Amy Hempel, Aux portes du royaume animal (2015) [1990]

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Tout ce que publie la maison Cambourakis est recommandable. L’éditeur a tout pour plaire ; des couvertures magnifiquement colorées et un papier épais agréable à feuilleter, de nombreuses collections de littérature étrangère aux titres curieux et engageants, et surtout, depuis quelques mois, la collection féministe « Sorcières » qui a permis de (re)découvrir en français Rêver l’obscur : femmes, magie et politique, de Starwahk, et Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, de bell hooks (sans majuscules, car c’est un nom de plume). Tout ceci sous l’impulsion d’Isabelle Cambourakis, dont Mediapart donnait une interview en mars dernier (à cette adresse). Bref, j’étais déjà le mieux disposé du monde pour ouvrir Aux portes du royaume animal d’Amy Hempel, traduit de l’anglais par Simone Manceau en 2015.

At the gates of the animal kingdom (1990) est le deuxième des quatre recueils de short stories de l’écrivaine américaine Amy Hempel, dont on peut dire qu’ils constituent son œuvre, puisqu’ils ont été réédités ensemble en 2006, un an après sa dernière publication, et qu’elle n’a rien fait paraître d’autre, ni entre temps, ni depuis. En 2010, lorsqu’on demandait à Amy Hempel ce qu’elle était en train d’écrire, elle répondait :

For the last year, I’ve mostly been writing half-page biographies of dogs on death row, trying to get them adopted from the « kill shelter » in Spanish Harlem.” (« L’année passée, j’ai surtout écrit les biographies, en une demi-page, de chiens condamnés à mort, pour les faire adopter et les sortir du refuge qui pratique l’euthanasie à Spanish Harlem. »)

On pourrait y voir le simple aboutissement d’une carrière d’écriture au service des animaux, ou du monde animal, ou plutôt de l’animalité. Amy Hempel n’a jamais cédé aux sirènes du roman, d’abord comme elle l’a dit, grâce à la rencontre de son éditeur et professeur en creative writing, qu’elle remercie encore au seuil de l’ouvrage, Gordon Lish, lequel l’a sortie du complexe qu’elle avait d’être simple autrice de nouvelles ; ensuite, parce que son écriture est moins celle d’une narration que d’un point de vue. Ces seize brèves nouvelles sont des paroles adressées à nous, lecteurs, par un « je », le plus souvent féminin, qui confie, pas vraiment ses malheurs, plutôt les malheurs des autres, tous les siens d’une certaine manière: « Moi, je suis aussi coupée de toute signification et de toute possibilité de me réaliser que n’importe lequel de ces estropiés » (p. 75). La narratrice est toujours affectée par autrui et cherche à réveiller notre propre empathie lorsqu’elle est étouffée par notre culture et nos représentations faussées du monde, ce qui est essentiellement le cas face à la douleur des animaux, que pour ainsi dire nous méprisons. C’est le cas aussi pour les douleurs des femmes en Occident, qu’Amy Hempel décrit dans certaines nouvelles.

Toutes ces histoires sont à lire avec beaucoup d’attention, parce qu’elles surprennent énormément au premier abord, et que le sens à retirer de chacune est assez difficile d’accès. Dans une nouvelle de trois pages, « Le Centre », la narratrice écoute une amie lui parler d’une association humanitaire, et ses pensées se tournent aussitôt vers le chien de berger bâtard de ses parents ! À charge au lecteur de reconstituer ensuite les réflexions d’Amy Hempel sur les différents aspects de la bonté humaine et animale. Ces brèves surprises, ces effets de chute répétés, nécessaire à l’équilibre d’une courte nouvelle, pourront paraître verser dans la pure provocation pour certain-e-s lectrices et lecteurs. Mais la provocation est une fonction légitime de la littérature, et lorsqu’elle a du sens, comme c’est le cas ici (elle cherche à déterrer chez nous des sentiments enfouis sous la bonne éducation reçue), elle est salutaire.

« Je lis au niveau de la phrase », disait Amy Hempel dans une interview. On peut remercier la traductrice Simone Manceau d’avoir respecté avec soin cette attention à la phrase, en particulier dans des nouvelles, où le rythme de lecture est si important. Par exemple dans les premières lignes de « La Récolte », à mon avis la meilleure nouvelle du recueil : « L’année où je me mis à dire vâse au lieu de vase, un homme que je connaissais à peine faillit me tuer dans un accident. » Et plus loin : « À l’hôpital, après les piqûres, je savais qu’il y avait de la douleur dans la salle, mais je ne savais pas à qui était cette douleur. »

La presse n’a que peu relayé cette publication. Elle a peut-être refusé d’admettre ce que confesse volontiers le blog de Menon, qui n’a « pas compris une seule histoire » du recueil.

Camille Laurens, Celle que vous croyez (2015)

À qui me demandait si j’avais lu feu Stéphane Hessel, du temps où son humanisme chauve et ridé « faisait le buzz sur Canal » -comment dire ça autrement ?- je répondais avec orgueil : jamais lu d’auteur qui ait perdu son temps de vie et de parole devant une caméra de télévision. Beau principe. Pourtant j’ai acheté récemment Celle que vous croyez de Camille Laurens, une autrice bien connue depuis Dans ces bras-là (2000) et qui fait pour chaque livre une fastidieuse campagne d’apparitions télévisuelles.

J’avais acheté ce roman pour donner une sincère et naïve seconde chance à l’autrice et sur la foi du seul prologue, que j’avais lu dans la librairie, et beaucoup apprécié. Le style du prologue est sincère et captivant, c’est une lamentation horrifiée des malheurs faits aux femmes dans le monde, sans ponctuation : « … non je ne me calme pas ils nous vendent ils nous tuent pourquoi je me calmerais enfin écoutez ils nous tuent nous ils nous liquident tout est dans le journal ça dépend de ce que vous lisez comme journal vous êtes des hommes aussi… » (p. 12). Malheureusement, sincérité et originalité semblent disparaître dans la suite.

Celle que vous croyez est un roman qui défend la cause des femmes, un roman dont le féminisme est plus radical que tous les autres romans de Camille Laurens jusqu’ici, parce que face aux injustices les plus terribles, non, on ne se modère pas avec l’âge. J’ai l’impression, peut-être erronée, que les années passées, depuis 2014 disons, ont été marquées par de plus en plus de romans résolument féministes et plus radicaux qu’auparavant. C’est une très bonne nouvelle et la nouvelle cuvée de Camille Laurens doit être saluée. En somme je suis content que le livre soit aussi largement lu et vendu, mais je ne recommande pas sa lecture. Tout à fait en accord avec le mouvement et les injustices qui émeuvent l’autrice, je reste sceptique sur tout ce qui succède au prologue.

Lors de la campagne de publicité audiovisuelle de Camille Laurens, beaucoup de journalistes, qui veulent découvrir le monde tous les jours pour impressionner l’audience, se sont extasiés sur la modernité de l’intrigue, qui témoignait de l’intégration des mondes virtuels dans le roman contemporain. Mais les éditions Arlequin ont entamé cette intégration il y a plusieurs décennies déjà et, en soi, cette nouveauté est sans grand intérêt. D’accord, depuis qu’il y a des avions, on rêve d’avions, on écrit sur les avions, depuis qu’il y a des ordinateurs, on rêve d’ordinateurs et on parle à ceux qu’on aime sur l’ordinateur. L’important, c’est ce que cela devient littérairement.

Qu’est-il au juste, ce roman ? Une même histoire racontée plusieurs fois : une femme d’âge moyen (c’est-à-dire vieille, aux yeux de notre société) séduit un homme que son âge avait rebuté, à l’aide d’un faux compte Facebook où elle incarne une belle fille à la majorité suspecte. Un drame survient à la fin.

Déjà je ne me comprends plus ; les récits croisés, contradictoires, d’un même événement traumatique, à la Claude Simon, c’était mon dada il y a encore quelques années, j’en lisais, j’en écrivais, Rashōmon (1950) était mon film préféré de Kurosawa. Pourquoi ici ça ne marche plus ? J’ai peut-être simplement vieilli, comme l’héroïne autofictionnelle de Camille Laurens. Le dispositif des témoignages contradictoires est facile, il a donné tant de mauvais polars. Il ne me suffit plus à lui seul. Or j’ai trouvé la manière de l’écrire très malheureuse.

En effet, Camille Laurens a versé (au dernier moment peut-être) dans le pire procédé d’écrivain que je connaisse. Pour prouver que son livre était bien de la littérature, elle l’a saupoudré, de-ci de-là, de citations très connues d’auteurs très connus. « Ça a commencé comme ça », « ce fut comme une apparition », etc. Si le lecteur n’est pas assez à bout de ces bouts de classiques étalés comme dans un rayon de supermarché, il le sera après l’épilogue qui s’en vante : « Ce roman contient des citations de : A. Artaud, H. Melville, L. Aragon, J.-F. Lyotard, N. Arcan, J. Racine, D. Winnicott… », suit un paragraphe entier. Le but de l’épilogue est soit d’écraser le lecteur sous les références qu’il n’a pas remarquées, soit d’inviter à la relecture du roman à la recherche de ces citations, et pour ma part je n’ai jamais été passionné des Où est Charlie.

Un bon usage des citations consisterait à faire référence à une esthétique qui intéresse ou concerne le livre qui la cite. Celle que vous croyez mettant en scène des troubles de l’identité auctoriale et narrative,  je peux comprendre que Céline soit cité en tant qu’illustre prédécesseur dans le domaine de l’autofiction. Mais je ne comprends pas ce que viennent faire ici la plupart des autres auteurs. Artaud  et Melville, pour reprendre les deux premiers noms de l’épilogue, n’ont aucun lien avec Camille Laurens et sont juste cités pour la montre. Ce procédé citationnel n’est pas seulement pénible à lire, il est incohérent. Pour Camille Laurens, lorsqu’il s’agit d’étaler sa culture, tout féminisme a disparu, on s’en tiendra aux autorités masculines, il s’agit de briller dans les clous de la société.

Ce qui m’attriste le plus, maintenant. À aucun moment Camille Laurens, qui s’est pourtant autoproclamée spécialiste de l’autofiction romanesque, ne montre le moindre signe d’intérêt pour La Recherche du temps perdu (l’a-t-elle lue d’ailleurs?). Elle écrit un roman sur la « péremption » des personnes âgées, et ne semble pas même avertie qu’il existe un Romain Gary intitulé Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable (1975), avec le même leitmotiv. Mais aussi ces deux romans mettaient en scène une vieillesse véritable, physiologique, tandis que Camille Laurens veut parler de la vieillesse sociale, celle qui vous foudroie dans le regard des autres.

Olivia Rosenthal, Toutes les femmes sont des aliens (2016)

Un végétarien et une féministe sont dans un local anarchiste. La féministe : j’espère que pour toi les femmes comptent plus que les simples animaux. Le végétarien : j’espère que pour toi les animaux comptent pour quelque chose. La féministe : pour être franc, ce n’est pas le cas, je n’ai pas d’empathie pour eux, et comment le pourrais-je, ils ne sont rien pour moi ! Le végétarien : même les poules pondeuses ? La féministe : même les poules pondeuses, surtout les poules pondeuses, tellement bêtes. Le végétarien : les poules pondeuses sont à ton image pourtant, réduites par un maître à produire une ponte régulière, autant que le permet leur utérus, et ignorées dans toutes leurs autres envies, puis jetées au rebut au tiers de leur espérance de vie, comme tu le seras quand tu auras vieilli.

Qui connaît le tact et la diplomatie dont sont coutumiers les défenseurs des animaux saura qu’il s’agit d’une véritable anecdote parisienne. On les connaît pour ça, aucune mesure, toujours les absolus, aucune empathie.
Moi, ça me déprime. Il y a tant de vies et d’idées, de vies d’idées, en jeu dans ce local un peu miteux et probablement en instance d’expulsion. Et une femme, une femme de bonne volonté (ça se reconnaît parce qu’elle pose des questions et qu’elle n’a pas dit : « tu as sans doute raison ») est ravalée fissa à la poule pondeuse, ses révoltes les plus intimes à des battements d’ailes de volatile terrifié.

Olivia Rosenthal est une autrice, performeuse et doctoresse en littérature (j’ai perdu tous mes lecteurs de l’Académie française avec cette phrase). Elle fait paraître ce mois-ci Toutes les femmes sont des aliens, c’est tout chaud, la critique des Inrocks date d’il y a onze heures. Son rédacteur a éprouvé la nécessité apotropaïque de commencer par du name dropping d’écrivains masculins, par crainte peut-être d’avoir à trop parler de femmes par la suite.
Toutes les femmes sont des aliens est absolument typique d’Olivia Rosenthal et une porte d’entrée royale dans son écriture. Manière de dire que ses lecteurs fidèles n’apprendront pas grand chose de nouveau. Le livre est composé de trois essais qui s’appuient sur un résumé très subjectif de films populaires pour vérifier quelques vérités obsessionnelles de l’autrice. Écrire un livre pour raconter un film est une spécialité de certains écrivains actuels, Tanguy Viel par exemple. Mais Rosenthal est la première femme que je vois se prêter à ce jeu curieux.

Olivia Rosenthal est l’autrice de la contrainte des identités. La conclusion, sans point final, de son dernier ouvrage affirmait la difficulté de l’être humain à être humain (« d’être un homme / c’est trop compliqué », Mécanismes de survie en milieu hostile, 2014, p. 216). C’est aussi la conclusion du troisième essai, « Bambi & Co »; Le deuxième essai, « Les Oiseaux reviennent », résume Les Oiseaux d’Hitchcock comme l’illustration de la difficulté de s’inscrire dans la « norme » identitaire (le mot est d’elle-même p. 246) d’une famille humaine. « On n’a jamais vu Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock, on est vierge, on est naïf, on croit que rien ne change, qu’on pourra s’appuyer sur le même amoureux toujours, l’enlacer en cas d’émotions trop fortes, que les familles sont des structures composées de deux parents et de deux enfants, que l’espèce humaine domine le monde, on voit Les Oiseaux et tout s’écroule. » (p. 74) Elle raconte le film de façon très étonnante, je passe les détails.

C’est le premier essai qui m’a le plus intéressé, parce qu’il revient sur l’identité féminine qui a déjà fait l’objet de plusieurs textes d’Olivia Rosenthal, en particulier Que font les rennes après Noël ? en 2010, suivant un même procédé. Elle décrit une difficile condition féminine (la sienne propre en 2010, celle de l’héroïne de la tétralogie Alien cette année), et lui oppose une sorte de répondant allégorique, qui transfigure un peu la première. C’est les aliens eux-mêmes cette année, c’était les animaux d’élevage en 2010.
Mon ami végétarien n’est donc pas le premier à comparer la condition des animaux d’élevage et des femmes Occidentales ; en fait, on peut y voir le marqueur de notre époque. À l’heure où les universités sont prises d’assaut par les « animal studies » qui signent « la fin de l’exception humaine » (J.-M. Schaeffer), l’écriture des femmes s’est forgé un lieu commun très solide et très parlant, la femme d’élevage. Comme une bête de Joy Sorman (2012) dans un style néo-zolien, toutes les publications récentes de Marie Ndiaye qui compare les femmes à des oiseaux, en sont des exemples récents. L’idée que le sauvetage du chat dans le premier film Alien (1979) vienne de cette sympathie entre femmes et animaux n’était certainement pas présente chez Ridley Scott, mais elle est certainement convaincante dans le récit qu’en fait Olivia Rosenthal.

Ainsi, on pourrait dire que Toutes les femmes sont des aliens tente d’infléchir, de réécrire un lieu commun que l’autrice a elle-même contribué à forger ; les femmes animales y deviennent des femmes-aliens. Les femmes s’éloignent un peu plus de toute norme connue. Façon de dire que ce qui intéressait Rosenthal lorsqu’elle décrivait le sort des animaux en 2010 était moins les animaux eux-mêmes que leur étrangeté à la « norme » humaine, leur a-normalité. Les lectures militantes animalistes de Rosenthal deviennent rétrospectivement plus difficiles, ce qui ne nous surprendra guère ; la littérature a toujours pris un malin plaisir à dérouter les idéologies.

Parallèlement, je n’ai pas apprécié du tout l’évolution du style de l’autrice. D’une écriture originale, mi-roman mi-vers blancs en 2014 encore, elle est passée à des longues phrases pleines d’épanorthoses comme si, insatisfaite des éditions Verticales, elle voulait intégrer la maison de Minuit (pour qui l’épanorthose est presque un brevet déposé). Du reste la mise en page, les retours à la ligne ou non, n’ont pas dû préoccuper beaucoup l’écrivaine. Comme plusieurs autres écrits de Rosenthal, ces trois essais ont pour but de donner du grain à moudre au collectif théâtral « ildi! eldi », qui les met en scène. On peut les voir à Paris, pour 15€, au Centquatre, 5 rue Curial, dans le 19ème.