Alice Ferney, Cherchez la femme (2014) [2013]

DSCN4294.JPG

Une intrigue amoureuse de 700 pages, sur plusieurs générations : cette épopée vertigineuse, à la Zola, est écrite par Alice Ferney, sociologue qui s’est spécialisée dans la division du travail au sein de la famille.

En deux mots : Serge Korol, un brillant normalien qui soigne son image, devient entrepreneur et conférencier, fait fortune sur ses discours. Il rencontre Marianne Villette et l’épouse : trois enfants plus tard, le couple divorce. Le livre illustre une « hécatombe relationnelle » que Ferney décèle dans la vie des couples modernes, et en particulier dans l’amour au masculin. Car si le sentiment amoureux est à la racine de toutes les histoires dont ce roman-fleuve est parcouru, c’est la manière d’y réagir, de lui donner suite ou non, de sacrifier à l’amour beaucoup ou peu de sa personne, qui fait l’objet de Cherchez la femme.

La romancière reste sociologue à bien des égards, et par exemple dans sa lucidité absolue : l’instance narratrice dissèque chaque décision, donne à chacune des causes profondes qui échappent complètement à ses personnages, qui sont pourtant de bonne volonté.

On peut, comme CritiquesLibres, trouver cette narration « trop clairvoyante ». De quel droit l’autrice prétend-elle à la compréhension de tout le ressenti de ses personnages ? D’aucun autre droit, à mon avis, que d’être une femme. Le roman expose un savoir relationnel et émotionnel pour lequel Alice Ferney n’a pas d’autre autorité que le fait de « vivre au féminin ». Par exemple : « faut-il vivre au féminin pour ressentir cette détresse de la maison désertée et la désolation que laissent les enfants quand ils partent ? » (p. 179). Les sentiments de Marianne, comme ceux de Serge, dépendent grandement de son genre : « son ancienne peur d’enfant pesait dans son ventre comme un fœtus » (p. 295).

« On traverse le mariage non pas en tête à tête mais en lignée, non pas à deux mais à six » (p. 253) : cet axiome justifie toute l’interrogation généalogique déployée autour du couple Serge-Marianne et explique l’épaisseur du roman. La démonstration passe par une reconstitution, presque policière, de la catastrophe sentimentale annoncée.

D’autres ressources :

Olivier Bleuez pour La Cause littéraire, sensible à la dimension scientifique de l’observation sociale de Ferney,

L’Obs, qui qualifie ce livre de « roman classique »,

Une interview sur le site La Vie.

Bilan de l’année 2016

Ce blog n’a que quelques mois, et l’année 2016 n’est pas terminée pour lui, mais on peut déjà en dire deux choses. D’abord, il satisfait pleinement les objectifs individuels que je m’étais fixé : lire de la littérature contemporaine, faire la promotion des parutions les plus remarquables et tenter à chaque fois de les remettre en perspective, comme les études de lettres m’ont appris à le faire. Tout ça ne tourne pas trop mal.

Secondement, les objectifs personnels ne seraient pas très constructifs s’ils n’intéressaient que moi, et ce n’est pas le cas. Les 49 recensions ont attiré l’attention de 1360 visiteurs depuis la création du blog ; la courbe mensuelle des visiteurs prend une forme imperturbablement ascensionnelle.

statsvisiteurs

Dans le détail, certains articles sont consultés chaque jour alors que d’autres très rarement. Aya Cissoko, Anne Guglielmetti et Sophie Chauveau sont, de loin, les noms les plus consultés (malheureusement je crois que les visiteurs viennent sur ce blog en partie parce que le reste du web manque cruellement de ressources à leur sujet). À l’inverse, des romancières comme NoViolet Bulawayo ou Noémi Lefebvre n’attirent pas les foules, ce qui est vraiment dommage parce que leurs livres font partie des meilleurs que j’aie lus cette année.

Parfois, les autrices elles-mêmes s’intéressent aux recensions de leurs livres, et leur retour est très encourageant. Un grand merci à Myriam Chirousse qui a pris le temps de débattre dans la section des commentaires de ma chronique sur Miel et vin, son roman historique, et à Annes Collongues qui m’a beaucoup encouragé par échange de mails autour de son roman Ce qui nous sépare, quand ce site était encore tout bébé. Surtout, merci à toutes et tous, lectrices et lecteurs, gens de la république des lettres.

Parmi les nouveautés de 2017, il y aura une page d’index pour retrouver, par ordre alphabétique, toutes les femmes de lettres abordées sur ce blog. Rendez-vous l’année prochaine pour un nouveau bilan !

Elodie Llorca, La Correction (2016)

44096-hr

Sa mère est morte brutalement, sa femme le quitte : François, le narrateur de La Correction, aurait toutes les raisons d’exprimer quelque tristesse, de chercher auprès d’autrui secours et compassion. Il n’en fait rien. Il enfouit sa peine dans l’exercice maniaque de son métier : correcteur pour La Revue du Tellière. Les coquilles dont il fait la traque sont sa propre coquille émotionnelle : « sors de ta coquille ! », voudrait-il s’écrier (p. 187).

Réveiller les douleurs enfouies n’est pas si facile. Elles suintent, sous forme d’indices, dans tous les lapsus qu’il corrige, mais il refuse de se livrer à un récit complet et direct de ce qui l’a traumatisé. Ainsi Élodie Llorca entraîne-t-elle ses lectrices et lecteurs dans un roman « en biais », où chaque mot est un lapsus lui-même. Cet oiseau blessé que François recueille à la sortie du bureau, n’est-ce pas plutôt un ciseau avec lequel quelqu’un s’est blessé par le passé ? Reine, sa patronne qui le fascine et l’intimide, n’est-ce pas l’image de la peine qui le plonge dans le travail pour échapper aux pensées suicidaires ? Les pages des épreuves qu’il doit sans cesse corriger, ne sont-ce pas autant de cages qui gardent reclus des sentiments refoulés ?

Comme François, le lecteur devient alors parfaitement paranoïaque, cherchant partout les coquilles malicieuses de Llorca qui permettraient de comprendre ce qui s’est passé dans la vie de son anti-héros. C’est un roman-énigme, dont le principe est bien résumé p. 65 : « À force d’allusions et de non-dits, le chemin se retrouvait comme miné, jalonné de chausse-trapes ». De ce fait, beaucoup ont eu le sentiment d’être passé-e-s à côté des indices, comme Bookfalo pour Cannibal Lecteur ou Canel sur son blog. L’incompréhension menant à la colère, on trouve aussi çà et là des recensions furieuses, comme ici. Quant à moi, je concède que chercher sans cesse les calembours et les « erreurs signifiantes » (comme les nomme l’autrice dans une interview) a quelque chose de fatigant, mais je suis également sensible, comme le journal L’Humanité, au grand pouvoir que Llorca confère ainsi à chaque mot de son texte. D’ailleurs je suis loin d’avoir tout élucidé : par exemple, quelle coquille se cache derrière le nom bizarre du collègue de François, « Tapoin » ? Dites-moi si vous avez une idée.

Divna Omaljev, Danaé et le complot de la main blanche (2016)

Je laisse la parole à Divna Omaljev qui a une belle publication à annoncer. Bravo à elle !

Je suis parisienne de naissance, mais réside depuis de nombreuses années en Allemagne. Après avoir exposé mes œuvres engagées (http://www.divna-omaljev.de) dans plusieurs musées féministes européens (Frauenmuseum Bonn, Aahrus, Krakowie), je me suis lancée dans l’écriture d’un cycle romanesque focalisé sur les femmes de sciences (mais pas uniquement), dont le premier volume vient de paraître aux édition Schruf & Stipetic, à Berlin (http://www.schruf-stipetic.de/). Le livre a été publié en français (langue originale) et en allemand (traduction).

L’intrigue du roman se déroule à la Renaissance. Il s’agit d’un thriller politique mais il y est principalement question de solidarité féminine et de nombreuses femmes illustres oubliées de l’histoire : Marguerite de Navarre, Dorothea Dante, Trotula /Trota de Salerno, Louise Labé, pour n’en citer que quelques exemples. Ma protagoniste découvre l’existence d’un monde parallèle, de culture matriarcale, dans lequel plusieurs idéologie féministes s’opposent. Mon roman est tout autant un livre d’aventure palpitant qu’une invitation à une réflexion plus profonde mais nécessaire sur le pouvoir.

danae-f-web

La quatrième de couverture : 1538. Une série d’attentats simultanés secoue les capitales européennes. Danaé, une femme médecin, s’engage à enquêter sur leur origine avec le chef de la police secrète, Donatien de Monthléri. Leur voyage mène la jeune femme au palais du sultan à Constantinople. Là, sous couvert d’assister Léandre Desanges, le nouveau chirurgien de François Ier, dans une opération inédite, elle poursuit sa mission. Ses recherches l’entraînent vers les profondeurs de la ville millénaire, sur les traces d’un ancien complot. Trahisons, ennemis puissants, intrigues politiques, ni rien ni personne n’empêchera Danaé de percer le secret de la Main Blanche.

Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez lire les premiers chapitres sur Amazon.

Je trouve ce livre très tentant, et vous ? J’en ferai peut-être une recension lorsque je l’aurai lu.

Agenda décembre 2016 : actualité des femmes de lettres

Comme je l’ai fait le mois dernier, voici un petit post-it des événements à venir qui concernent ou mettent en avant des femmes de lettres.

A bientôt pour l’agenda de janvier !

Annie Ernaux, Mémoire de fille (avril 2016)

Je n’ai jamais pris autant de notes de lecture sur un roman aussi court, cent cinquante pages à peine. Rendre compte de toutes mes impressions sur Mémoire de fille exigerait plus qu’un article de blog.

ernaux

Ce dernier roman d’Annie Ernaux renie tous les autres. Son œuvre entière, réunie récemment sous le titre Écrire la vie, est frappée d’obsolescence : comparés à celui-ci, les autres romans sont « des à peu près », « écrits en vain ».

Ernaux explore en effet un angle mort de son écriture autobiographique : l’été 1958, dans une colonie de vacances. Ce qui s’y est produit ne porte pas de nom : c’est une sorte d’éducation sentimentale, violente et incompréhensible, que l’autrice ne sait pas sur quel ton aborder : « tragique, lyrique, romantique, humoristique, même, ce ne serait pas si difficile » (p. 57) ?

Elle choisit finalement le récit le plus neutre, abordant à la troisième personne du singulier la jeune fille qu’elle a été, commençant par décrire une photo d’elle à l’époque. Ces deux choix d’écriture sont un hommage à L’Amant de Marguerite Duras, dont Mémoire de fille constitue pour une grande part une réécriture : découverte, dans les deux cas, d’un désir et d’une sexualité qui a « rapté » l’écrivaine (p. 21) absolument « comme un viol » (p. 71).

Toute son éducation fait penser à la jeune fille que la violence sexuelle masculine est inévitable (« une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir », où l’on relève le son « falluss…ubir », p. 45), tandis que ses désirs de femme au contraire peuvent et doivent être réprimés, afin de ne pas être « putain sur les bords ».

Non contents de lui extorquer des coucheries tolérées plutôt que consenties, les hommes de la colonie affichent dans la cantine, en manière de plaisanterie, les brouillons de lettres où elle raconte ce qui lui arrive (p. 94). Annie Ernaux donne à cet événement honteux la force d’un emblème : en prolongeant le récit autobiographie au-delà de cette parenthèse estivale, elle démontre que la publication de ses écrits a été pour elle une réponse au non-respect de son consentement dans la publication de sa correspondance privée. La littérature, c’est cet espace où elle affiche seulement ce qu’elle a désiré rendre public. Ainsi ce livre est au fond très optimiste. Sans doute « le viol est le propre de l’homme ». Mais aussi le consentement est le propre de l’écriture.

Le passage qui m’a le plus marqué ne fait pas partie des récits de violences masculines, récits qui dans la littérature contemporaine constituent hélas un lieu commun, et possèdent même une catégorie thématique sur Babelio. Non, c’est plutôt le passage où « la fille de 58 » lit avec stupéfaction Le Deuxième Sexe et se retrouve « les yeux ouverts sur un monde dépouillé des apparences qu’il avait encore quelques jours avant, un monde où tout, des voitures circulant sur le boulevard de l’Yser aux étudiants cravatés qu’elle croise en train de monter à l’École Supérieure de Commerce, signifie maintenant le pouvoir des hommes et l’aliénation des femmes ». Cette révélation, quiconque a lu de la sociologie du genre l’a vécue, parce que l’oppression des femmes est l’un des points sans doute où les sciences humaines s’opposent le plus radicalement à l’opinion commune.

D’autres avis :

Télérama, qui se concentre sur les enjeux de reconstitution littéraire,

La Cause Littéraire, qui veut redonner l’idée de l’année 1958,

Sur Mediapart, la chronique de Juliette Keating,

Le site de la librairie La Buissonnière, qui propose une revue de presse.

Florence Seyvos, La Sainte famille (août 2016)

la_sainte_famille

Quoi que veuille y lire le saint journal La Croix, le titre de ce roman est terriblement ironique. La « sainte famille » suivie ici sur plusieurs années est une famille française traditionnelle. C’est-à-dire une famille où les enfants sont giflés, fessés et parfois fouettés à coups de ceintures, pour leur apprendre à mal cacher leurs envies. Une famille où un père démuni, une mère à bout de nerfs, un oncle pervers alcoolique et une grand-mère ingrate servent de cadre et d’éducateurs à Suzanne et Thomas, frère et sœur tantôt personnages et tantôt instances narratrices.

Autant dire que le livre met mal à l’aise, réveille tous nos mauvais souvenirs d’enfance. Des impressions anciennes reviennent à la lecture du roman : l’âge ancien de notre dépendance et de notre fragilité enfantines. La toute-puissance des adultes de la famille (et plus tard de l’instituteur colérique aux méthodes humiliantes) est tout à fait celle que dénoncent aujourd’hui les nouveaux pédagogues militants , par exemple Yves Bonnardel dans La Domination adulte (2015).

pic3a8ce-jointe-1

Prendre le point de vue d’enfants-témoins pour raconter son histoire est un procédé extrêmement courant de la littérature contemporaine (voir, entre autres, mes chroniques sur NoViolet Bulawayo, Noémi Lefebvre ou Elitza Gueorguieva). Chez l’écrivaine et scénariste Florence Seyvos, c’est l’enfance elle même qui constitue cependant l’objet du récit, dont l’enfant est à la fois le témoin et le héros malgré lui. Le roman décrit en effet « l’excès de pouvoir qui déborde celui qui en use et la circulation de cet excès de pouvoir entre adultes mais aussi entre enfants. C’est un système de vases communicants : l’instituteur est débordé par son pouvoir, la cousine de Suzanne la prend de haut, puis Suzanne elle-même abuse de sa position d’aînée et gifle son frère », comme l’écrit l’autrice. Je crois qu’Yves Bonnardel, ancien anarchiste, ne renierait pas non plus cette vision du pouvoir qui déborde et écrase quiconque le détient.

Au bout de la chaîne hiérarchique des êtres humains, il y a la nature, incarnée par les écrevisses que Suzanne et Thomas vont pêcher au bord du lac : « Quand ils en ont pêché une dizaine, ils remontent à la maison et Suzanne prépare un court-bouillon sommaire. C’est Thomas qui se charge de le jeter dans l’eau bouillante. Meurs ! Meurs ! Salope ! leur dit-il, pour s’encourager » (p. 30). L’on entrevoit alors chez les pauvres enfants de cette « sainte famille » les prémices de tous les crimes environnementaux de l’humanité : la suite logique d’une chaîne ininterrompue d’injustices jamais réparées.

D’autres avis :

Libération, qui cite des interview de Seyvos,

un post-it du blog Bookapax,

le blog Clara et les mots, avec lequel ce n’est pas notre première lecture commune,

Télérama.

Anne-Sophie Subilia, Parti voir les bêtes (Zoé, mai 2016)

thumb-large_subilia_140x210_102

La Gloye, petit lieu-dit bucolique d’Ardennes ou de Champagne (on ne sait pas), « au petit nom imprononçable pour les gens de passage ». Du latin gladiolus, une plante des terrains humides. La Gloye est une mare, une eau stagnante, immobile, qui commence à remuer lorsque des industries s’y installent.

La « dryade » de La Gloye, c’est Claire, la coiffeuse du village. Personne n’a mieux incarné tout l’esprit d’un lieu depuis les héroïnes de Julien Gracq et les nymphes de la Grèce.

Lui est amoureux de Claire. C’est le protagoniste, le héros qui reste anonyme jusqu’à la dernière page où il prononcera son prénom devant les vaches. Son vrai prénom dont le saint homonyme porte, comme lui, une Scie de menuisier d’une main, un livre de l’autre.

Car la terre de La Gloye est une terre cultivée. Les textes les plus anciens fourmillent sous la plume de l’autrice suisse Anne-Sophie Subilia. Virgile, qui célébrait il y a deux mille ans la piété des modestes agriculteurs, inspire de part en part l’éloge de la vie de campagne et le désastre de son industrialisation. Les animaux sauvages commencent à fuir : « l’Enfer est sans oiseaux, as-tu lu quelque part » (p. 100). Quelque part, c’est-à-dire dans Virgile, où le Lac Averne (« sans-oiseau ») est la porte d’entrée des Enfers. Pour moi, La Gloye-Averne me rappelle l’Ebola-Styx sous la plume de Paule Constant.

Le héros traverse, d’un même pas, crise écologique et crise de la quarantaine. Stérile, il croit le monde entier stérile avec lui : La Gloye est amenée à s’éteindre, elle est enterrée dans la « fosse » où les tractopelles creusent le nouveau complexe industriel. Le fameux « Lac » de Lamartine rappelait au poète la perte de son amante ; le lac de Subilia annonce une mort à venir, celle du monde rural qu’elle aime. Mais en affrontant, face à face, l’Argos aux mille paires d’yeux qu’est le capitalisme, le héros se sentira finalement le courage d’avouer sa confiance et son amour aux prés, aux vaches et à Claire, la coiffeuse du village.

Je n’avais rien lu de la passionnante maison d’édition Zoé. Cette première expérience me donne un excellent sentiment sur cette édition dont je voudrais beaucoup lire d’autres autrices. D’autres avis sur Parti voir les bêtes :

La revue de presse des éditions Zoé,

Le blog d’un monsieur,

Un journal suisse,

Un site suisse avec des extraits du livre.