Fanny Chiarello, Dans son propre rôle (2015)

Fanny Chiarello mène carrière sobrement, parsemant sa bibliographie de titres humbles et auto-dérisoires : Collier de nouilles (2008), Le Blues des petites villes (2015), Je respire discrètement par le nez (2016). Elle est aussi adepte de genres littéraires considérés comme mineurs, tels le blog ou la littérature jeunesse. En 2015, Dans son propre rôle a marqué l’aboutissement d’une certaine philosophie qui parcourt ses ouvrages et que résume sa devise : anything goes.

Tout suffit, tout convient à Fanny Chiarello, même des personnages humbles de veuves anglaises, désolées, mais encore fières, comme dans la chanson de Verlaine. Fennella et Jeanette, les héroïnes, deux domestiques apparemment sans histoire, vivent en réalité à l’ombre de traumas anciens. Elles pleurent même les mouches mortes que personne ne pleure (p. 16). Mais, comme dans le fameux roman de Muriel Barbery L’Elégance du hérisson (2006), les simples domestiques cachent un raffinement inattendu. Ici, c’est une passion commue, insoupçonnée, pour l’opéra.

On attend, on espère leur rencontre. Elle arrive. On est déçu, bien sûr. Les deux héroïnes repartent, tristes ; elles se sont manquées. Et puis quand même la rencontre a laissé des traces, chez Jeanette par exemple : « elle l’avait refusée, avait souhaité la nier, mais le travail était fait désormais, la brèche était esquissée » (p. 229).

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Un peu à la manière des récits du sensible, des romans phénoménologiques comme peut en écrire une Christine Montalbetti ou une Célia Houdart, Fanny Chiarello décrit ce qui se passe de grave et d’important dans le microcosme de la conscience individuelle. Les drames sentimentaux y sont alors des guerres intérieures, même reniées : « un choc, sans doute, mais Fennella n’emploierait pas le mot de traumatisme, pas après avoir vu des hommes rentrer mutilés de la guerre, des veuves quémander du pain pour les enfants… » (p. 136).

On peut donc y voir un excellent et subtil renouvellement du motif de la domesticité anglaise, ce monde ancillaire qui sert bien souvent de cadre à une littérature de gare de moindre tenue.

Ailleurs :

La Cause littéraire, qui résume exactement l’intrigue ;

Un avis de l’Insatiable Charlotte ;

La présentation du roman par son autrice sur Youtube.

Fanny Chiarello, Dans son propre rôle, éditions de l’Olivier, 2015, 240 p., 18€.

Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle (avril 2017)

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Trois amis, trois citoyens du monde, passent la soirée dans un petit appartement mal rangé. Ils dialoguent autour d’un thé, d’un verre de vin, plus tard d’un whisky. Ils préparent une « expédition », prévue de longue date, mais surtout ils évoquent l’origine et la finalité de toutes les actions humaines.

C’est comme si le théâtre philosophique de Sartre était devenu convivial, comme si Épicure avait écrit Le Banquet. Dans cet « appartement-bateau » (p. 55), où l’on se croirait seuls au monde, les conversations ne connaissent aucune limite, aucun ordre. Une théière, un puzzle, la Lune à la fenêtre : tout a quelque chose à nous apprendre, tout est prêt à nous offrir une leçon sur l’écriture et la vie.

Quelle philosophie émerge des vapeurs d’alcool et des rayons de la Lune ? Comme les plantes du « jardin en mouvement » de Gilles Clément, les « pensées-gazon » de Lucie Desaubliaux (p. 103), si terre-à-terre qu’elles semblent insignifiantes, esquissent et indiquent une éthique de la non-intervention, où l’on savoure l’incertain et le potentiel, plus encore que l’accompli. En cela résolument moderne, le roman promet et admire d’avance, à la manière du narrateur de Tristram Shandy, des quêtes jamais réalisées et des pages jamais écrites.

Dans les derniers chapitres pourtant, le terrible principe de réalité vient frapper à la porte, sous la forme de la propriétaire de l’appartement, madame L. (pour Lucie?). Elle est venue réclamer son loyer. Il est alors temps d’une dernière leçon : à personne d’autre qu’à nous n’appartiennent notre temps et notre espace.

Le roman est donc à l’image de son autrice, Lucie Desaubliaux, débordante elle aussi : poète, dessinatrice, géomètre, photographe, parolière, rédactrice de post-its… On comprend vite, à parcourir son site internet, que La nuit sera belle est un grain de sable dans la plage immense de ses productions et performances. Ce premier roman, très humble et sensible, n’a déjà plus la tonitruance d’un écrit de jeunesse qu’il est pourtant : c’est donc sa discrétion même qui le rend remarquable, un peu à la manière d’un roman de Claire Huynen. Trois mois après sa sortie, on ne trouve guère en ligne, sur ce roman, qu’une chronique, très juste au demeurant, de Philomag. A l’inverse de son personnage tapageur Todd C Douglass, « qui aime faire retentir ses ouvertures » (p. 124), L. Desaubliaux signe avec La nuit sera belle un éminent murmure.

Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle, Actes Sud, 2017, 192 p., 18,50€.

Aya Cheddadi, Tunis marine (mars 2016)

Je joue mon rôle dans votre univers
Et vous dans le mien
Ne m’oubliez pas

Ainsi se lamente (p. 122) Aya Cheddadi, poète morte le 6 janvier 2015, à trente-six ans, laissant inédit un recueil de poèmes rassemblés quelques mois avant son décès.
Née de mère japonaise et de père marocain, c’était bien la seule poète française qui puisse ouvrir un recueil sur Tunis avec une section de poèmes intitulée : Ikebana. Les poèmes, de tonalité légère et lyrique, font bien souvent rimer la plainte et l’amour de la Méditerranée, « lamente » et « la menthe ». Les légendes marines s’y mélangent, et le personnage fondateur Elyssa (Didon) croise ici Mélusine la femme-serpent, Tanit la déesse punique, et bien d’autres encore.

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Plusieurs sections font de claires références à l’actualité tunisienne passée ou à venir. La révolution du jasmin est pour elle l’occasion de célébrations lyriques de Mohammed Bouazizi. Le titre « Après l’attentat », p. 41, peut-il être lu autrement que comme la prémonition posthume d’une année 2015 où la Tunisie connaîtrait trois attentats sanglants ? À partir de ces realia, Cheddadi parvient toujours à un jeu de langage, comme cet étonnant pantoum intitulé « Brèves » (p. 49), qui fait rimer des titres de journaux entre eux.
Qu’est-ce qui donne à la poète l’insouciant optimisme de faire rimer les tragédies ? Sans doute une grande naïveté voulue, recherchée, sensible dans certaines emphases déclaratives (p. 132) :

Je ne le dirai pas
Jamais n’est pas un mot de la réalité
jamais est un mot-lunette pour ceux comme toi
qui ont besoin de certitudes extérieures
Je n’en ai pas besoin moi

Sans ces certitudes intérieures, poétiques, aujourd’hui, le nom d’Aya Cheddadi aurait peut-être été oublié.

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Didon écrivant, manuscrit du XVIe siècle, BnF ms. 873

On trouve très peu de ressources en ligne au sujet de ce recueil. Citons quand même :
la lecture d’un poème par une booktubeuse : Zinzoline ;
L’avis-postface de Tahar Ben Jelloun ;
L’avis lapidaire quoiqu’enthousiaste de Carte diem.

Aya Cheddadi, Tunis marine, Gallimard, mars 2016, 168 p., 13,50€.

 

Sylvie Kandé, Gestuaire (octobre 2016)

Voilà que nous parvient, depuis les États-Unis où écrit et enseigne Sylvie Kandé (poète-traductrice-romancière franco-sénégalaise), son Gestuaire.
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Une tentative de « grammaire transitoire », dit-elle, capable de raconter les expériences, belles ou traumatiques, douces ou violentes, nées du métissage et de l’esclavage en Amérique. Gestes que la France métropolitaine n’a pas connus et qu’elle n’a jamais nommés. Il n’est pas jusqu’au « Génocide » (titre d’un poème p. 26) qui n’exige, pour être compris du lectorat métropolitain, sa poétique traduction.
Dans ces pages, les époques et les savoirs sont mêlés, puisés à toutes les sources. Pour écrire sa poésie, S. Kandé s’appuie sur l’histoire : « pensez qu’il m’a fallu étudier les lukasa pour écrire Lagon, lagunes. Tableau de mémoire (Gallimard, 2000) et la méthode de construction d’une pirogue pour La quête infinie de l’autre rive (2011) ! » Nullement asservie à cette histoire cependant, elle s’en libère par des tableaux dont de nombreux poèmes (« Survivre selon Alice », p. 24, dédié à Alice Martinez-Richter ; « Au sujet du retable des neufs esclaves », p. 89, etc.) constituent les ekphraseis, où la parole anime et raconte l’image.
Il reste peu de choses à dire de son recueil après la présentation et l’entretien réalisés par Diacritik ici. Nous tenterons quand même quelques mots. Comme l’épopée de 2011, cette « chanson de gestes » de S. Kandé célèbre et remémore des « records »et exploits nés de la volonté de survie en milieu haineux : « la haine qu’en dire sinon qu’à jamais elle sacre » (p. 48). Le personnel dramatiquea de la tragédie des rejetés : les « mouettes » et les « muettes » (p. 12), les identités en « miettes » (p. 34), les « phalènes » mêmes (p. 64), que calcine la lampe. On trouve aussi des pièces de tonalité plus légère, comme la fable « L’Œuf et la pierre » (p. 88). Sans céder au lyrisme d’un Esprit universel qui traverserait les continents, les espèces et les genres, la poète laisse la porte ouverte à une possibilité : « Toutes les pierres ne sont pas vivantes mais certaines le seront Retiens ton pied » (p. 59).
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Alice Martinez-Richter, Survivre, 1974.
Ailleurs :
Une bibliographie de Sylvie Kandé dans Recours au poème ;
Le comparant aux précédents ouvrages de S. Kandé, Lelittéraire salue un recueil métisse « enfin dégagé de la gangue intellectuelle d’un parcours universitaire prestigieux ».
L’avis d’En attendant Nadeau
Sylvie Kandé, Gestuaire, Gallimard, octobre 2016, 112 p., 12,50€.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige (2014)

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La couverture reproduit une photographie authentique de la grand-mère de l’autrice. Le livre raconte et reconstitue l’histoire de cette émigrée aux États-Unis, fuyant le génocide arménien et grec, fuyant cette époque où « un officier ottoman pouvait acheter une Grecque et la ramener chez lui de façon définitive pour quatre-vingts cents » (p. 22).

L’exilée ne manque pas de ressources. Elle devient effeuilleuse burlesque, et se fait un nom dans tout le pays. Mille noms, même : Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat

Après un premier livre sur son père héroïnomane, Eleni Sikelianos reprend le cycle généalogique, cette fois par sa branche maternelle. Lectures romanesques, montages de sources diverses (toutes authentiques), éparpillement des documents historiques disponibles : telles sont les méthodes de l’enquêtrice, méthodes aussi atypique que l’objet de sa quête. La danseuse de cabaret n’a laissé derrière elle que des coupons de journaux, des actes de mariage (cinq pour être précis), quelques photos, quelques souvenirs chez ses proches. « Ça suffit pour continuer » (p. 32).

À la manière de l’explorateur Cabeza de Vaca, que la poète cite au fil de la biographie, on tente de découvrir, lopins par lopins, un continent inconnu. Ce qu’a pu penser, ressentir sa grand-mère : voilà ce que voudrait nous livrer Sikélianos. Sans grand succès : « [e]lle n’arrête pas de redevenir chat » (p. 156), se plaint la narratrice. À chaque étape du parcours de cette vie étrange, marginale, le livre tente pourtant d’adapter sa mise en page et de se métamorphoser pour faire revivre l’époque et le lieu qui l’ont permise. Pour Actes Sud, le traducteur Claro a su, avec brio, donner l’idée au lectorat français de l’inventivité et de la fraîcheur littéraire d’Eleni Sikelianos.

Vous pouvez lire ailleurs : Lou et les feuilles volantes, qui propose un montage de quelques pages du livre ; les libraires Charybde, chez qui vous pouvez acheter le roman ; enfin l’avis des Inrocks.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige, Actes Sud, 208 p., 22€.

Hors-série : Ingeborg Bachmann, Poèmes 1942-1967

D’Ingeborg Bachmann, poète et nouvelliste autrichienne, dont la mort tragique à quarante-huit ans (en 1973) a interrompu une écriture très abondante, le public français connaissait seulement les poèmes édités de son vivant. Mais les poèmes inédits, légués pour la plupart à la Bibliothèque nationale autrichienne, avaient été édités en Allemagne, dès 2000, sous le titre Ich weiß kein bessere Welt (« je ne connais pas de meilleur monde »). En 2015, certains furent enfin traduits en français, chez Gallimard, dans une anthologie bilingue de presque six cent pages. La traductrice-éditrice, Françoise Rétif, est spécialiste des littératures féminines française et allemande récentes, de Simone de Beauvoir à nos jours. Je voudrais simplement ici faire entendre un poème-manifeste, qui en dit beaucoup, en peu de mots, sur I. Bachmann.

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Plongée dans les « dépressions » et les « nuits » (p. 67) à la recherche du fond des choses (Grund, mot qui revient sans cesse comme un appel), Bachmann garde une méfiance pessimiste qui lui fait dire que « des jours plus durs viennent » (p. 149), comme dans un poème des brouillons inédits, « Enigme » (p. 485) :

Ainsi nous mourrions, pour inséparés
ne plus nous souvenir de ce que
personne ne peut séparer. L’art,
une sale affaire
avec les mots, cela sera honoré,
autrefois je gisais à la lisière de la forêt
et tenais quelques pages griffonnées
pour pures et absolues, elles l’étaient d’ailleurs.
J’en suis de nouveau à ce point depuis que je
vois comment ils agissent avec les mots.
pour le bon Dieu, c’est-à-dire pour la pairie
et les fourmis et les essaims de mouches, pour absolument
autorisés.
Les petites morsures ne m’ont pas dérangée.

Le quotidien de la poète est difficile pour la raison même qu’il est quotidien : la monotonie de chaque jour est l’uniforme d’une guerre contre les « essaims de mouches », comme dans « Tous les jours » (p. 169) :

La guerre n’est plus déclarée,
mais poursuivie. L’inouï
est devenu quotidien. Le héros
reste loin des combats. Le faible
a rejoint la zone de front.
L’uniforme des jours est la patience,
la décoration, la misérable étoile
de l’espérance au-dessus du cœur. […]

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Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or (janvier 2017)

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À lire Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie, on pouvait se demander s’il s’agissait d’un roman nigérian, ou bien seulement d’un roman américain mettant en scène une Nigériane. La question ne se pose plus avec Un Fils en or, de Shilpi Somaya Gowda, romancière canadienne née de parents indiens. De l’Inde, il ne reste guère que ce qu’on peut en voir depuis les États-Unis : l’ayurvéda, les naans et les mariages forcés.

Adichie et Gowda ont toutes les deux été formées et assimilées (« incorporated ») par l’université américaine (Eastern pour l’une, Chapel Hill pour l’autre). Leurs deux romans mettent en scène cette assimilation intellectuelle, doublée à chaque fois d’un amour impossible pour le ou la compatriote resté-e au pays. Pourtant l’héroïne noire et féministe d’Americanah, choisissant par engagement une vie au Nigéria, rend bien pâle le « fils en or » sans défaut, qui finira larme à l’œil et main sur le cœur aux premières notes de l’hymne américain, le jour de sa naturalisation.

Le roman de Gowda fait se succéder trois modèles esthétiques : la série TV, le conte, et le comic. Quand le héros, Anil, part faire un stage dans les urgences d’un hôpital américain, Gowda enchaîne tous les passages obligés de n’importe quelle série médicale (type Dr House). Son amour d’enfance, Leena, restée dans le Gujarat indien, est mariée de force, par ses parents, à un paysan dont la belle-famille lui fera vivre la vie misérable d’une Cendrillon, et elle échappe au triste sort d’une nouvelle femme de Barbe-Bleue. Jouissant des pouvoirs surnaturels que confère apparemment l’université aux USA (ainsi que de l’aisance naturelle du fils aîné, qui fait grincer des dents le lecteur durant les deux cent dernières  pages), Anil revient quelques jours en Inde. Il sauve alors Leena-Cendrillon et envoie le méchant Barbe-Bleue en prison, très facilement.

Voilà pour la subtilité narrative. Quant au style, neutre la plupart du temps, il m’a fait penser parfois (par exemple dans la lettre-testament du père d’Anil) à une succession de phrases trouvées dans des paquets de Yogitea.

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Ainsi, le choix de traduire et publier ce roman m’étonne de la part de l’édition du Mercure de France, qui a longtemps servi de refuge à une écriture exigeante et poétique. La couverture choisie pour ce livre, un jeune indien trouvé sur la banque de photos américano-saoudienne Getty Images, est une véritable violence faite à l’imagination du lecteur, désormais obligé d’imprimer au héros ces traits minces et avenants. Voilà peut-être ce qui arrive lorsque l’on confie une maison vieille de cinq siècles à sa propre sœur et co-actionnaire, comme l’a fait Antoine Gallimard avec l’Isabelle du même nom…

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Frédéric Mitterrand remet l’insigne d’officier dans l’Ordre du Mérite à Isabelle Gallimard, 2011

Ailleurs : les éditions Folio comptent sur ce roman pour obtenir un grand succès commercial et l’ont offert à nombre de blogueurs, dont Folavrilivre, Yuko, ou Latetedansleslivres.

Shilpi Somaya Gowda, Un Fils en or, traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche, 544p., 8€.

 

Négar Djavadi, Désorientale (août 2016)

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Darius Sadr, iranien de fort caractère, pointe une arme à feu vengeresse  sur son père qui a déshonoré les Sadr. Sa mère surgit, suppliante, mais Darius est déterminé. Rien ne semble pouvoir arrêter son geste tragique. Rien, si ce n’est cette question incongrue que hurle alors sa mère : « Tu veux quoi ? Finir comme Raskolnikov ? » (p. 65).

Darius baisse son arme. Il est stupéfait. L’évocation de Crime et châtiment au milieu d’une scène de tension insoutenable, dans la bouche de sa mère dont il n’aurait jamais soupçonné qu’elle connaissait Dostoïevski, qui l’a lu entre deux lessives et à l’insu des hommes de la maison, cette apparition curieuse et décalée qui fait écran entre le bourreau et la victime : tel est peut-être le rôle que Négar Djavadi assigne à la littérature. Le récit désamorce et dénoue des situations et des traumas inextricables : « raconter, conter, fabuler, mentir dans une société où tout est embûche et corruption, où le simple fait de sortir acheter une plaquette de beurre peut virer au cauchemar, c’est rester vivant », écrit-elle.

Dans les « dark times » qui sont les nôtres, Négar Djavadi n’a pas d’autre choix que d’emmêler les intrigues et les personnages, comme le ferait un roman russe, pour noyer les dangers du vécu sous les échos des souvenirs familiaux. Désorientale est une histoire sans fin de l’Iran, centre névralgique de toutes les tensions mondiales depuis plusieurs millénaires. Mille et une aventures historiques insensées conduisant à l’exil de la narratrice en France, et aux destins les plus inattendus.

Surtout, ce qui a valu le prix du Style à ce roman, c’est sa tonalité décalée et son humour noir à toute épreuve, même au moment de raconter les pires traumatismes individuels et collectifs. J’aurais lu ce roman d’une traite avec beaucoup d’amusement, si chaque anecdote de cette saga familiale ne m’avait pas fait sans arrêt lever les yeux de ma lecture, pour méditer aux mille et un sens de ses épisodes successifs.

Ailleurs, d’autres avis :

Télérama met en ligne une interview de l’autrice, qui m’a bien servie pour comprendre son roman ;

L’affligeant magazine Elle a aussi interrogé Djavadi, dans un article évitable ;

Les éditions Liana Levi proposent une revue de presse dithyrambique sur leur site ;

Domiclire a apprécié comme moi »l’humour grinçant » ; enfin

Cultur’elles, à qui le roman évoque, comme à moi, irrésistiblement, la bande dessinée Persépolis, de Marjane Satrapi.

Négar Djavadi, Désorientale, Paris, Liana Levi, 352 p., 22€.

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Shumona Sihna, Apatride (janvier 2017)

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Mina, paysanne de la région de Calcutta, se lance à corps perdu dans une lutte sociale pour faire valoir les droits de sa famille sur la terre cultivée. Esha, indienne exilée à Paris, enseigne l’anglais aux petits français qui, comme une grande part de la société francilienne qu’elle rencontre, la méprisent et l’insultent sans cesse. Les deux héroïnes ne se rencontreront jamais.

Ces deux trajectoires féminines servent évidemment un discours militant fort pessimiste : le roman met en évidence la mondialisation de la misère et du racisme, mais surtout de l’oppression des femmes : Inde et France sont deux pays « où être une femme est un fardeau » (p. 71).

La Tour Eiffel devient même pour Esha une nouvelle Tour de Babel, rempart éternel à toute assimilation culturelle désirée : cette « Tour de la Langue est dressée, les étrangers y volent et voltigent autour, viennent y picorer, y laissent de petites fientes, mais ils ne pourront jamais y installer leur nid » (p. 168). On lit en filigrane certains épisodes biographiques de Shumona Sinha, arrivée en France à 28 ans seulement.

Un personnage secondaire semble pourtant incarner le libre mouvement, le passage facile d’une culture à l’autre : Marie, jeune bengalie adoptée par des français dans sa plus tendre enfance. Ancienne amie d’Esha à Paris, elle quitte cette dernière pour retrouver la trace de ses parents et se retrouve au milieu de la lutte sociale de Mina en Inde. Néanmoins, ce voyage identitaire a des conséquences irrémédiables : au retour, l’amitié d’Esha et de Marie laisse place à l’incompréhension respective…

D’autres avis :

Atasi, plus renseigné que moi sur les réalités indiennes,

Télérama, qui rappelle les anciens combats de Sinha,

Marine Stisi pour Toutelaculture, frappée aussi par le pessimisme généralisé de ce roman sans frontières, et

Médiapart, pour les abonné-e-s.

Shumona Sinha, Apatride, éditions de l’Olivier, 2017, 192 p., 17,50€.

Carole Zalberg, Chez eux (2015)

Après un petit mois de pause dû aux obligations de fin de semestre universitaire, ce blog reprend du service, essentiellement comme agenda d’événements littéraires francophones, mais pas seulement. Aujourd’hui par exemple, il va s’agir d’un court roman de Carole Zalberg.

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Anna Wajimsky, petite fille juive, quitte la Pologne et le cocon familial en cette année 1938, pour se réfugier en France, dans la campagne de Haute-Loire. Là, des anonymes, sans arrière-pensée, parfois sans y penser du tout, prendront sa défense et la protégeront des nazis : il s’agit des Justes, dont un portrait divers et émouvant est donné en forme d’hommage aux inconnu-e-s qui ont sauvé la vie de la mère de l’autrice.

Sur la grande Histoire, ce petit roman ne vous apprendra rien ou presque : les Justes y sont ce que, depuis Simone Veil, on a dit qu’ils étaient (divers, discrets, venus de toute la société française). Le point de vue de l’enfant-narratrice est moins sensible, moins original que dans les romans de Lefebvre ou de Gueorguieva dont j’ai parlé ici ; la jeune Juive ne se permet pas l’insouciance et mûrit très vite, à la dure. À travers le récit entremêlé d’épisodes français et polonais, les phrases souvent elliptiques et sensibles, à travers aussi les mots justes (précisément) de Carole Zalberg, la bonté qui illumina les années sombres (dont la mémoire et l’expérience s’éloignent à mesure que passent les générations) se rappelle à nous avec simplicité.

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Simone Veil à l’Assemblée Nationale

D’autres avis :

Lintern@ute, qui vante ce récit comme « dénué de pathos », à tort à mon avis (du pathos, il y en a, mais tout pathétique n’est pas forcément un défaut) ;

Winnie, qui décrit « un petit livre au grand cœur » ;

Charybde, libraire chez qui ce roman est disponible ;

Arthemiss, qui vante la « justesse » du roman.

Carole Zalberg, Chez eux, Actes Sud, 2015, 112 p., 6,70€.