Hors-série n. 3 : Claire Etcherelli

À la fin des années 1960, parmi les intellectuel-le-s, « l’ouvrier volontaire » était une figure héroïque. C’était l’universitaire qui allait nouer avec la classe ouvrière, et en particulier la main d’œuvre étrangère, des liens humains et idéologiques censés amener à la Révolution. Bien peu d’hommes de lettres se risquèrent véritablement à s’établir en usine, mais une femme eut cette audace, par conviction et par nécessité : Claire Etcherelli.

Élise ou La vraie vie (1967) raconte la vie en usine et une courte romance qui dure le temps de la guerre d’Algérie (54-62). Élise, jeune Bordelaise rêvant de « vraie vie », monte à Paris, trouve un travail dans une usine Renault et y rencontre Arezki, un Algérien, dont elle s’éprend. À l’usine, seule femme, seule française, elle est l’étrangère : « Élise ? C’est français ? »

De toute façon les noms et les mots deviennent tous étranges, le rythme de l’usine ne permet pas de les prononcer. Quand un ouvrier dit « Rezki » pour « Arezki » : « C’est la même chose. » L’usine est muette et l’idée révolutionnaire n’y pénètre jamais.

Aussi l’usine n’est pas l’endroit le plus oppressant pour un ouvrier étranger. En effet, le roman dévoile une xénophobie omniprésente à Paris, en particulier chez les policiers. « Le français aime l’Algérien comme le cavalier aime sa monture », proverbe algérien. Même les militants sont un peu racistes, comme Henri, l’intellectuel, qui écrit un poème lyrique : « Ô race à tête de moutons et comme eux conduits à l’abattoir… » (p. 216). Le poète ne connaît rien à l’usine et n’y a jamais mis les pieds. Il n’est d’aucun secours, lorsqu’Arezki est arrêté et expulsé par la police à la fin du roman.

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Claude Lanzmann a participé à l’adaptation en film d’Élise ou La vraie vie par Michel Drach en 1970. Le livre a aussi été adapté au théâtre, comme en 2015 à la Manufacture des Abbesses. Une telle plasticité médiatique s’explique par le grand succès et le prix Femina récoltés par le roman dès sa sortie. Je constate avec plaisir que ce prix, encore aujourd’hui attribué par un jury entièrement féminin, compte parmi ses jurés Virginie Despentes et Camille Laurens.

Claude Habib, Deux ou trois nouvelles du diable (avril 2016)

Carole, la narratrice, enseigne la littérature et l’idéologie des Lumières à l’université de Paris III, tout comme Claude Habib elle-même, dont Deux ou trois nouvelles du Diable est le quatrième roman.

Le propos général de cette fiction est limpide. On n’écrit jamais que sur le mal, la douleur, le manque, et les gens heureux n’ont pas d’histoire. C’est le Diable, en dernier ressort, qui écrit tous nos livres.

Dans le détail, les contrariétés à peine diaboliques qui amènent la narratrice à s’exprimer ne semblent pas toujours mériter un roman. Lorsque le Diable est rendu responsable des taux d’imposition en France, ou du jeune voisin musicos qui empêche d’écouter Alain Finkielkraut sur Europe 1, on renâcle à compatir.

La seule douleur profonde, émouvante, franchement diabolique, est peut-être le délitement du lien familial autour de l’héroïne. On découvrira, au fil du roman, que la cause profonde en est finalement l’IVG, la mondialisation et le mariage pour tous, et d’autres créations de Satan comme la gauche. Si vous ne lisez pas Le Figaro avec autant de régularité que l’héroïne, vous serez surprises à chaque page.

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Le style est oral et sans élégance, comme l’est une conversation parisienne typique (relevons l’expression « emmerdant comme un programme écolo », p. 182). Certains passages sont incompréhensibles à qui n’est pas du milieu universitaire, comme la private joke qui tacle une collègue de l’autrice, Tiphaine Samoyault, p. 154. Enfin, j’imagine qu’il faut comprendre comme une audace littéraire révolutionnaire l’idée de publier dans un roman son respectable revenu mensuel (3800€, pour ceux qui n’ont pas envie de lire le livre).

En somme, au sujet de Claude Habib, je trouve assez convaincante la tribune de Libération publiée à cette adresse. Ce roman est le produit d’une certaine classe sociale, dont je n’imaginais pas (avant ma lecture) à quel point son égoïsme était décomplexé.

Plusieurs chroniqueurs de droite ont apprécié ce roman qu’ils jugent évidemment anticonformiste et anti-Pensée Unique : citons Linternaute (le site appartient au Figaro) et Le lorgnon mélancolique.

Célia Houdart, Gil (2015)

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« Cette forêt encombrée de feuilles, l’âme ». Virginia Woolf désigne ainsi, dans Mrs Dalloway (1925), ce qui, dans la vie, la passionne et l’émeut. Avec elle, toute une époque artistique (celle de Proust, de Joyce, des surréalistes), désignée par la critique anglophone sous le nom de « courant de conscience » (stream of consciousness), a rejeté catégoriquement le scientisme et le positivisme du XIXème siècle occidental pour leur substituer un culte de la vérité intime, subjective et intérieure.

À chaque page resurgit, dans Gil de Célia Houdart, cette vérité délicate et privée, celles des sensations et des « nuances » (p. 41). Une odeur de poudre de riz, un motif de rinceau sur le carrelage, la douceur du temps qu’il fait sont décrites avec une précision d’esthète. Il s’agit pour l’autrice de « modifier les hiérarchies dans la réalité », donner du sens à l’insignifiant. Elle a confirmé d’ailleurs le modèle de la Recherche du temps perdu, et certaines pages (comme la description du salon au miroir, p. 13) sont presque traduites de Virginia Woolf. Pourtant, différence d’époque et de sensibilité oblige, le sens de cet intimisme n’est plus le même.

Le roman raconte, annote serait plus juste, la vie de Gil de Andrade, chanteur d’opéra fictif à qui l’autrice attribue une carrière éclatante et réussie, émaillée de premiers prix et de salles combles. On est vite forcé-e-s d’y voir l’image de Houdart elle-même, reçue à normale sup’, agrégée de lettres, et lauréate du prix Médicis entre autres distinctions. Ce parcours sans accrocs explique peut-être l’optimisme fondamental de Gil et de tous ses autres romans, à commencer par son premier : Les Merveilles du monde. La vie est belle, les oiseaux chantent, pas le moindre gramme de méchanceté ou de noirceur dans les personnages. Mme Houdart est née à Boulogne-Billancourt, la mère-patrie de la haute-bourgeoisie.

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De ce fait, Gil pourrait paraître une simple déclaration d’amour aux plaisirs de  la vie facile, et c’est comme ça que l’a compris et lu par exemple, pour Le Nouvel Obs, Jérôme Garcin, expert en existences aisées et bourgeoises. Mais une lutte intérieure, implicite, anime le personnage passionné par les détails et les sensations vives de ce roman tissé de silences. Si l’adversaire du héros devait avoir un nom, ce serait le solipsisme : la solitude liée à l’incapacité à s’exprimer, la courbure sur soi (le dessin de courbure, semblable à la lettre G dans Gil, apparaît régulièrement). À travers son éducation au chant, Gil apprend à placer sa voix au milieu de sa famille, de ses amis. L’adolescent qu’il était parlait dans sa barbe et ne se faisait pas entendre : le concertiste en revanche atteint à cette qualité si rare dans les pays libéraux, la générosité. En particulier la relation de Gil avec sa mère, Lucile, internée à l’hôpital psychiatrique de Belle-Idée à Genève, relation jusqu’ici constituée essentiellement de malentendus, devient sincère et profonde le jour où celle-ci est autorisée par l’administration hospitalière à sortir entendre son fils en concert.

Le quotidien de Lucile à l’hôpital est longuement décrit, en contrepoint de la success story de Gil. L’hôpital psychiatrique, décor très caractéristique, nous l’avons dit à maintes reprises ici, de la littérature contemporaine, est dans ce roman l’allégorie de l’enfermement en soi-même.  L’autre emblème de cette libération se cache dans les homards d’une poissonnerie, p. 86 : maintenus entravés par des élastiques, ils font crisser leurs pinces en tentant de se libérer. Tout ainsi que les « efforts des homards pour se libérer » produisent un crissement, les efforts des humains pour sortir de leur carapace produisent des chants, de l’écriture.

© Photo : H. Bamberger. Autres avis :

Jostein qui a trouvé cette écriture impressionniste « superficielle »

Le Turbil éphémère pour qui ce roman s’adresse à des musiciens de professions

LN a lu, et apprécié

Hors série n. 2 : George Sand

George Sand est devenue l’archétype de la femme de lettres, pour la plupart des gens instruits. Par exemple, le concours qui récompense exclusivement les ouvrages littéraires écrits par des femmes s’appelle le concours George Sand. Le choix, par Aurore Dupin (son nom dans l’état civil), d’un pseudonyme masculin pour appuyer son autorité a fait naître, outre des imitatrices, de nombreuses réflexions au sujet des implications du genre de l’auteur-e dans la réception de son ouvrage par le lectorat.

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George Sand a pris une telle importance, dans les débats de ces deux derniers siècles au sujet du genre, que toutes les particularités de son style ont été dites « naturellement » féminines. Ainsi Balzac attribuait l’optimisme anthropologique, le populisme très caractéristique de l’écrivaine, à sa qualité de femme : « Idéalisez dans le gentil et dans le beau, c’est un ouvrage de femme », lui disait-il (sous-entendu : les hommes romanciers, Balzac en particulier, se doivent au contraire de voir la réalité en face et de la dire crûment).

Ramener tout le style de George Sand à sa condition de femme était sans doute d’autant plus blessant qu’elle avait des convictions misogynes affichées : « j’aime mieux les hommes que les femmes », affirme son autobiographie, attribuant à celles-ci « agitations puériles » et « excitation maladive ». Les féministes l’ennuyaient. Tous ses personnages féminins sont fades et passifs au point que l’héroïne dans François le Champi avait choqué Émile Zola par son indécision chronique. Encore plus violemment et paradoxalement, Sand écrit en 1834 : « les femmes n’ont encore rien à dire ».

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Portrait de George Sand par Delacroix en 1848

 

Il est donc tout naturel que les critiques, comme en 1992 Margaret E. Gray, aient lu François le Champi (1848) comme le récit d’un effacement progressif de l’autorité et de la parole des femmes. Une genèse de la voix masculine, celle de François. Mais d’autres, comme Romira M. Worville en 2008, y voient le début de la valorisation de l’androgyne : François est un homme efféminé, élevé sans père par des femmes, et l’androgyne sera plus tard une image baudelairienne (partagée par tous les écrivains du siècle) de la beauté ambigüe.

En somme, François le Champi fait dérailler les études de genre. On n’arrive pas à y entendre un discours audible sur les femmes. C’est peut-être qu’elles ne sont pas si pertinentes sur George Sand, que le genre intéressait peu. Lorsqu’elle parle de ses romans, elle décrit ses personnages comme représentant non pas leur genre mais leur classe, leur appartenance sociale. Sand a fondé le journal La Cause du peuple en 1848, dont Libération est aujourd’hui le lointain descendant. Ses convictions socialistes s’expriment dans tous ses écrits journalistiques ou épistolaires. Les procédés d’oralité omniprésents dans son écriture ne sont pas une tentative de restitution des modes de narration féminines, comme on a pu l’écrire, mais simplement populaires. Il faut peut-être donc interpréter son pseudonyme comme une manière d’annuler le genre en littérature, d’employer un genre neutre, à la manière du pseudonyme épicène de Camille Laurens.