Emmelene Landon, La baie de la Rencontre (avril 2017)

6446d63_18365-5f0xki-sf9mxtj4i
©Francesca Mantovani/Gallimard/Leemage

Née en Australie en 1963, déménagée par sa famille en Europe, où elle apprend la peinture à l’École des Beaux-Arts de Paris, Emmelene Landon a toujours rêvé de retourner dans le continent de son enfance. Elle en a finalement l’audace, et raconte son expérience curieuse dans Le Tour du monde en porte-conteneur, Gallimard, 2003. Et après ? Comment se renouveler, comme artiste ou comme être humain, après avoir achevé le plus grand voyage possible ?

p1020965
Emmelene Landon, extrait de la série Fossiles, 2008

Pour continuer de vivre, Emmelene Landon s’est ouvert deux continents : la fiction, et l’Histoire. La Baie de la Rencontre explore les deux en parallèle. George, personnage d’un précédent roman (Portrait(s) de George, Actes Sud, 2014), revient cette année sur les traces de l’expédition scientifique française en terre Australe du début du XIXème siècle, et de son dessinateur attitré, Charles-Alexandre Lesueur.

La reconstitution attendrie des hauts faits scientifiques de Lesueur m’a rappelé celle, nettement plus politique, de Michèle Lesbre dans Chère Brigande (février 2017). George flâne, recueille des fossiles austraux qu’il collectionne sans but, par curiosité. Pour le dire simplement, ce narrateur-sculpteur est le pur produit du monde des galeries d’art parisiennes, dont les œuvres (rares et entourées de larges murs vides) n’ont jamais de cadre très défini. En panne d’inspiration, George est incapable d’expliquer son voyage : « je me suis lancé comme ça, avec l’idée de me perdre en Tasmanie, de rencontrer quelque chose » (p. 180).

« Nous sommes vivants dans la mesure où ce qui se passe aux antipodes nous concerne » (p. 47) : le principe qui gouverne cette bourlingue est universel. Pourtant, le voyage de George l’est beaucoup moins, puisque l’on apprend, au cours de la lecture, qu’un deuil intime, inexplicable, justifie son enquête erratique.

Le deuil, qui resurgit par intermittences dans le récit de voyage, donne son intérêt à un roman qui, sans cela, paraîtrait frivole et même bourgeois. Le deuil inspire aussi au narrateur ses meilleures formules, par exemple lorsqu’il s’exclame, devant un paysage de Tasmanie : « [c’est] tout ce dont j’ai besoin pour parcourir la mémoire de ce que je n’ai pas vécu » (p. 183).

fictif-au-royaume-des-kangourous_333738_pgbighd

Voilà les seuls autres avis en ligne que j’ai trouvés : Le Monde des Livres, et Le Quotidien Julia. Ce livre s’est fait discret à sa sortie, et la rentrée littéraire l’a malheureusement tout à fait enterré.

Emmelene Landon, La baie de la Rencontre, Gallimard, 2017, 224 p., 18€.

Publicités

Hors-série : Elizabeth Browning

c98424d96b4983028463e16a2e85e240-elizabeth-barrett-browning-robert-browning

Dans l’Angleterre romantique du milieu du XIXème siècle, le couple formé par Robert et Elizabeth Browning paraissait un idéal amoureux tout à fait unique. Leur histoire était connue de toute l’Europe : dans son enfance, Elizabeth était souffrante d’une maladie indéterminée, mais qui avait sûrement à voir avec sa dépression nerveuse. Elle avait été en effet traumatisée par la mort de son frère adoré, disparu en mer à Torquay en 1840. Or son père la couvait et la protégeait de toute intrusion extérieure ; elle était comme « enterrée » d’avance, écrivait-elle en 1841.

Elle se sentit sauvée par le lien épistolaire qu’elle noua avec un autre poète illustre, Robert Browning. Celui-ci enleva Elizabeth à son père, l’épousa en secret, et lui inspira nombre de ses poèmes, où elle dépeint son mari en Prince salvateur… Pour autant, Elizabeth n’est pas la dupe des mises en scènes masculines ; elle en touche un mot dans une lettre du 31 octobre 1845 : « Pourquoi les femmes sont-elles à blâmer si elles agissent [en amour] comme si elles avaient affaire à des escrocs ? N’est-ce pas le simple instinct de préservation qui les rend ainsi ? Ceux-là font des femmes ce qu’elles sont. […] Oh voir comment les hommes s’y prennent avec ces choses ! voir comment un homme, soutenant avec prudence de chaque côté la redingote d’une vanité brodée pour la protéger de l’humidité, s’ingéniera à vous dire avec tant de mots qu’il… pourrait vous aimer si le soleil brillait ! »

Son histoire témoigne singulièrement de la difficulté, inhérente au romantisme, d’être une femme poète : l’union mystique des âmes et des cœurs doit passer par une stricte égalité entre les êtres ; or l’égalité n’est pas possible dans un couple du XIXème siècle puisqu’une femme y est toujours « le sexe faible ». « Puis-je verser ton vin / Quand ma main tremble ? » se lamente dans ses vers la poète. Ainsi je suis ému par cet aveu d’Elizabeth dans une lettre du 23 février 1846 à son futur mari : « Mon ambition, lorsque nous commençâmes notre correspondance, était simplement que vous oubliiez que j’étais une femme (étant lasse et blasée des vaines galanteries par écrit) ». Peut-être le couple n’était-il pas nécessairement la forme qu’elle rêvait que leur relation prît : c’est la forme qu’elle prit cependant.

13002881

Entre 1847 et 1850, la poète fut prise de craintes et de remords sur ses décisions précipitées avec R. Browning ; elle écrivit pour s’en défaire des Sonnets portugais, 44 sonnets d’introspection et de promesses amoureuses, dont le titre rappelle les Lettres portugaises qui firent couler des larmes au XVIIème siècle européen. J’aime ce sonnet 18 qui rappelle le cadeau que fit Robert à Elizabeth, d’une mèche de ses cheveux : telles étaient parfois les offrandes entre deux amants, comme l’a rappelé l’exposition « Cheveux chéris » du Quai Branly en 2013.

J’apprends avec ravissement que Virginia Woolf a écrit en 1933 la biographie d’Elizabeth Browning, où elle prête la plume au chien de la poète, Flush.

Marion Guillot, Changer d’air (2015)

51-kj0d6-tl

Encore ! Encore un roman à la mode des éditions de Minuit, de Toussaint et d’Echenoz, du minimalisme. Et cette fois, sans les énigmes subtiles qui apportaient une variation bienvenue dans Le Triangle d’hiver de Julia Deck, par exemple.

Le Monde écrit que l’intention de Marion Guillot était précisément le pastiche de ses filiations, beaucoup trop évidentes. Admettons : mais la frontière est ténue entre pastiche et psittacisme. De l’auto-dérision, les grands auteurs des éditions de Minuit en avaient déjà : voilà pourquoi les pasticher revient, en fait, à les singer.

Malgré une ou deux idées malicieuses ici ou là (le rapprochement du héros qui fuit sa propre vie avec un poisson rouge qui saute de son bocal, etc.), ce roman me paraît donc assez redondant. Cependant, suivant un paradoxe cher aux éditions de Minuit, quand on a raté, on a réussi ; la sensation d’asphyxie totale que ressent le lecteur à voir rabâcher des recettes littéraires triviales éveille en nous, effectivement, bravo, le désir de « changer d’air ».

Comme d’habitude avec les éditions de Minuit (merci à elles et longue vie), toutes les critiques parues dans les journaux sont recopiées sur la page internet du livre.

Hélène Zimmer, Fairy Tale (mars 2017)

Voilà un nouveau zigzag pour éviter la rentrée littéraire, et cependant continuer de recenser des romans récents. Fairy Tale est paru en hiver 2017, en pleine tourmente des librairies, tandis que l’actualité présidentielle brûlante détournait le public de toute lecture plus dense qu’une feuille de papier journal. Pourtant il n’a pas manqué d’étonner la critique.

Il y avait de quoi. C’est un livre-scandale, vulgaire, violent et dégoûtant à maints endroits. On n’y voit pourtant rien que des « platitudes » (c’est le dernier mot du roman, p. 285) : famille nombreuse, précarisation, télévision, aliénation, consommation. Pourtant il faut bien admettre qu’à part chez Virginie Despentes, on n’a pas l’habitude de les retrouver dans un roman.

fairy-tale

Les vies des personnages semblent se dérouler sans but, sans espoir. Néanmoins, l’étincelle d’un désir nouveau naît chez Coralie le jour où, devant la télévision, elle découvre l’émission de télé-réalité « Fairy Tale« . Le principe : une affable présentatrice retrouve un emploi à des chômeurs de longue durée. Véritable Bovary du XXIème siècle, Coralie (qui se montre toujours d’un réalisme résigné) décide soudainement de croire aux contes de fée. Elle inscrit à l’émission son mari Loïc, chômeur en fin de droits.

Hélène Zimmer monte alors plusieurs intrigues simultanées. L’émission de télé décide, contre toute attente, de venir chez cette famille médiocre, chamboule les équilibres et fait éclater les tensions. Parallèlement, au travail de Coralie, un pitoyable chefaillon décide de la surveiller par caméras cachés suite à ses piètres performances comme vendeuse et comme collègue. Ainsi toute la famille se retrouve, pour son plus grand malheur, sous les caméras, en liberté surveillée.

On découvre alors – c’est peut-être la plus triste des découvertes – qu’il n’y a rien à découvrir. À l’image, en effet, la famille apparaît parfaitement insignifiante, à moins (comme ne manque pas de faire la télé) d’y ajouter un sens mensonger. En somme, la seule qui détient la vérité sur cette famille, c’est la romancière elle-même, Hélène Zimmer, qui connaît bien la différence entre la plume et la caméra puisqu’elle est également actrice et réalisatrice de films. En cela, Fairy Tale me rappelle Ce qui nous sépare, d’Anne Collongues, cette photographe dont le roman tentait de dépasser les limites qu’elle avait rencontrées dans sa pratique de la photographie.

maxresdefault
H. Zimmer lisant Fairy Tale pour Les Inrocks

D’autres avis : Libération qui se souvient aussi du premier film d’Hélène Zimmer en tant que réalisatrice, en 2015 ; pour les abonné-e-s, Le Monde ou Les Inrocks ; l’avis laconique de Toutelaculture ; les blogs Mon book club et Sérendipité.

 

Hors-série : Ann Radcliffe, Les Mystères d’Udolphe (1794)

Comme la Renaissance est italienne, comme les Lumières sont françaises, le Romantisme, lui, est anglais. Et comme la Renaissance en Italie, le romantisme a bien, en Angleterre, plus d’un demi-siècle d’avance sur le nôtre. Dès le XVIIIème siècle, anglaises et anglais lisaient des romans historiques et des poèmes passionnés, qui ne trouveront des équivalents français que chez Hugo et Lamartine.

Un genre littéraire anglais s’impose à la fin du XVIIIème siècle et impressionne toute l’Europe : c’est le roman « noir » ou « gothique ». On y rencontre des fantômes, des brigands, et d’autres ombres plus mystérieuses encore ; on tremble, on hurle, on aime, et tout cela entre les murs d’un vieux château ou d’un domaine abandonné, où règnent les ronces.

les-mysteres-d-udolphe

Ann Radcliffe, petite bourgeoise à la vie ordinaire en apparence, est l’autrice d’un chef-d’œuvre du genre que toute l’Europe acclamera, même ceux qui blâment les lectures romanesques : ce sont Les Mystères d’Udolphe, 1794, que la France connaîtra en 1797, dans la traduction passionnément désuète d’une aristocrate aventurière, Victorine de Chastenay. L’autrice d’Orgueil et préjugés, Jane Austen, a écrit quelque part (quoique peut-être ironiquement) : « tant que j’aurai Udolphe à lire, il me semble que personne ne pourra me rendre malheureuse ».

Le premier livre de ces Mystères fait entendre clairement l’influence de Jean-Jacques Rousseau. L’héroïne, Emilie Saint-Aubert, est l’équivalent féminin de l’Emile. Elle et lui ont reçu de leur père la même éducation : « en cultivant son esprit, Saint-Aubert [son père] lui avait assuré un refuge contre l’ennui et l’oisiveté. La dissipation, les brillants amusements, les distractions de la société ne lui étaient point nécessaires. Mais en même temps, Saint-Aubert avait développé les touchantes qualités de son âme ; elle répandait sa bienveillance autour d’elle, et les maux qu’elle ne pouvait écarter par ses secours, elle les adoucissait par la compassion et la bonté ; en un mot, elle savait compatir aux douleurs de tous les êtres qui souffraient » (p. 168).

Radcliffe_Chastenay_-_Les_Mysteres_d_Udolphe_frontispice_T1

Mais bien vite, le père meurt, et les ennuis commencent. D’abord Valancourt, le courtisan, se montre plus entreprenant : quand le chat n’est pas là… Surtout, la terrible Mme Chéron, sa tutrice, l’emmène jusqu’en Italie, à travers les Alpes dont elle redoute et admire à la fois les sublimes « précipices » (le mot revient sans cesse, preuve d’une fascination peut-être malsaine). Bientôt, au milieu des montagnes, elle sera comme emprisonnée au château d’Udolphe, plein de dangers et de secrets anciens. Le siècle de la Raison se laisse donc bien parfois emporter par la « superstition », pour le dire comme la traductrice, qui écrit dans ses Mémoires : « Udolphe me causait un ébranlement dans l’imagination dont ma raison n’a jamais su me préserver. Les terreurs d’un bruit sourd, d’une ombre prolongée, d’un effet fantastique enfin, m’atteignent encore comme un enfant et sans que j’en puisse trouver la cause ».

Ce genre de romans peut, moi aussi, me tenir éveillé toute une nuit ; ses presque 900 page ont passé plus vite à mon goût que certains films d’horreur pénibles de guère plus d’1h30. Surtout, le style de la traductrice est une source perpétuelle d’amusements, par exemple cet emploi archaïque du verbe « intéresser » : « Maddelina parlait peu ; mais ce qu’elle disait était dit d’une voix douce, accompagné d’un air modeste et complaisant qui intéressait Emilie » (p. 557). La tournure du style révèle en fait une manière de se comporter et de se ressentir. Quand arrive un rendez-vous amoureux à la fois espéré et redouté : « Emilie se présenta avec un extérieur composé ; mais Valancourt, trop agité, fut quelques minutes sans pouvoir parler » (p. 684). J’aime cet « extérieur composé » qui suppose, sans jamais le dire explicitement, un intérieur décomposé…

frontiscipe

Ann Radcliffe, Les Mystères d’Udolphe, trad. Victorine de Chastenay, Folio classiques, 2001, 912 p., 13,50€.

 

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse (2014) [2011]

Pourquoi, une fois de temps en temps, et surtout un mois d’août à la plage, ne pas lire un best-seller international ?

Elena Ferrante est le pseudonyme d’une romancière à succès, née à Naples en 1943, et qui n’a été formellement identifiée que très récemment : il s’agirait d’Anita Raja, éditrice et traductrice italienne d’écrivaines féministes du monde entier (et de Christa Wolf en particulier).

cover_9788876411724_621_600

Pour parler de L’amie prodigieuse, il faut commencer par la fin : son immense succès éditorial. La tétralogie entière a tenu en haleine des millions d’hommes et de femmes de tous les pays, de tous les âges, à la ville et à la campagne, diplômés ou pas, depuis la parution du premier tome en 2011 (mais en 2014 en France, grâce à la traduction d’Elsa Damien). Autour de moi, où que j’aille, on lisait Elena Ferrante : au travail, à l’université, dans ma famille, à mes loisirs. Une « Ferrante fever« , disent les journaux.

On ne comprend pas encore très bien le phénomène d’addiction à des fictions (littéraires ou télévisuelles) ; les textes théoriques abondent sur le sujet, et ce n’est pas moi qui vais résoudre cette épineuse quadrature. Sur L’Amie prodigieuse, le premier tome, j’ai cependant quelques mots à dire.

l-amie-prodigieuse-713457-621x10241

Il raconte l’enfance et l’adolescence d’Elena (la narratrice) et de sa meilleure amie Lila, dans une banlieue pauvre de Naples. Tout au long de cette initiation, le roman suit des rails très stricts : il s’agit sans cesse de l’émulation, de la rivalité entre les deux personnages. À l’école, dans leurs familles, plus tard avec les garçons ou bien au travail, sans cesse Elena et Lila se comparent, se mesurent à l’aune de l’autre. Même lorsque Lila n’est pas présente, elle « agit comme un fantôme exigeant » (p. 120) sur sa comparse.

Or Lila est une fille en effet « prodigieuse », fascinante, qui prend sans cesse des décisions extrêmes et n’hésite pas à user de la violence ou de la méchanceté les plus frontales pour arriver à ses fins. Elle ne souhaite rien d’autre que le bonheur de son quartier et la paix entre les familles (ce qui la rend sympathique), mais elle use pour cela de moyens bien à elle, qui étonnent sans cesse.

Toute la vie de ce quartier de Naples est dépeinte en série de courts épisodes, de petites aventures où, immanquablement, Lila fait montre de son extravagance. Il y a quelque chose de systématique, de mécanique même, dans cette écriture ; la romancière ne s’en cache pas, puisqu’elle révèle sa recette elle-même (p. 186) : elle écrit « non pas tant les événements en soi que la cristallisation autour de Lila de tensions d’origines diverses ».

Ainsi rien d’étonnant à ce que L’Amie prodigieuse finisse adaptée en série TV par HBO. Le procédé est celui même qui a fait le succès de tant de séries TV (FriendsHow I met your mother…) : des personnages aux caractères dépeints à très gros traits, exagérés dans leurs choix et dans leurs émotions, procurent toujours un même type d’émotions chez le spectateur quels que soient les événements (potentiellement infinis, là-dessus les scénaristes ont les coudées franches) auxquels ils sont confrontés.

Le style est agréable, et les détails de la vie quotidienne de l’Italie des années 60 sont touchants. Voilà pourquoi on ne se rend pas compte tout de suite à quel point la structure narrative est, au fond, répétitive. En réalité l’écrivaine fait preuve de technicité bien plus que de sensibilité. On s’en apercevra avec évidence à la dernière page, où le premier tome se conclut sur un cliffhanger digne d’un mauvais polar, qui nous incite plutôt à sortir la carte bleue pour acheter le deuxième qu’à méditer sur le sens profond (manifestement absent) des aventures advenues.

Ailleurs : LeParisien s’attarde sur les chiffres du succès ; Bibliobs soutient que le succès d’Elena Ferrante s’explique par la description précise et féministe de la vie et du corps des héroïnes ; LeTemps y voit la preuve d’une grande fluidité du style de l’écrivaine.

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2014, 400 p., 26,50€.

Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli (2015)

On ne se lasse pas des histoires d’amnésiques. Depuis le fascinant Mulholland drive de David Lynch en 2001, j’ai l’impression que les amnésiques qui tentent de reconstituer leur passé sont un ingrédient narratif révélateur de notre époque, à bien des égards oublieuse de ses racines. Je me souviens d’avoir beaucoup apprécié la bande-dessinée très simple de Pénélope Bagieu et Boulet, La Page blanche (2012), où une femme se réveillait sur un banc sans le moindre souvenir de sa vie passée et découvrait qu’elle avait été une femme médiocre et consensuelle toute sa vie. Elle décide alors de détruire tout son passé pour se reforger à neuf.

lapageblanche-2

C’est un peu ce principe qui préside à Histoire naturelle de l’oubli. Claire Fercak emprunte le nom de son héros, Odradek, à Kafka : dans une nouvelle typique de l’époque existentialiste, Kafka rêvait d’un homme qui serait parvenu à se détacher tout à fait de son père, et qui serait donc totalement libre. « L’oubli est l’opportunité de découvrir d’autres façons d’envisager l’existence », dit Claire Fercak dans une interview. Mais chez elle, l’altérité de l’oubli devient une animalité. Odradek, ancien gardien de zoo ayant tout oublié de sa vie passée à la suite d’un traumatisme, désire se débarrasser de sa peau ancienne et revêtir celle… d’un renard « corsac », animal sauvage des steppes (dont le nom rappelle irrésistiblement celui de l’autrice).

Cette métamorphose kafkaïenne dure tout le roman et entraîne le lecteur jusque dans le lieu inévitable de notre littérature contemporaine (et particulièrement des éditions Verticales) : un asile psychiatrique. Je trouve ce genre de folie zoomorphique assez caractéristique du rapport dénaturé que notre société entretient avec la nature. On moque régulièrement, mais non sans beaucoup d’étonnement, les communautés aux USA et ailleurs qui prétendent posséder une identité animale enfermée dans un corps humain, comme les « dog-men ».

Le roman est fondé sur l’alternance de deux voix très différentes, la première celle d’Odradek le renard, la seconde celle de Suzanne, dont on ne comprend pas immédiatement de quel oubli elle est la victime, et qui semble de prime abord plus civilisée. Un détail typographique que beaucoup de professeurs comme moi remarqueront : Suzanne marque ses paragraphes d’un alinéa, pas Odradek. Finalement, ces deux figures se rencontrent dans le lieu le plus improbable pour des amnésiques : une bibliothèque…

bm_cvt_histoires-naturelles-de-loubli_308

L’autrice lit les premières pages du roman sur France Culture ici. Voir ailleurs l’avis de la librairie Charybde et surtout celui de remue.net.

Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli, éd. Verticales, 2015, 192 p., 17,90€.

Hors-série : 4 confessions documentaires

Au rayon des nouveautés en librairie, on voit souvent apparaître des livres engagés, traitant de tel ou tel sujet de société, essayant de faire passer un message à partir de l’expérience individuelle de l’autrice. C’est un genre bien particulier d’essais, à la frontière entre le documentaire, l’autobiographie et le pamphlet. Le principe d’apporter sur la place publique une vérité intime cachée me rappelle assez C’est mon choix, la fameuse émission de télé des années 1990 qui a la peau dure. Ces lectures ne sont jamais inutiles. Elles aident à se rendre compte du contexte culturel dans lequel s’écrivent les livres aujourd’hui.

Parfois d’ailleurs, ces livres découlent d’une intention fort louable et mènent un combat juste et émouvant : en voici quatre exemples que j’ai découverts récemment.

le-grand-mystere-des-regles

Deux livres font beaucoup parler d’eux parmi les organisations féministes en ce moment. Le premier est celui de Jack Parker, Le grand mystère des règles. Il s’agit d’un abrégé de connaissances touchant tout ce qui concerne les menstruations. L’autrice, qui est aussi l’administratrice du blog Passion Menstrues, nous partage son rapport aux règles, dans le but de défaire le nœud du silence et du tabou qui entoure ce sujet. En fait, j’ai appris en la lisant que le mot même de « tabou » désignait les règles, chez les polynésiens. J’ai appris beaucoup d’autres choses, comme l’existence de cette consternante tradition méditerranéenne de la « claque des premières règles« .

dcr7nxxxoaadkcc

Le deuxième est le livre de Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse. Nettement plus autobiographique que le précédent, il dresse cependant, par petites touches, un tableau édifiant du sort réservé aux personnes grosses dans la France d’aujourd’hui. Je l’ai trouvé d’autant plus émouvant que l’environnement familial décrit par l’autrice est totalement dépourvu de livres et de culture écrite ; G. Deydier a donc fait preuve d’une admirable persévérance pour accomplir la démarche de se publier.

51dcz0gstml-_sy346_

Je voudrais aussi citer deux essais féministes de ce type, un peu plus anciens mais qui pourraient intéresser certain-e-s. Le premier est celui de Florence Rivières, L’art de la pose (2015), auto-édité. Rivières y raconte ses débuts comme modèle amatrice, et vante les mérites féministes de la photographie de mode, en utilisant les arguments du féminisme body positive des Américaines.

chesler-phyllis-journal-d-une-mere

Le second est plus ancien et publié aux éditions des femmes, vénérable maison qui a fait le pari de ne publier presque que des femmes de lettres. C’est le récit de Phyllis Chester, Journal d’une mère (1983), qui raconte vingt mois de grossesse et de maternité, s’interrogeant sur le sens d’être mère lorsqu’on est écrivaine et féministe comme elle.

Pour des avis plus complets, aller voir :

sur Jack Parker, La Tournée des livres, Neomisian ;

sur Gabrielle Deydier, Sana Guessous ;

sur Florence Rivières, son site internet, et Osmophoria ;

sur Phyllis Chester, en anglais, Liberation Collective.

Jack Parker, Le Grand Mystère des règles, Flammarion, mai 2017, 256 p., 19,90€ ; Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse, Goutte d’Or, mai 2017, 150 p., 15€ ; Florence Rivières, L’Art de la pose, auto-édité, 2015, 300 p., 30€ ; Phyllis Chester, Journal d’une mère, éditions des femmes, 1983, 230 p., 15,75€.

Claire Castillon, Les Messieurs (2016)

Une partie de la critique est complètement passée à côté. C’est un recueil de nouvelles dérangeantes sur les amours de jeunes femmes envers de vieux, voire très vieux « messieurs » qu’elles ont « terriblement envie d’aimer », sans jamais bien y arriver. Or, on a pris ces textes pour des nouvelles érotiques (Elle), ou bien au contraire pour une « vengeance » de l’autrice envers les hommes (On n’est pas couchés).

Reprenons. Comme l’a expliqué Claire Castillon à The Socialite Family, dans ce livre, elle n’a « pas voulu parler des hommes » (ce que les critiques masculins ont peut-être du mal à entendre, habitués qu’ils sont à ce qu’on parle d’eux). Les nouvelles sont toutes (à une exception près) racontées du point de vue de la femme. C’est ce point de vue que Castillon propose de faire entendre. D’une nouvelle à l’autre, on voit une amante pleine d’illusions et prise de mille peurs étonnantes : comment embrasser un homme né en 1927 ? De quoi a l’air, au lit, la calvitie d’un vieux monsieur ? Vont-ils mourir en jouissant ? Et surtout : « si je ne le fais pas, qui le fera ? » (p. 120).

118034_couverture_hres_0

« Je sentais que Joseph est ce que le tarot de Marseille appelle un diable, une sorte d’être magnétique doué d’un pouvoir sur les autres. Autrement dit,un trajet droit dans le mur », écrit l’amante d’un « patriarche effondré » (p. 99). De manière générale, les amours gérontophiles sont marquées au coin d’une inquiétude, d’une catastrophe imminente : la mort de l’amant, qui pourtant n’intervient effectivement que dans la dernière nouvelle du recueil, « Pique-nique au cimetière ». Ces femmes tentent, mais en vain, de (se) donner l’illusion coupable que le temps ne passera pas.

L’avis de Frédéric Beigbeder : « Claire Castillon fait aux hommes ce que Henri de Montherlant faisait avec une immense misogynie dans Les Jeunes filles« , n’est ainsi pas vraiment à propos. J’y verrais plutôt une relecture proustienne des illusions de l’âge et des illusions romanesques, de la passion humaine de se mentir incorrigiblement à soi-même. Passion dont seule la mort peut nous débarrasser.

maxresdefault

D’autres avis sur : Les Petits Livres, Cactus Presse, Toute la culture. Une interview de Claire Castillon ici.

Claire Castillon, Les Messieurs, éditions de l’Olivier, 2016, 176 p., 16,50 €.

Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas) (2015)

mourirexistepas

Un blog littéraire, c’est un budget considérable, surtout quand on veut « se tenir à la page » et lire les parutions les plus récentes aussitôt qu’elles paraissent. Alors depuis un certain temps, j’emprunte des livres à la médiathèque Hélène Berr, à Paris. Cela me fait de considérables économies et je suis toujours ému de ce nom, Hélène Berr, qui fut celui d’une écrivaine juive qui ne vécut que 24 ans (1921-1945), et fut battue à mort par un gardien à Auschwitz.

Surtout, les bandes dessinées sont généralement au-dessus de mes finances de doctorant, et j’ai découvert de vrais trésors en les empruntant là-bas. Aujourd’hui, évoquons simplement celle de Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas). C’est l’histoire extrêmement touchante de la dépression d’un orphelin devenu peintre, et de sa difficile guérison. Dans ce parcours cathartique, le jeune homme est aidé par des créatures imaginaires qui surgissent des tâches d’acrylique répandues dans les cases…

DSCN5065

Le procédé est outré dans les dernières pages, lorsque le héros revient d’entre les morts, et que l’autrice fait dialoguer entre elles, par ajouts de bulles émouvantes et amusantes, des taches qui semblent surgies du hasard de l’encre répandue sur la page. En somme, le livre nous apprend à remettre des mots sur ce qui a souillé la page blanche de notre enfance.

DSCN5069

D’autres avis ailleurs : Chez Mo, BD Gest, La Cité de la BD. L’ouvrage a reçu la mention spéciale du prix Artemisia 2016, qui récompense chaque année une BD écrite par une femme.

Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas), La Boîte à Bulles, 2015, 96 p., 18 €.