Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli (2015)

On ne se lasse pas des histoires d’amnésiques. Depuis le fascinant Mulholland drive de David Lynch en 2001, j’ai l’impression que les amnésiques qui tentent de reconstituer leur passé sont un ingrédient narratif révélateur de notre époque, à bien des égards oublieuse de ses racines. Je me souviens d’avoir beaucoup apprécié la bande-dessinée très simple de Pénélope Bagieu et Boulet, La Page blanche (2012), où une femme se réveillait sur un banc sans le moindre souvenir de sa vie passée et découvrait qu’elle avait été une femme médiocre et consensuelle toute sa vie. Elle décide alors de détruire tout son passé pour se reforger à neuf.

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C’est un peu ce principe qui préside à Histoire naturelle de l’oubli. Claire Fercak emprunte le nom de son héros, Odradek, à Kafka : dans une nouvelle typique de l’époque existentialiste, Kafka rêvait d’un homme qui serait parvenu à se détacher tout à fait de son père, et qui serait donc totalement libre. « L’oubli est l’opportunité de découvrir d’autres façons d’envisager l’existence », dit Claire Fercak dans une interview. Mais chez elle, l’altérité de l’oubli devient une animalité. Odradek, ancien gardien de zoo ayant tout oublié de sa vie passée à la suite d’un traumatisme, désire se débarrasser de sa peau ancienne et revêtir celle… d’un renard « corsac », animal sauvage des steppes (dont le nom rappelle irrésistiblement celui de l’autrice).

Cette métamorphose kafkaïenne dure tout le roman et entraîne le lecteur jusque dans le lieu inévitable de notre littérature contemporaine (et particulièrement des éditions Verticales) : un asile psychiatrique. Je trouve ce genre de folie zoomorphique assez caractéristique du rapport dénaturé que notre société entretient avec la nature. On moque régulièrement, mais non sans beaucoup d’étonnement, les communautés aux USA et ailleurs qui prétendent posséder une identité animale enfermée dans un corps humain, comme les « dog-men ».

Le roman est fondé sur l’alternance de deux voix très différentes, la première celle d’Odradek le renard, la seconde celle de Suzanne, dont on ne comprend pas immédiatement de quel oubli elle est la victime, et qui semble de prime abord plus civilisée. Un détail typographique que beaucoup de professeurs comme moi remarqueront : Suzanne marque ses paragraphes d’un alinéa, pas Odradek. Finalement, ces deux figures se rencontrent dans le lieu le plus improbable pour des amnésiques : une bibliothèque…

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L’autrice lit les premières pages du roman sur France Culture ici. Voir ailleurs l’avis de la librairie Charybde et surtout celui de remue.net.

Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli, éd. Verticales, 2015, 192 p., 17,90€.

Hors-série : 4 confessions documentaires

Au rayon des nouveautés en librairie, on voit souvent apparaître des livres engagés, traitant de tel ou tel sujet de société, essayant de faire passer un message à partir de l’expérience individuelle de l’autrice. C’est un genre bien particulier d’essais, à la frontière entre le documentaire, l’autobiographie et le pamphlet. Le principe d’apporter sur la place publique une vérité intime cachée me rappelle assez C’est mon choix, la fameuse émission de télé des années 1990 qui a la peau dure. Ces lectures ne sont jamais inutiles. Elles aident à se rendre compte du contexte culturel dans lequel s’écrivent les livres aujourd’hui.

Parfois d’ailleurs, ces livres découlent d’une intention fort louable et mènent un combat juste et émouvant : en voici quatre exemples que j’ai découverts récemment.

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Deux livres font beaucoup parler d’eux parmi les organisations féministes en ce moment. Le premier est celui de Jack Parker, Le grand mystère des règles. Il s’agit d’un abrégé de connaissances touchant tout ce qui concerne les menstruations. L’autrice, qui est aussi l’administratrice du blog Passion Menstrues, nous partage son rapport aux règles, dans le but de défaire le nœud du silence et du tabou qui entoure ce sujet. En fait, j’ai appris en la lisant que le mot même de « tabou » désignait les règles, chez les polynésiens. J’ai appris beaucoup d’autres choses, comme l’existence de cette consternante tradition méditerranéenne de la « claque des premières règles« .

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Le deuxième est le livre de Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse. Nettement plus autobiographique que le précédent, il dresse cependant, par petites touches, un tableau édifiant du sort réservé aux personnes grosses dans la France d’aujourd’hui. Je l’ai trouvé d’autant plus émouvant que l’environnement familial décrit par l’autrice est totalement dépourvu de livres et de culture écrite ; G. Deydier a donc fait preuve d’une admirable persévérance pour accomplir la démarche de se publier.

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Je voudrais aussi citer deux essais féministes de ce type, un peu plus anciens mais qui pourraient intéresser certain-e-s. Le premier est celui de Florence Rivières, L’art de la pose (2015), auto-édité. Rivières y raconte ses débuts comme modèle amatrice, et vante les mérites féministes de la photographie de mode, en utilisant les arguments du féminisme body positive des Américaines.

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Le second est plus ancien et publié aux éditions des femmes, vénérable maison qui a fait le pari de ne publier presque que des femmes de lettres. C’est le récit de Phyllis Chester, Journal d’une mère (1983), qui raconte vingt mois de grossesse et de maternité, s’interrogeant sur le sens d’être mère lorsqu’on est écrivaine et féministe comme elle.

Pour des avis plus complets, aller voir :

sur Jack Parker, La Tournée des livres, Neomisian ;

sur Gabrielle Deydier, Sana Guessous ;

sur Florence Rivières, son site internet, et Osmophoria ;

sur Phyllis Chester, en anglais, Liberation Collective.

Jack Parker, Le Grand Mystère des règles, Flammarion, mai 2017, 256 p., 19,90€ ; Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse, Goutte d’Or, mai 2017, 150 p., 15€ ; Florence Rivières, L’Art de la pose, auto-édité, 2015, 300 p., 30€ ; Phyllis Chester, Journal d’une mère, éditions des femmes, 1983, 230 p., 15,75€.

Claire Castillon, Les Messieurs (2016)

Une partie de la critique est complètement passée à côté. C’est un recueil de nouvelles dérangeantes sur les amours de jeunes femmes envers de vieux, voire très vieux « messieurs » qu’elles ont « terriblement envie d’aimer », sans jamais bien y arriver. Or, on a pris ces textes pour des nouvelles érotiques (Elle), ou bien au contraire pour une « vengeance » de l’autrice envers les hommes (On n’est pas couchés).

Reprenons. Comme l’a expliqué Claire Castillon à The Socialite Family, dans ce livre, elle n’a « pas voulu parler des hommes » (ce que les critiques masculins ont peut-être du mal à entendre, habitués qu’ils sont à ce qu’on parle d’eux). Les nouvelles sont toutes (à une exception près) racontées du point de vue de la femme. C’est ce point de vue que Castillon propose de faire entendre. D’une nouvelle à l’autre, on voit une amante pleine d’illusions et prise de mille peurs étonnantes : comment embrasser un homme né en 1927 ? De quoi a l’air, au lit, la calvitie d’un vieux monsieur ? Vont-ils mourir en jouissant ? Et surtout : « si je ne le fais pas, qui le fera ? » (p. 120).

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« Je sentais que Joseph est ce que le tarot de Marseille appelle un diable, une sorte d’être magnétique doué d’un pouvoir sur les autres. Autrement dit,un trajet droit dans le mur », écrit l’amante d’un « patriarche effondré » (p. 99). De manière générale, les amours gérontophiles sont marquées au coin d’une inquiétude, d’une catastrophe imminente : la mort de l’amant, qui pourtant n’intervient effectivement que dans la dernière nouvelle du recueil, « Pique-nique au cimetière ». Les femmes tentent, mais en vain, de (se) donner l’illusion coupable que le temps ne passera pas.

L’avis de Frédéric Beigbeder : « Claire Castillon fait aux hommes ce que Henri de Montherlant faisait avec une immense misogynie dans Les Jeunes filles« , n’est ainsi pas vraiment à propos. J’y verrais plutôt une relecture proustienne des illusions de l’âge et des illusions romanesques, de la passion humaine de se mentir incorrigiblement à soi-même. Passion dont seule la mort peut nous débarrasser.

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D’autres avis sur : Les Petits Livres, Cactus Presse, Toute la culture. Une interview de Claire Castillon ici.

Claire Castillon, Les Messieurs, éditions de l’Olivier, 2016, 176 p., 16,50 €.

Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas) (2015)

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Un blog littéraire, c’est un budget considérable, surtout quand on veut « se tenir à la page » et lire les parutions les plus récentes aussitôt qu’elles paraissent. Alors depuis un certain temps, j’emprunte des livres à la médiathèque Hélène Berr, à Paris. Cela me fait de considérables économies et je suis toujours ému de ce nom, Hélène Berr, qui fut celui d’une écrivaine juive qui ne vécut que 24 ans (1921-1945), et fut battue à mort par un gardien à Auschwitz.

Surtout, les bandes dessinées sont généralement au-dessus de mes finances de doctorant, et j’ai découvert de vrais trésors en les empruntant là-bas. Aujourd’hui, évoquons simplement celle de Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas). C’est l’histoire extrêmement touchante de la dépression d’un orphelin devenu peintre, et de sa difficile guérison. Dans ce parcours cathartique, le jeune homme est aidé par des créatures imaginaires qui surgissent des tâches d’acrylique répandues dans les cases…

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Le procédé est outré dans les dernières pages, lorsque le héros revient d’entre les morts, et que l’autrice fait dialoguer entre elles, par ajouts de bulles émouvantes et amusantes, des taches qui semblent surgies du hasard de l’encre répandue sur la page. En somme, le livre nous apprend à remettre des mots sur ce qui a souillé la page blanche de notre enfance.

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D’autres avis ailleurs : Chez Mo, BD Gest, La Cité de la BD. L’ouvrage a reçu la mention spéciale du prix Artemisia 2016, qui récompense chaque année une BD écrite par une femme.

Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas), La Boîte à Bulles, 2015, 96 p., 18 €.