Aya Cheddadi, Tunis marine (mars 2016)

Je joue mon rôle dans votre univers
Et vous dans le mien
Ne m’oubliez pas

Ainsi se lamente (p. 122) Aya Cheddadi, poète morte le 6 janvier 2015, à trente-six ans, laissant inédit un recueil de poèmes rassemblés quelques mois avant son décès.
Née de mère japonaise et de père marocain, c’était bien la seule poète française qui puisse ouvrir un recueil sur Tunis avec une section de poèmes intitulée : Ikebana. Les poèmes, de tonalité légère et lyrique, font bien souvent rimer la plainte et l’amour de la Méditerranée, « lamente » et « la menthe ». Les légendes marines s’y mélangent, et le personnage fondateur Elyssa (Didon) croise ici Mélusine la femme-serpent, Tanit la déesse punique, et bien d’autres encore.

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Plusieurs sections font de claires références à l’actualité tunisienne passée ou à venir. La révolution du jasmin est pour elle l’occasion de célébrations lyriques de Mohammed Bouazizi. Le titre « Après l’attentat », p. 41, peut-il être lu autrement que comme la prémonition posthume d’une année 2015 où la Tunisie connaîtrait trois attentats sanglants ? À partir de ces realia, Cheddadi parvient toujours à un jeu de langage, comme cet étonnant pantoum intitulé « Brèves » (p. 49), qui fait rimer des titres de journaux entre eux.
Qu’est-ce qui donne à la poète l’insouciant optimisme de faire rimer les tragédies ? Sans doute une grande naïveté voulue, recherchée, sensible dans certaines emphases déclaratives (p. 132) :

Je ne le dirai pas
Jamais n’est pas un mot de la réalité
jamais est un mot-lunette pour ceux comme toi
qui ont besoin de certitudes extérieures
Je n’en ai pas besoin moi

Sans ces certitudes intérieures, poétiques, aujourd’hui, le nom d’Aya Cheddadi aurait peut-être été oublié.

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Didon écrivant, manuscrit du XVIe siècle, BnF ms. 873

On trouve très peu de ressources en ligne au sujet de ce recueil. Citons quand même :
la lecture d’un poème par une booktubeuse : Zinzoline ;
L’avis-postface de Tahar Ben Jelloun ;
L’avis lapidaire quoiqu’enthousiaste de Carte diem.

Aya Cheddadi, Tunis marine, Gallimard, mars 2016, 168 p., 13,50€.

 

Sylvie Kandé, Gestuaire (octobre 2016)

Voilà que nous parvient, depuis les États-Unis où écrit et enseigne Sylvie Kandé (poète-traductrice-romancière franco-sénégalaise), son Gestuaire.
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Une tentative de « grammaire transitoire », dit-elle, capable de raconter les expériences, belles ou traumatiques, douces ou violentes, nées du métissage et de l’esclavage en Amérique. Gestes que la France métropolitaine n’a pas connus et qu’elle n’a jamais nommés. Il n’est pas jusqu’au « Génocide » (titre d’un poème p. 26) qui n’exige, pour être compris du lectorat métropolitain, sa poétique traduction.
Dans ces pages, les époques et les savoirs sont mêlés, puisés à toutes les sources. Pour écrire sa poésie, S. Kandé s’appuie sur l’histoire : « pensez qu’il m’a fallu étudier les lukasa pour écrire Lagon, lagunes. Tableau de mémoire (Gallimard, 2000) et la méthode de construction d’une pirogue pour La quête infinie de l’autre rive (2011) ! » Nullement asservie à cette histoire cependant, elle s’en libère par des tableaux dont de nombreux poèmes (« Survivre selon Alice », p. 24, dédié à Alice Martinez-Richter ; « Au sujet du retable des neufs esclaves », p. 89, etc.) constituent les ekphraseis, où la parole anime et raconte l’image.
Il reste peu de choses à dire de son recueil après la présentation et l’entretien réalisés par Diacritik ici. Nous tenterons quand même quelques mots. Comme l’épopée de 2011, cette « chanson de gestes » de S. Kandé célèbre et remémore des « records »et exploits nés de la volonté de survie en milieu haineux : « la haine qu’en dire sinon qu’à jamais elle sacre » (p. 48). Le personnel dramatiquea de la tragédie des rejetés : les « mouettes » et les « muettes » (p. 12), les identités en « miettes » (p. 34), les « phalènes » mêmes (p. 64), que calcine la lampe. On trouve aussi des pièces de tonalité plus légère, comme la fable « L’Œuf et la pierre » (p. 88). Sans céder au lyrisme d’un Esprit universel qui traverserait les continents, les espèces et les genres, la poète laisse la porte ouverte à une possibilité : « Toutes les pierres ne sont pas vivantes mais certaines le seront Retiens ton pied » (p. 59).
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Alice Martinez-Richter, Survivre, 1974.
Ailleurs :
Une bibliographie de Sylvie Kandé dans Recours au poème ;
Le comparant aux précédents ouvrages de S. Kandé, Lelittéraire salue un recueil métisse « enfin dégagé de la gangue intellectuelle d’un parcours universitaire prestigieux ».
L’avis d’En attendant Nadeau
Sylvie Kandé, Gestuaire, Gallimard, octobre 2016, 112 p., 12,50€.

Hors-série : Ingeborg Bachmann, Poèmes 1942-1967

D’Ingeborg Bachmann, poète et nouvelliste autrichienne, dont la mort tragique à quarante-huit ans (en 1973) a interrompu une écriture très abondante, le public français connaissait seulement les poèmes édités de son vivant. Mais les poèmes inédits, légués pour la plupart à la Bibliothèque nationale autrichienne, avaient été édités en Allemagne, dès 2000, sous le titre Ich weiß kein bessere Welt (« je ne connais pas de meilleur monde »). En 2015, certains furent enfin traduits en français, chez Gallimard, dans une anthologie bilingue de presque six cent pages. La traductrice-éditrice, Françoise Rétif, est spécialiste des littératures féminines française et allemande récentes, de Simone de Beauvoir à nos jours. Je voudrais simplement ici faire entendre un poème-manifeste, qui en dit beaucoup, en peu de mots, sur I. Bachmann.

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Plongée dans les « dépressions » et les « nuits » (p. 67) à la recherche du fond des choses (Grund, mot qui revient sans cesse comme un appel), Bachmann garde une méfiance pessimiste qui lui fait dire que « des jours plus durs viennent » (p. 149), comme dans un poème des brouillons inédits, « Enigme » (p. 485) :

Ainsi nous mourrions, pour inséparés
ne plus nous souvenir de ce que
personne ne peut séparer. L’art,
une sale affaire
avec les mots, cela sera honoré,
autrefois je gisais à la lisière de la forêt
et tenais quelques pages griffonnées
pour pures et absolues, elles l’étaient d’ailleurs.
J’en suis de nouveau à ce point depuis que je
vois comment ils agissent avec les mots.
pour le bon Dieu, c’est-à-dire pour la pairie
et les fourmis et les essaims de mouches, pour absolument
autorisés.
Les petites morsures ne m’ont pas dérangée.

Le quotidien de la poète est difficile pour la raison même qu’il est quotidien : la monotonie de chaque jour est l’uniforme d’une guerre contre les « essaims de mouches », comme dans « Tous les jours » (p. 169) :

La guerre n’est plus déclarée,
mais poursuivie. L’inouï
est devenu quotidien. Le héros
reste loin des combats. Le faible
a rejoint la zone de front.
L’uniforme des jours est la patience,
la décoration, la misérable étoile
de l’espérance au-dessus du cœur. […]

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Hors-série : Violette Leduc

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Violette Leduc est une exception, une marginale du XXème siècle. Comme Tsvétaïeva, elle survit aux guerres mondiales grâce à la générosité de ses admirateurs et admiratrices : Simone de Beauvoir, Nathalie Sarraute, Jean Genet. Marquée par sa naissance bâtarde et illégitime, c’est aussi l’une des rares plumes que Gallimard a censurées : le début de son roman Thérèse et Isabelle (1954) décrit une romance homosexuelle qui n’était pas du goût de la maison d’édition à l’époque.

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La Femme au petit renard (1965) décrit une autre marginale : une miséreuse hallucinée, pleine de souvenirs de bonheur, qui erre dans Paris et son Métropolitain, nouant petit à petit une relation intime et touchante avec une fourrure de renard, exhumée dans la poubelle d’une triperie. Paris y est décrit avec un sens du détail et du symbole immenses. Chaque phrase de la clocharde narratrice est mémorable : « La soumission ce n’est pas l’oubli. Le voici, ponctuel comme la demi-heure d’une horloge, le morceau de sucre humecté de rhum qui se balance au bout d’une ficelle… Toc toc sur ses joues, c’est lui ; toc toc sur son front, c’est encore lui. Ne serait-ce qu’un demi-morceau de sucre… Il y a des moments où elle n’a plus de salive pour se souvenir. Vieux rose étaient les sorbets de ses parents. Le quart d’un morceau de sucre… Pourquoi n’est-elle pas un toutou ? Voici ma patte, voici ma langue, voici mes yeux, voici le langage de mes yeux, voici mon silence affolant. Non, il n’y a pas preneur. (…) Mourir ne serait pas une mauvaise opération » (p. 50-52).

Le récit est très court et tragique. La femme tente de vendre sa seule richesse, cette peau de renard, mais ses remords (elle se compare à Judas) la font renoncer au dernier moment. L’écriture de Violette Leduc est une marge du courant de conscience, où le fil des pensées est toujours à deux doigts d’être cassé et impossible à suivre. L’équilibre du style est aussi délicat que la survie de l’héroïne.

Allez voir surtout, à propos de Violette Leduc, le blog de Voltayrine qui en parle mieux que moi, et le site consacré à l’actualité critique de cette écrivaineLa Femme au petit renard fait l’objet d’une page de « LCL », je veux dire La Cause Littéraire.

Marie N’Diaye et Dominique Zehrfuss, Vingt-huit bêtes : un chant d’amour (octobre 2016)

Sur chaque double-page de cette publication d’art plutôt confidentielle, les poèmes de Marie N’Diaye sont mis en regard des illustrations animalières de Dominique Zehrfuss, illustratrice de Gallimard Jeunesse. Ses animaux, à la manière des éléphants dans certains rituels indiens, sont peints de couleurs et de figures.

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On peut se plonger dans ces dessins, ils fourmillent de détails qui prolongent les méditations poétiques du texte. Les échanges entre texte et image sont intelligents et curieux : une tortue, dont la carapace est illustrée de fantasmes de toutes les couleurs, cristallise la paralysie que ressent l’homme aimé, face à l’ensemble des idéalisations et des projections dont l’entoure, l’encombre même, la passion amoureuse de la poète.

Car il s’agit dans ce livre d’un amour fou et animal, sans cesse en danger de disparition et de rupture. La poète y tente l’introspection de ce désir idéal qu’elle subit et nourrit à la fois : « je m’étais plue prisonnière / Mais aussi geôlière ». Les figures sur l’animal sont une forme de faiblesse prisonnière de leur intimité ; face au dessin d’un cerf qui regarde le lecteur dans les yeux, Marie N’Diaye écrit : « ses yeux rivés aux nôtres nous détournent de son château secret ».

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Ce n’est pas la première fois que Dominique Zehrfuss peuple un texte littéraire d’animaux fantastiques. Elle a déjà travaillé à l’illustration de romans du prix Nobel Patrick Modiano, et fit paraître en 2010 une autobiographie, Peau de caniche, où le caniche en question est la métaphore de l’autrice.

Son travail ressemble fort à la peinture râjput (de Jaipur, en Inde), comme celle-ci, du XIXème siècle :

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Si j’en crois le catalogue d’art indien de Brijindra Nath Goswamy, la peinture râjput exprime une certaine mystique hindouiste, appelée bhakti. Dans l’hindouisme, les animaux sont sacrés ; un grand nombre de dieux et de démons sont zoomorphes. Métaphore des anciennes divinités, l’animal dans la peinture signifie aussi certains états de l’âme, considérée comme très ancienne elle aussi. Suivant la doctrine de la métempsychose ou transmigration des âmes, celles-ci sont plus anciennes que les individus. Par ce rappel esthétique, les illustrations de Zehrfuss donnent à la rupture amoureuse une dimension sacrée et trans-culturelle. Comme dans Trois femmes puissantes de Marie N’Diaye, les cultures et les pays les plus lointains parviennent à se répondre.

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Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre (2014)

Pour soulager ma conscience de n’avoir pas acheté Chanson douce, le Goncourt 2016, j’ai lu Dans le jardin de l’ogre (2014), le premier roman de cette écrivaine dont le début de carrière est unanimement acclamé. Il s’agit du récit d’une addiction sexuelle incontrôlable et de ses conséquences funestes sur la femme qui en est victime, à la manière de Nymphomaniac, le diptyque de Lars von Trier sorti un an plus tôt, en 2013. Sans doute l’actualité artistique a-t-elle joué dans la décision de publication de Gallimard.

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L’histoire : Adèle, l’héroïne, erre dans Paris, de conquête en conquête et d’un drap à l’autre, jamais satisfaite, telle la Messaline de Juvénal, le tout au nez et à la barbe de son riche médecin de mari, Richard. Dans le dernier tiers du roman, Richard fait une chute de moto et découvre le pot-aux-roses durant son hospitalisation. Suit une longue descente aux Enfers pour Adèle qui s’entend dire par sa mère une dure leçon : « les gens insatisfaits détruisent tout autour d’eux » (p. 215).

Il s’agit donc d’un roman très équilibré, construit symétriquement : excès et débauche d’abord, souffrances et résipiscences. Une scène m’a marqué en particulier : celle du boulevard de Clichy, parce qu’elle introduit des mots d’arabe et un peu de la culture maghrébine qui est au centre de son nouveau roman goncourisé (p. 146). L’héroïne erre sans but dans Paris et croise un arabe devant un bordel, qui lui dit un mot d’arabe (hchouma) signifiant un manquement moral :

« – Hchouma. – Qu’est-ce que tu as dit ? » Le vieil arabe ne lève pas la tête. Il continue de regarder en biais la danseuse qui lèche ses doigts, et les pose sur ses tétons en gémissant. « – Hchouma. – Je t’entends, tu sais. Je comprends ce que tu dis. »

Comme dans Chanson douce, le roman est en français, mais la dure réalité refait surface, en arabe dans le texte. Adèle, le prénom de l’héroïne, est masculin en arabe (Adel) et signifie « justice ». J’ai pensé en lisant ce livre à Umberto Eco, mort récemment, et à son De la littérature : « contre notre désir de changer le destin, les livres nous font toucher du doigt l’impossibilité de le changer. Et ce faisant, quelle que soit l’histoire qu’ils racontent, ils racontent aussi la nôtre, et c’est pourquoi nous les lisons et les aimons. Leur sévère leçon répressive, nous en avons besoin. »

D’autres avis :

Bouquineuse compulsive, qui a lu ce roman aussi après le Goncourt 2016,

Pages versicolores, qui évoque le film Shame de Steve McQueen en 2011 sur le même sujet,

D’une berge à l’autre, qui trouve le roman assez superficiel.

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Annie Ernaux, Mémoire de fille (avril 2016)

Je n’ai jamais pris autant de notes de lecture sur un roman aussi court, cent cinquante pages à peine. Rendre compte de toutes mes impressions sur Mémoire de fille exigerait plus qu’un article de blog.

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Ce dernier roman d’Annie Ernaux renie tous les autres. Son œuvre entière, réunie récemment sous le titre Écrire la vie, est frappée d’obsolescence : comparés à celui-ci, les autres romans sont « des à peu près », « écrits en vain ».

Ernaux explore en effet un angle mort de son écriture autobiographique : l’été 1958, dans une colonie de vacances. Ce qui s’y est produit ne porte pas de nom : c’est une sorte d’éducation sentimentale, violente et incompréhensible, que l’autrice ne sait pas sur quel ton aborder : « tragique, lyrique, romantique, humoristique, même, ce ne serait pas si difficile » (p. 57) ?

Elle choisit finalement le récit le plus neutre, abordant à la troisième personne du singulier la jeune fille qu’elle a été, commençant par décrire une photo d’elle à l’époque. Ces deux choix d’écriture sont un hommage à L’Amant de Marguerite Duras, dont Mémoire de fille constitue pour une grande part une réécriture : découverte, dans les deux cas, d’un désir et d’une sexualité qui a « rapté » l’écrivaine (p. 21) absolument « comme un viol » (p. 71).

Toute son éducation fait penser à la jeune fille que la violence sexuelle masculine est inévitable (« une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir », où l’on relève le son « falluss…ubir », p. 45), tandis que ses désirs de femme au contraire peuvent et doivent être réprimés, afin de ne pas être « putain sur les bords ».

Non contents de lui extorquer des coucheries tolérées plutôt que consenties, les hommes de la colonie affichent dans la cantine, en manière de plaisanterie, les brouillons de lettres où elle raconte ce qui lui arrive (p. 94). Annie Ernaux donne à cet événement honteux la force d’un emblème : en prolongeant le récit autobiographie au-delà de cette parenthèse estivale, elle démontre que la publication de ses écrits a été pour elle une réponse au non-respect de son consentement dans la publication de sa correspondance privée. La littérature, c’est cet espace où elle affiche seulement ce qu’elle a désiré rendre public. Ainsi ce livre est au fond très optimiste. Sans doute « le viol est le propre de l’homme ». Mais aussi le consentement est le propre de l’écriture.

Le passage qui m’a le plus marqué ne fait pas partie des récits de violences masculines, récits qui dans la littérature contemporaine constituent hélas un lieu commun, et possèdent même une catégorie thématique sur Babelio. Non, c’est plutôt le passage où « la fille de 58 » lit avec stupéfaction Le Deuxième Sexe et se retrouve « les yeux ouverts sur un monde dépouillé des apparences qu’il avait encore quelques jours avant, un monde où tout, des voitures circulant sur le boulevard de l’Yser aux étudiants cravatés qu’elle croise en train de monter à l’École Supérieure de Commerce, signifie maintenant le pouvoir des hommes et l’aliénation des femmes ». Cette révélation, quiconque a lu de la sociologie du genre l’a vécue, parce que l’oppression des femmes est l’un des points sans doute où les sciences humaines s’opposent le plus radicalement à l’opinion commune.

D’autres avis :

Télérama, qui se concentre sur les enjeux de reconstitution littéraire,

La Cause Littéraire, qui veut redonner l’idée de l’année 1958,

Sur Mediapart, la chronique de Juliette Keating,

Le site de la librairie La Buissonnière, qui propose une revue de presse.

NoViolet Bulawayo, Il nous faut de nouveaux noms (2014) [2013]

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Au Zimbabwe, une petite fille nommée Chérie décrit, de son point de vue rieur et curieux, la misère atroce qui s’est abattue sur sa famille et ses voisins, lorsque leur maison a été rasée. Elle et ses amis vivent dans un bidonville ironiquement appelé Paradis, circulent dans la ville, volent des goyaves, assistent sans bien les comprendre à tous les bouleversements politiques du pays.

Le langage approximatif de Chérie donne des trouvailles lexicales souvent révélatrices, comme lorsqu’elle dit de ce patron de chantier chinois au ventre proéminent : « on dirait qu’il a avalé un pays » (p. 51). Il faut remercier la traductrice Stéphanie Levet d’avoir su trouver les mots justes en français pour garder toute la saveur de cette langue souvent poétique. C’est que décrire l’extrême misère demande « de nouveaux noms », comme le nom qui désignerait l’avortement avec un cintre en fil de fer pratiqué par la narratrice sur son amie enceinte à treize ans, dans un ghetto où il n’existe pas d’autre soin que la prière (p. 90).

Au milieu de l’ouvrage, la fille part aux États-Unis, et alors le récit adopte la structure qui était aussi celle d’Americanah d’Adichie, dont je parlais ici. Dans les deux livres, l’enfant rejoint une tante qui, du fait de son âge, a plus de mal que l’enfant à s’habituer à sa nouvelle vie. Dans les deux livres, l’élection de Barack Obama sert de toile de fond à une réflexion sur la « race » en Amérique.

Mais là s’arrête la comparaison. Avoir vécu au Zimbabwe une pauvreté incomparablement plus grande que celle d’Ifemelu au Nigéria, Chérie est beaucoup plus acerbe lorsqu’elle est face à la vie occidentale. L’élection d’Obama (p. 155) n’est plus, comme dans Americanah, une nouvelle bouleversante, de première importance, mais simplement une pantomime, pleine d’illusions, du monde des adultes. NoViolet Bulawayo s’impose avec ce roman comme une autorité morale pourfendeuse de l’hypocrisies des pays riches.

Ailleurs :

Horizon des mots compare lui aussi ce roman à Americanah,

Hop! Sous la couette, enthousiaste,

une interview de Bulawayo sur France info,

une revue de presse du roman sur Femmes au pluriel,

le blog Le Book en train.

Leïla Slimani, Chanson douce (2016)

Le livre dont tout le monde parle autour de moi en ce moment, c’est Chanson douce, prix Goncourt 2016 au titre antiphrastique. Le « pitch » (comme on dit) est celui-ci :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.

Le choix de l’Académie Goncourt est évidemment à applaudir ; malheureusement, je n’ai pas eu le temps de le lire (la thèse, les cours, etc.!). Je vais simplement citer, pour cette fois, les recensions qui m’ont parues les plus complètes ou qui se trouvent sur des blogs que j’apprécie beaucoup :

Le blog Femmes-histoires-repères, qui m’apprend toujours des choses intéressantes, et qui laisse planer beaucoup de mystères sur ce livre,

Une recension également très mystérieuse sur My pretty books, un blog très reconnu,

Le blog de la librairie Doucet, que je lis avidement, qui avait remarqué ce livre avant son prix Goncourt,

Le blog de Karine Fléjo, qui est aussi une autrice de littérature jeunesse,

Et un dernier éloge dithyrambique pour la route.

Lydie Dattas, La Blonde. Les icônes barbares de Pierre Soulages (2014)

« La Blonde », la lumière, « celle qui va pieds nus sur les atomes de l’air » (p. 43), se reflète sur les tableaux noirs, titanesques et intransigeants de Pierre Soulages.

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La Blonde est la rencontre de deux univers artistiques : Lydie Dattas cherche dans son œuvre « la foudre » qui frappe au fond de « la nuit spirituelle » (deux titres de ses recueils), Pierre Soulages est en quête du « noir-lumière » qui se réfléchit dans « l’outrenoir ». La complicité de ces deux sensibilités amène Lydie Dattas à décrire, dans quarante poèmes de format identique, les tableaux de Soulages et les impressions qu’elles suscitent. Impressions de pure sauvagerie, de remise à plat de la civilisation : Pierre Soulages est comparé à Attila, à Genghis Khan, à Tamerlan. « Une bande anarchique d’outrenoirs est aperçue du côté des grands horizons des causses, foulant de ses bottes crottées la riche hermine des civilisations, comme une armée de poèmes en marche » (p. 72).

Dans leur radical anachronisme, dans leur refus d’être salis par les couleurs de l’actualité et « les yeux morts des écrans » (p. 59), les tableaux de Soulages, adaptés en poésie par Dattas, deviennent « mallarméens » (p. 23) : comme les vers de Mallarmé, ils haïssent « l’universel reportage ». Comme les vers de Mallarmé, ils « exhibent la laque d’un deuil précieux » (p. 76). Comme Mallarmé (ou presque), ils « donnent un sens plus pur aux mots de l’attribut » : la construction attributive, répétée dans presque chaque phrase du recueil, devient le mantra qui imite la construction obstinée et régulière des coups de couteau de Soulages dans la pâte noire. Ut pictura poesis.

Dans une certaine mesure, Lydie Dattas actualise un recueil sublime de Roger Caillois, qui commence à dater (1966) : Pierres. Chez Dattas, « l’outrenoir est la matrice des images » poétiques (p. 33) ; chez Caillois (et il n’est pas interdit d’y voir la force d’attraction de son propre patronyme) ce sont les formes hasardeuses des cailloux de la Terre entière qui inspirent au poète ses métaphores. Caillois : « je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère. » Dattas : « Conduit par la déesse chtonienne, [le visionnaire du noir] descend les degrés basaltiques pour se trouver en se perdant » (p. 35).

En somme, Lydie Dattas et Roger Caillois illustrent deux manières pour la poésie de marquer son refus de l’esthétique artificielle et bourgeoise des pierres précieuses, chantées jadis par Marbode et Rémy Belleau. Caillois sur ses pierres : « Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. » Dattas sur les tableaux outrenoirs : « Aux pierres précieuses [le cantonnier du rien] préfère ces Intouchables » (p. 43).

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D’autres recensions :

Unidivers, qui resitue le recueil dans le parcours de l’autrice,

Thierry Jolif-Maïkov pour le site Recours au poème,

Pierre Assouline qui rappelle le problème, poignant et capital pour Lydie Dattas, de l’absence de noms féminins dans l’histoire de l’art, sur La République des Lettres,

Pascale Trück évoque La Nuit spirituelle, ancien recueil de Lydie Dattas, pour Recours au poème.