pour se trouver en se perdant » (p. 35).

En somme, Lydie Dattas et Roger Caillois illustrent deux manières pour la poésie de marquer son refus de l’esthétique artificielle et bourgeoise des pierres précieuses, chantées jadis par Marbode et Rémy Belleau. Caillois sur ses pierres : « Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. » Dattas sur les tableaux outrenoirs : « Aux pierres précieuses [le cantonnier du rien] préfère ces Intouchables » (p. 43).

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D’autres recensions :

Unidivers, qui resitue le recueil dans le parcours de l’autrice,

Thierry Jolif-Maïkov pour le site Recours au poème,

Pierre Assouline qui rappelle le problème, poignant et capital pour Lydie Dattas, de l’absence de noms féminins dans l’histoire de l’art, sur La République des Lettres,

Pascale Trück évoque La Nuit spirituelle, ancien recueil de Lydie Dattas, pour Recours au poème.

Hors-série n.1 : Marina Tsvetaieva

En attendant le prochain article, qui sera publié sur un site dont les responsables de rédaction sont pour l’instant fort affairé-e-s, je voudrais partager ici d’autres lectures, parues avant 2015. Il s’agira toujours d’autrices (un rappel historique viendra sur ce très vieux mot, dont on me demande souvent s’il existe).

Marina Tsvetaeva (ou Tsvétaïéva, ou Tsvétaïeva, 1892-1941) est une poétesse et traductrice russe dont la vie est une succession de misères, ce qui rend d’autant plus extraordinaires les dizaines de milliers de pages de son œuvre. Mariée trop tôt, exilée en Allemagne puis en France par refus du totalitarisme, trois enfants qu’elle élève seule en cherchant à vivre de sa plume, dont une fille qui meurt de maladie et de faim à l’orphelinat, son mari enfin mis à mort par Staline : comment écrire après tout cela.

J’ai lu d’elle un recueil poétique, et la sélection de lettres et de journaux intimes que Tzvetan Todorov a éditées pour le lectorat francophone, mais on peut trouver de nombreux recueils de Marina Tsvetaeva chez Gallimard et toute sa prose aux éditions du Seuil.

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Tsvetaïeva refuse de travailler ou de « s’insérer ». Sa devise : « aller contre » (p. 91). Elle ne se reconnait précisément dans aucune cause, aucun ordre des choses. Elle écrit en 1932 : « Le poète ne peut célébrer l’État – quel qu’il soit – car il est phénomène élémentaire, alors que l’État – tout État – est un frein aux éléments » (p. 407).

« Mourir pour… la constitution russe. Ha ha ha ! Certes oui cela sonne magnifiquement. Qu’elle aille au diable la constitution, quand c’est au feu prométhéen que j’aspire » (p. 92). Vivant dans ce feu prométhéen, M. T. le cherche aussi chez autrui : « un jour j’ai remarqué en vous une étincelle… » (p. 94), écrit-elle à un amour d’enfance. Enflammée, elle est absolument sincère à tout instant, dans toutes ses lettres : « Le moindre passant dans la rue, je l’aborde de tout mon être. Et la rue se venge. […] Tous font les hypocrites, je suis la seule à ne pas pouvoir » (p. 131). Et ailleurs : « tout entière, je suis en italique » (p. 137). Une scène m’a touché particulièrement, lorsque M. T. est attaquée en justice par le régime russe et qu’elle corrige les fautes sur le procès-verbal de son accusation. L’huissier est désolé d’être là : « C’est une honte, citoyenne, vous êtes une personne cultivée ! » – « Tout le malheur est là » (p. 204).

L’affirmation répétée de M. T. est que ses poèmes valent moins que les « êtres » qui sont la clef véritable de sa vie. Mais son rapport aux êtres est modifié par sa condition de poète. « Chez moi, la féminité vient non pas du sexe mais de la création. […] Oui, femme – puisque – magicienne. Et puisque – poète » (p. 184). Mais les œuvres elles-mêmes n’ont pas de sexe : « La Divine Comédie – c’est sexué ? L’Apocalypse – c’est sexué ? […] La base de la création – c’est l’esprit. L’esprit n’est pas sexué » (p. 260). Mais la poésie est d’abord donnée aux femmes : « les hommes sont en général plus extérieurs que les femmes, alors que la nourriture du poète, c’est : 1) le monde intérieur ; 2) le monde extérieur filtré par l’intérieur » (p. 406, on reconnait des affirmations semblables chez Rilke qu’elle lit et avec qui elle échange de nombreuses lettres, dans un allemand parfait).

« J’ai besoin des vers comme preuve : je suis encore en vie ? C’est ainsi que le prisonnier communique, en cognant au mur de son voisin » (le 15 janvier 1925, p. 257).

« Seul ce dont personne n’a besoin a besoin de poésie. C’est le lieu le plus pauvre de toute la terre » (p. 671).

M. T. parle de « victoire par le refus » (p. 328) et cela me rappelle son poème sur le refus dans Le Ciel brûle (« À ton monde insensé / Je ne dis que : refus. »). Refus d’abord du communisme soviétique dont elle sent qu’il l’exclut : « Je suis en droit, ne vivant que maintenant, une seule fois, de ne pas savoir ce qu’est un kolkhoze, de même que les kolkhozes ne savent pas – ce que je suis – moi. Égalité – en voilà de l’égalité » (p. 395).

Cette édition de T. Todorov a donné lieu à une adaptation théâtrale.

On trouve ici un article de Nuit Blanche sur ce tome et là l’avis du magazine autorisé pour la matière littéraire.

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Pour le style, Marina Tsvetaeva est l’équivalent de Tritan Corbière en Russie : un rythme saccadé, l’utilisation volontairement excessive de tirets qui interrompent la lecture des vers, mais néanmoins, par-dessous, une versification classique, que la traduction a bien du mal à rendre. D’ailleurs certains poèmes m’ont fortement rappelé Corbière : par exemple, « Dors, mon enfant, oiselet de Dieu, / Dors, dors ! » (Corbière : « Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles ! / Dors… »).

Les tirets permettent aussi des sortes de dialogues, sans personnages fixes, à la Verlaine, à l’intérieur du vers. En somme, comme elle l’écrit, « le poète entier tient en selle / Sur le tiret ». Comme Verlaine, Tsvétaïéva est « l’oiseau de [s]on malheur ». « Trahir est mon affaire et Marina – mon nom ».

Elle connaît cependant les deux guerres mondiales que T. Corbière ignore ; son mari, Sergueï Efron, est mobilisé en 1914 ; beaucoup de poèmes l’évoquent. Le mari est « Mien : c’est aussi évident et immuable / Que cette main ». Lorsqu’elle perd son mari dans les procès truqués de Staline, Marina ne croit pas à la mort et se persuade qu’elle va le retrouver. Mais elle sait pourtant que le corps est lié à l’esprit. Sur l’âme et le corps, elle écrit : »Isoler / C’est désoler ».

« Légère est ma démarche,
— Ma conscience est légère —
Légère est ma démarche,
Ma chanson est sonore —

Dieu m’a mise seule
Au milieu du monde ;
— Tu n’es point femme mais oiseau
Alors — vole et chante. »

Une statue monumentale (mais pas très jolie) de Marina Tsvetaeva a été installée en 2012 à Saint-Gilles-Croix-de-Vie où elle a résidé un temps en exil.

D’autres avis :

Sur l’excellent blog Le Bal des absentes

Sur Charybde27

Sophie Chauveau, La Fabrique des pervers (avril 2016)

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En 1987, la psychanalyste Julia Kristeva déconseillait la lecture de Duras aux personnes fragiles. Aujourd’hui, à nouveau, il faut déconseiller ce roman pour quiconque ne s’en sent pas le courage. Mais le recommander, vivement, à tou-te-s les autres. Les lectures de ce site se font décidément de plus en plus sombres. Mais ne pas évoquer cette parution serait un aveu de défaite face aux tabous, et déjà il me semble que la presse littéraire est inhabituellement discrète sur ce livre dérangeant.

Les « pervers » sont la dynastie terrible de bourgeois incestueux, de parents dénaturés, qui maculent toute la généalogie de l’autrice, Sophie Chauveau. Les crimes sexuels dont ces parents se sont rendus coupables ne sont jamais décrits précisément, l’autrice garde envers les descriptions de détail une saine « défiance » (p. 90). Mais la sincérité de ce témoignage suffit à rendre chaque phrase presque insoutenable.

Chaque phrase a dû surgir d’autant plus fort qu’elle faisait suite à des décennies de déni ou de crainte des représailles. La romancière et biographe devait donc dépasser la soixantaine pour être enfin capable d’écrire sa prime enfance.

Le prologue de cet essai autobiographique se situe dans le Paris assiégé par les prussiens de 1870. Les aïeux de Sophie Chauveau, épiciers parisiens dans le XVIème arrondissement, font fortune en ces temps de rationnement grâce à un lugubre trafic de cadavres d’animaux qu’ils tuent dans les enclos du Jardin des Plantes. C’est ainsi que s’est nouée, selon l’autrice, une habituation à la perversité, au mépris des plus fragiles, qui a caractérisé toute la famille pour plus d’un siècle.

Voulant briser à la racine l’hérédité funeste qui la poursuit comme dans un roman de Zola (et précisément, La Fortune de Rougon date de 1871), S. Chauveau en a tiré une infinie affection pour les premières victimes de sa famille, les animaux (comme beaucoup d’autrices contemporaines). « Les maltraitances envers les animaux, envers tous ceux qui sont impuissants par nature, par statut comme par destination, m’ont toujours rendue malade, et ramenée à l’enfance. Tous ceux qui ne sont pas en mesure de se défendre, de se révolter, de se venger sont nos frères… » (p. 122).

L’immensité de sa culture vient en aide à l’autrice pour faire face à l’immensité des crimes qu’elle découvre. C’est le livre le plus cultivé, le plus tissé de citations que j’ai pu lire pour ce blog. Il se rapproche parfois des Essais de Montaigne et démontre, en actes, comment nos lectures nous aident à vivre les pires épreuves.

D’autres avis :

Toute la culture

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Les lectrices et lecteurs qui liront dans ce roman des échos de leurs expériences personnelles trouveront sur le site de l’AIVI information et soutien.

Clélia Anfray, Le Censeur (2015)

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Les romans vendus dans toutes les grandes surfaces de France naissent aujourd’hui bien souvent d’un travail universitaire pointu. C’est la fiction qui permet aux spécialistes littéraires de garder un lien (compliqué parfois cependant) avec la société. Olivia Rosenthal, Camille Laurens pour ne citer qu’elles, donnent des cours à l’université.

Après avoir donné les éditions critiques de plusieurs drames de Victor Hugo, Clélia Anfray avait la matière et le savoir suffisants pour entamer un roman sur son censeur attitré, Charles Brifaut. Le censeur était donc selon elle, et nous pouvons lui donner raison sans hésiter, l’élément de son savoir littéraire qui allait toucher le plus vivement les passions de la société contemporaine et lui poser des questions vitales.

De nos jours la censure est comprise comme l’inverse de ce que notre société appelle « liberté d’expression ». Elle entrave le travail des journalistes et écrivain-e-s sur la base de calculs politiques ou économiques qui n’ont cure de la qualité intrinsèque de ce travail. Du moins c’est ce que nous comprenons sous le terme de censure.

En réalité, comme ce roman historique le montre très bien, le censeur est un critique littéraire, un critique littéraire très mauvais qu’on aurait investi d’un pouvoir de vie et de mort sur les œuvres. Il est impossible de séparer clairement le jugement littéraire et les goûts politiques et idéologiques ; Charles Brifaut interdit Victor Hugo officiellement parce qu’il est contre la monarchie, mais en réalité parce qu’il le trouve mauvais écrivain…

Comment peut-on se tromper à ce point sur Victor Hugo ? Qu’est-ce qui fait d’un homme un aussi médiocre critique ? Il a fallu à Clélia Anfray une immersion dans la société et le quotidien du censeur pour répondre à ces questions devenues aujourd’hui vitales. Le roman est aussi une tentative de liquidation de la critique du XIXe siècle qui jugeait les œuvres à la bonne mine de leur auteur et considérait le grand public comme totalement exclu du débat sur l’art.

Autres lectures :

Sab’s pleasures

Mina Merteuil

Télérama

Vénus Khoury-Ghata, Les mots étaient des loups (février 2016)

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Il s’agit d’une anthologie qui donne une idée générale de l’écriture de Vénus Khoury-Ghata depuis 1997. Elle publie en poésie depuis plus longtemps qu’elle ne vit en France (soit plus de quarante-quatre ans) et son œuvre est aujourd’hui assez immense, mais les poèmes récents mettent en évidence une inflexion autobiographique de ses vers, accompagnant la publication d’un récit d’enfance en 2006, La Maison aux orties.

Orties : le terme est répété, lancinant ; la section « orties » ouvre cette anthologie et devient le mot de passe révélé par une figure anonyme surgie de la page blanche :

il se retourne
secoue la tête comme si mes appels étaient formulés dans une langue étrangère […]
puis me glisse subrepticement le mot de passe « ORTIES » pour faciliter ma tâche (p. 34)

« Orties » est la clé de toute l’enfance de la poétesse. C’est l’herbe qui pousse sur la maison de sa mère au Liban. Son nom se rattache au latin ORTUS, qui signifie l’Orient, mais aussi : le commencement. Le commencement de la vie, de l’écriture. Une écriture incontrôlable, impossible à maîtriser : L’ortie arrachée croît plus vite que ses gestes (p. 36).

Le récit autobiographique est alors indispensable pour comprendre les allusions des poèmes. Le frère de Vénus, Victor, était poète malgré leur père, et homosexuel malgré leur père. Ce père, l’œuvre de Vénus l’appelle continuellement le grenadier ; tous les hommes de son recueil sont désignés par des essences d’arbres, mais certainement ce nom de grenadier est particulièrement adapté à un militaire de métier. Ce père, donc, enferme Victor dix-huit ans durant dans un hôpital psychiatrique d’où il ne ressortira pas. Vénus Khoury-Ghata écrit pour lui, presque sous sa dictée.

un village étroit
les hommes remplaçaient les arbres
les femmes étaient l’herbe (p. 36)

Le père, le militaire, l’ogre ennemi de toute poésie, refuse chez Victor la moindre trace de féminité et, sans ambiguïté, pour Vénus Khoury-Ghata, la poésie est une marque de féminité. C’est l’expression que l’on tire des activités réservées aux femmes au Liban : l’essorage, l’herbage, la couture. Les femmes essorent larmes et oreillers (p. 112). La machine à coudre discute à perdre haleine avec les moineaux (p. 144). La femme qui coud est aussitôt apparentée aux moineaux et aux poètes : la femme penchée sur l’ourlet est leur sœur déplumée (p. 144). Les herbes que sont les femmes expriment une poésie dont l’amuïssement est le pire cauchemar de la poétesse :

Dessine ta peur m’a demandé le vent
j’ai dessiné une invasion d’herbes silencieuses (p. 96)

Vénus Khoury-Ghata sait combien la parole des femmes est sans cesse menacée en littérature. Parmi les destinataires de ses poèmes, il arrive que certains soient des hommes, mais non pas des hommes poètes, sauf pour un poème très curieux. C’est une sorte de réprimande envoyée en 2011 à Bernard Noël :

tu comptes ta vie en livres lus
en quelle monnaie rétribues-tu l’insomnie […]
Tu fais confiance au cadran solaire non à tes enfants, etc. (p. 186)

La poésie de Khoury-Ghata est intérieure, se défend contre les agressions de l’extérieur, du vent qui souffle, qui renverse le linge et soulève les robes. La poésie est l’inverse de l’Histoire :

les chats ne vont pas à la guerre
chats et vieux à l’intérieur
les tueurs à l’extérieur
le pays leur appartient (p. 255),

et Vénus Khoury-Ghata évoque ici comme ailleurs l’interminable guerre civile libanaise. La poésie est écrite dans l’abri (p. 264), dans l’intimité de la maison ou plutôt dans la maison de l’intimité, seule capable de faire obstacle à la violence des hommes enfermés dans leur écorce. Peut-être secouer un drap par-dessus la balustrade est-il le geste le plus puissant par lequel les femmes puissent chasser le franc-tireur et le soleil (p. 259).

La presse française lit extrêmement peu de poésie. Seules des revues spécialisées ont relayé cette publication :

Texture, qui insiste sur le problème des langues ;

Cahier critique de poésie, attentif aux tragédies biographiques.