Donald J. Trump et un roman du XXIème siècle

Lorsqu’on suivait l’élection américaine depuis la France, on ne pouvait accorder le moindre crédit à l’hypothèse de l’élection de Donald Trump. Tous les médias répétaient qu’il s’agissait d’un personnage grotesque aux propositions absurdes, que Clinton avait 80% de chances de gagner, etc.

Alors ce matin, le réveil a été brutal et j’ai eu la même réaction que Daniel Schneidermann sur Arrêt sur images : qu’a-t-on bien pu manquer ? Schneidermann avance cette explication :

Tous les envoyés spéciaux des medias mainstream français qui se sont délocalisés aux Etats-Unis pour couvrir l’élection se sont installés…à New York. Au milieu des gratte-ciel, des financiers, des journalistes, des éditeurs et des think tanks, c’est à dire à l’endroit des Etats-Unis où le phénomène Trump est le plus opaque. Pas un seul ne s’est installé à Flint ou à Detroit, c’est à dire au cœur du nouveau trumpisme.

La chronique appelle enfin à la création de nouveaux médias qui soient capables de nous informer autrement, plus sincèrement et plus humainement. C’est ce que fait Arret sur images depuis plusieurs années, mais c’est surtout ce que fait la littérature depuis des millénaires.

Une romancière d’aujourd’hui s’est rendue à Detroit. C’est Marianne Rubinstein, professeure d’économie à Paris, qui publiait il y a seulement quelques mois Detroit, dit-elle, une enquête romancée sur ce qu’elle appelle « l’économie de la survie ». L’humanité, décrite dans ce livre du point de vue d’une économiste, est engouffrée dans un « détroit », un moment où sa survie est en danger et où la misère des uns s’accroît à mesure de la richesse des autres. J’ai appris par exemple que la part de l’héritage dans la richesse privée, qui n’avait cessée de diminuer depuis l’Ancien Régime (où richesse et héritage étaient presque synonymes), s’est remis à augmenter drastiquement depuis les années 1970. Aujourd’hui les riches ne sont plus, comme en 1970, des gens qui ont gagné de l’argent, mais des gens qui sont nés dans une famille friquée.

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De manière générale, ce livre donne de l’économie actuelle un portrait extrêmement pessimiste. Je ne savais pas que ma génération et mon époque étaient à ce point dans le pétrin. Les modalités de survie dans la ville en ruines de Detroit évoque à Rubinstein ses études sur l’Allemagne des années 1930 et les stratégies de survie dans les camps nazis, qui ont fait l’objet de plusieurs autres de ses livres. Par exemple, dans la Detroit d’aujourd’hui comme dans les camps, il est indispensable, dit-elle, de savoir contourner les lois, briser les règles du jeu. Pas  de survie sans travail au noir, vols ou corruption.

Donald Trump n’est peut-être que le dernier avatar de la pourriture fasciste qui se nourrit toujours des économies en décomposition.

Le titre est une référence maligne à Détruire, dit-elle, le roman de Marguerite Duras qui décrit un monde sans but, vidé de sa substance, qu’il ne reste plus qu’à détruire : un monde à l’image du capitalisme d’aujourd’hui.

D’autres avis :

Les Inrocks, qui rappellent le rôle majeur de l’art dans la survie à Detroit,

Un livre sur l’étagère, où on peut aussi commander l’ouvrage,

Page des libraires qui propose un extrait.