Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige (2014)

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La couverture reproduit une photographie authentique de la grand-mère de l’autrice. Le livre raconte et reconstitue l’histoire de cette émigrée aux États-Unis, fuyant le génocide arménien et grec, fuyant cette époque où « un officier ottoman pouvait acheter une Grecque et la ramener chez lui de façon définitive pour quatre-vingts cents » (p. 22).

L’exilée ne manque pas de ressources. Elle devient effeuilleuse burlesque, et se fait un nom dans tout le pays. Mille noms, même : Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat

Après un premier livre sur son père héroïnomane, Eleni Sikelianos reprend le cycle généalogique, cette fois par sa branche maternelle. Lectures romanesques, montages de sources diverses (toutes authentiques), éparpillement des documents historiques disponibles : telles sont les méthodes de l’enquêtrice, méthodes aussi atypique que l’objet de sa quête. La danseuse de cabaret n’a laissé derrière elle que des coupons de journaux, des actes de mariage (cinq pour être précis), quelques photos, quelques souvenirs chez ses proches. « Ça suffit pour continuer » (p. 32).

À la manière de l’explorateur Cabeza de Vaca, que la poète cite au fil de la biographie, on tente de découvrir, lopins par lopins, un continent inconnu. Ce qu’a pu penser, ressentir sa grand-mère : voilà ce que voudrait nous livrer Sikélianos. Sans grand succès : « [e]lle n’arrête pas de redevenir chat » (p. 156), se plaint la narratrice. À chaque étape du parcours de cette vie étrange, marginale, le livre tente pourtant d’adapter sa mise en page et de se métamorphoser pour faire revivre l’époque et le lieu qui l’ont permise. Pour Actes Sud, le traducteur Claro a su, avec brio, donner l’idée au lectorat français de l’inventivité et de la fraîcheur littéraire d’Eleni Sikelianos.

Vous pouvez lire ailleurs : Lou et les feuilles volantes, qui propose un montage de quelques pages du livre ; les libraires Charybde, chez qui vous pouvez acheter le roman ; enfin l’avis des Inrocks.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige, Actes Sud, 208 p., 22€.

Hors-série : Ingeborg Bachmann, Poèmes 1942-1967

D’Ingeborg Bachmann, poète et nouvelliste autrichienne, dont la mort tragique à quarante-huit ans (en 1973) a interrompu une écriture très abondante, le public français connaissait seulement les poèmes édités de son vivant. Mais les poèmes inédits, légués pour la plupart à la Bibliothèque nationale autrichienne, avaient été édités en Allemagne, dès 2000, sous le titre Ich weiß kein bessere Welt (« je ne connais pas de meilleur monde »). En 2015, certains furent enfin traduits en français, chez Gallimard, dans une anthologie bilingue de presque six cent pages. La traductrice-éditrice, Françoise Rétif, est spécialiste des littératures féminines française et allemande récentes, de Simone de Beauvoir à nos jours. Je voudrais simplement ici faire entendre un poème-manifeste, qui en dit beaucoup, en peu de mots, sur I. Bachmann.

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Plongée dans les « dépressions » et les « nuits » (p. 67) à la recherche du fond des choses (Grund, mot qui revient sans cesse comme un appel), Bachmann garde une méfiance pessimiste qui lui fait dire que « des jours plus durs viennent » (p. 149), comme dans un poème des brouillons inédits, « Enigme » (p. 485) :

Ainsi nous mourrions, pour inséparés
ne plus nous souvenir de ce que
personne ne peut séparer. L’art,
une sale affaire
avec les mots, cela sera honoré,
autrefois je gisais à la lisière de la forêt
et tenais quelques pages griffonnées
pour pures et absolues, elles l’étaient d’ailleurs.
J’en suis de nouveau à ce point depuis que je
vois comment ils agissent avec les mots.
pour le bon Dieu, c’est-à-dire pour la pairie
et les fourmis et les essaims de mouches, pour absolument
autorisés.
Les petites morsures ne m’ont pas dérangée.

Le quotidien de la poète est difficile pour la raison même qu’il est quotidien : la monotonie de chaque jour est l’uniforme d’une guerre contre les « essaims de mouches », comme dans « Tous les jours » (p. 169) :

La guerre n’est plus déclarée,
mais poursuivie. L’inouï
est devenu quotidien. Le héros
reste loin des combats. Le faible
a rejoint la zone de front.
L’uniforme des jours est la patience,
la décoration, la misérable étoile
de l’espérance au-dessus du cœur. […]

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Marie N’Diaye et Dominique Zehrfuss, Vingt-huit bêtes : un chant d’amour (octobre 2016)

Sur chaque double-page de cette publication d’art plutôt confidentielle, les poèmes de Marie N’Diaye sont mis en regard des illustrations animalières de Dominique Zehrfuss, illustratrice de Gallimard Jeunesse. Ses animaux, à la manière des éléphants dans certains rituels indiens, sont peints de couleurs et de figures.

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On peut se plonger dans ces dessins, ils fourmillent de détails qui prolongent les méditations poétiques du texte. Les échanges entre texte et image sont intelligents et curieux : une tortue, dont la carapace est illustrée de fantasmes de toutes les couleurs, cristallise la paralysie que ressent l’homme aimé, face à l’ensemble des idéalisations et des projections dont l’entoure, l’encombre même, la passion amoureuse de la poète.

Car il s’agit dans ce livre d’un amour fou et animal, sans cesse en danger de disparition et de rupture. La poète y tente l’introspection de ce désir idéal qu’elle subit et nourrit à la fois : « je m’étais plue prisonnière / Mais aussi geôlière ». Les figures sur l’animal sont une forme de faiblesse prisonnière de leur intimité ; face au dessin d’un cerf qui regarde le lecteur dans les yeux, Marie N’Diaye écrit : « ses yeux rivés aux nôtres nous détournent de son château secret ».

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Ce n’est pas la première fois que Dominique Zehrfuss peuple un texte littéraire d’animaux fantastiques. Elle a déjà travaillé à l’illustration de romans du prix Nobel Patrick Modiano, et fit paraître en 2010 une autobiographie, Peau de caniche, où le caniche en question est la métaphore de l’autrice.

Son travail ressemble fort à la peinture râjput (de Jaipur, en Inde), comme celle-ci, du XIXème siècle :

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Si j’en crois le catalogue d’art indien de Brijindra Nath Goswamy, la peinture râjput exprime une certaine mystique hindouiste, appelée bhakti. Dans l’hindouisme, les animaux sont sacrés ; un grand nombre de dieux et de démons sont zoomorphes. Métaphore des anciennes divinités, l’animal dans la peinture signifie aussi certains états de l’âme, considérée comme très ancienne elle aussi. Suivant la doctrine de la métempsychose ou transmigration des âmes, celles-ci sont plus anciennes que les individus. Par ce rappel esthétique, les illustrations de Zehrfuss donnent à la rupture amoureuse une dimension sacrée et trans-culturelle. Comme dans Trois femmes puissantes de Marie N’Diaye, les cultures et les pays les plus lointains parviennent à se répondre.

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Habiba Djahnine, Fragments de la maison (2015)

En Algérie où elle est née en 1968, Habiba Djahnine est à l’origine de Béjaia Doc, un atelier de création de films documentaires, et devient réalisatrice de courts et longs métrages. On lui doit la bouleversante Lettre à ma sœur (2006), un documentaire consacré à sa sœur Nabila, militante féministe assassinée par les fondamentalistes musulmans en 1995 à Tizi-Ouzou.

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Fragments de la maison est un recueil de poèmes qui chante ce que Bruno Doucey, son éditeur, appelle un « apaisement » mais que l’on pourrait aussi bien qualifier de fatalisme : « A chaque mort ses regrets / A chaque corps sa mémoire » (p. 7). Le deuil y devient une nécessité de la vie, et les vers se font l’écho d’un ordre métaphysique éternel qui le justifie : « L’ocre de l’océan de sable transforme le monde / Elle aime ces temps qui s’égrainent » (p. 10).

La guerre civile algérienne (1991-2002), dans laquelle elle a toujours refusé de prendre parti, devient dans ce poème, suivant une conception volontairement archaïque de la géographie et de l’histoire humaines, l’une des conséquences inévitables des montagnes et de la Méditerranée toute proche (p. 17) :

Alger est belle
Une amante vieillie […]
La mer présente lui sourit
Comme si elle allait l’envahir
Comme elle l’envahit

Allusion à la colonisation française, arrivée par la mer, ou parole métaphysique sur les dangers de la mer et de l’infini ? Aussi bien l’Algérie décolonisée n’en finit pas d’être post-coloniale : « la guerre est toujours finissante / Toujours elle se poursuit en eux » (p. 24). Le recueil oscille ainsi entre la vérité générale et la contingence historique algérienne. On reconnaît bien une allusion aux migrants méditerranéens, p. 30 :

La mer du milieu les absorbe
Les happe, les rejette sur les rivages incertains
Dans l’autre continent, sans amour, sans sépulture

Mais ailleurs l’Algérie est comparée à toutes les autres civilisations, par essence nocives (p. 39) :

Nous avons construit des villes pour être assiégés
Des maisons pour être assignés à résidence
Des idéaux pour nous assassiner

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« Des idéaux pour nous assassiner » : Habiba Djahnine se veut féministe, mais elle a fait le choix de l’art plutôt que de l’action militante. Pour elle, le deuil n’est surmonté que dans cette semi-universalisation, qui inscrit la guerre et la mort dans le conflit éternel entre les idéaux et les vies réellement vécues.

Ailleurs : d’autres extraits du livre, l’émission avec Habiba Djahnine sur France culture et un autre avis.

J’ai découvert aussi que les éditions Bruno Doucey avaient fait paraître une anthologie de poésie haïtienne féminine, intitulée Terre de femmes. 150 ans de poésie féminine en Haïti (2010) :

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Parutions de février (Elfriede Jelinek, Julie Rosselo-Rochet, Amandine Dhée, Esther Tellermann)

J’ai perdu tout contrôle sur mon emploi du temps et je n’ai plus de temps libre pour rien. Voilà en vrac les livres que j’aurais aimé lire ce mois de février 2017.

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Elfriede Jelinek est l’écrivaine autrichienne prix Nobel de littérature en 2004. Elle a écrit en 2013 un texte sur les réfugiés, Les Suppliants, inspiré sans doute des Suppliantes d’Eschyle, où elle s’oppose à la politique migratoire intransigeante de son pays. Il paraît aujourd’hui aux éditions de l’Arche.

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Julie Rosselo-Rochet, professeur de théâtre depuis 2013, a écrit un texte à la fois lyrique et réaliste sur les collèges, intitulé Cross. Il est mis en scène à La Comédie de Valence en ce moment.

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Tout le monde parle du livre d’Amandine Dhée, La Femme brouillon, une expérience et des réflexions sur la maternité. J’ai lu qu’elle se comparait, enceinte, à une « alien »  ; évidemment, j’ai pensé au titre d’Olivia Rosenthal, Toutes les femmes sont des aliens.

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Esther Tellermann publie un recueil de poèmes qui me tente beaucoup, L’Éternité à coudre, aux éditions Unes. Angèle Paoli le présente ici.

Je ne dis rien encore des livres qui sont sur mon bureau en attente d’être lus ou que j’ai finis mais pas encore recensés, masse innombrable…

Rita Mestokosho, Née de la pluie et de la terre (2014)

Rita Mestokosho est Innue, c’est-à-dire indienne native de l’Est du Québec. La photographe Patricia Lefebvre l’a rencontrée lors de ses séjours chez les Innus. Les photographies de Lefebvre agrémentent, documentent et amplifient les poèmes de Rita Mestokosho. Le livre est enfin préfacé par Le Clézio, qui a reçu six ans plus tôt le prix Nobel de littérature.

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Le Clézio admire dans ce recueil son naturel, sa simplicité, une écopoésie fluide et facile. Les mots de l’illustre préfacier sont ceux des amateurs de primitivisme au milieu du vingtième siècle : enfin une artiste non corrompue par la civilisation, une poésie en somme de « bon sauvage ». Je trouvais cette manière d’aborder le recueil quelque peu condescendante, voire insultante. Reste qu’il est difficile d’en dire plus lorsqu’on a lu le recueil. Les mots sont d’une simplicité élémentaire. On y lit des : « cultive l’amour et non la haine / la haine est comme une épine » (p. 29).

Le ton sentencieux sert souvent à Mestokosho pour repousser l’attraction que la civilisation occidentale, et le mode de vie des francophones, exercent sur ses semblables Innus : « Ne me dis pas que tu veux partir / quand tout autour de toi respire la vie » (p. 17). Jusqu’aux fleuves du plus profond du Québec, cette civilisation s’impose à elle : « Si je dois apprendre à vivre comme un Blanc […] / j’aimerais mourir au moins remplie de souffrances / comme une vraie Innue » (p. 87). Peuple mourant, écosystème mourant, le Grand Nord est la dernière ressource de vie authentique sur Terre : « Regarde le Nord comme ton dernier souffle / garde-le pour demain » (p. 95).

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Rita Mestokosho au festival de poésie de Medellin

Non pas que Rita Mestokosho soit en conflit avec la langue française, langue d’origine de ces poèmes. Elle le dit dans une postface : « Je remercie le Créateur de m’avoir fait connaître cette langue française, et je remercie la Terre notre mère de m’avoir offert l’innu-aimun, ma langue maternelle » (p. 104). Certains poèmes sont donnés dans les deux langues. En utilisant un langage absolument rudimentaire et en donnant à lire de l’innu-aimun dans le texte, Rita Mestokosho parvient à donner l’illusion d’une familiarité du lectorat francophone avec le peuple Innu. Les photographies de Patricia Lefebvre n’y sont pas pour rien non plus.

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Ailleurs : on peut trouver des extraits du recueil lus par Mestokosho elle-même sur Youtube, et son passage sur France culture.

Lydie Dattas, La Blonde. Les icônes barbares de Pierre Soulages (2014)

« La Blonde », la lumière, « celle qui va pieds nus sur les atomes de l’air » (p. 43), se reflète sur les tableaux noirs, titanesques et intransigeants de Pierre Soulages.

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La Blonde est la rencontre de deux univers artistiques : Lydie Dattas cherche dans son œuvre « la foudre » qui frappe au fond de « la nuit spirituelle » (deux titres de ses recueils), Pierre Soulages est en quête du « noir-lumière » qui se réfléchit dans « l’outrenoir ». La complicité de ces deux sensibilités amène Lydie Dattas à décrire, dans quarante poèmes de format identique, les tableaux de Soulages et les impressions qu’elles suscitent. Impressions de pure sauvagerie, de remise à plat de la civilisation : Pierre Soulages est comparé à Attila, à Genghis Khan, à Tamerlan. « Une bande anarchique d’outrenoirs est aperçue du côté des grands horizons des causses, foulant de ses bottes crottées la riche hermine des civilisations, comme une armée de poèmes en marche » (p. 72).

Dans leur radical anachronisme, dans leur refus d’être salis par les couleurs de l’actualité et « les yeux morts des écrans » (p. 59), les tableaux de Soulages, adaptés en poésie par Dattas, deviennent « mallarméens » (p. 23) : comme les vers de Mallarmé, ils haïssent « l’universel reportage ». Comme les vers de Mallarmé, ils « exhibent la laque d’un deuil précieux » (p. 76). Comme Mallarmé (ou presque), ils « donnent un sens plus pur aux mots de l’attribut » : la construction attributive, répétée dans presque chaque phrase du recueil, devient le mantra qui imite la construction obstinée et régulière des coups de couteau de Soulages dans la pâte noire. Ut pictura poesis.

Dans une certaine mesure, Lydie Dattas actualise un recueil sublime de Roger Caillois, qui commence à dater (1966) : Pierres. Chez Dattas, « l’outrenoir est la matrice des images » poétiques (p. 33) ; chez Caillois (et il n’est pas interdit d’y voir la force d’attraction de son propre patronyme) ce sont les formes hasardeuses des cailloux de la Terre entière qui inspirent au poète ses métaphores. Caillois : « je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère. » Dattas : « Conduit par la déesse chtonienne, [le visionnaire du noir] descend les degrés basaltiques pour se trouver en se perdant » (p. 35).

En somme, Lydie Dattas et Roger Caillois illustrent deux manières pour la poésie de marquer son refus de l’esthétique artificielle et bourgeoise des pierres précieuses, chantées jadis par Marbode et Rémy Belleau. Caillois sur ses pierres : « Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. » Dattas sur les tableaux outrenoirs : « Aux pierres précieuses [le cantonnier du rien] préfère ces Intouchables » (p. 43).

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D’autres recensions :

Unidivers, qui resitue le recueil dans le parcours de l’autrice,

Thierry Jolif-Maïkov pour le site Recours au poème,

Pierre Assouline qui rappelle le problème, poignant et capital pour Lydie Dattas, de l’absence de noms féminins dans l’histoire de l’art, sur La République des Lettres,

Pascale Trück évoque La Nuit spirituelle, ancien recueil de Lydie Dattas, pour Recours au poème.

Hors-série n.1 : Marina Tsvetaieva

En attendant le prochain article, qui sera publié sur un site dont les responsables de rédaction sont pour l’instant fort affairé-e-s, je voudrais partager ici d’autres lectures, parues avant 2015. Il s’agira toujours d’autrices (un rappel historique viendra sur ce très vieux mot, dont on me demande souvent s’il existe).

Marina Tsvetaeva (ou Tsvétaïéva, ou Tsvétaïeva, 1892-1941) est une poétesse et traductrice russe dont la vie est une succession de misères, ce qui rend d’autant plus extraordinaires les dizaines de milliers de pages de son œuvre. Mariée trop tôt, exilée en Allemagne puis en France par refus du totalitarisme, trois enfants qu’elle élève seule en cherchant à vivre de sa plume, dont une fille qui meurt de maladie et de faim à l’orphelinat, son mari enfin mis à mort par Staline : comment écrire après tout cela.

J’ai lu d’elle un recueil poétique, et la sélection de lettres et de journaux intimes que Tzvetan Todorov a éditées pour le lectorat francophone, mais on peut trouver de nombreux recueils de Marina Tsvetaeva chez Gallimard et toute sa prose aux éditions du Seuil.

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Tsvetaïeva refuse de travailler ou de « s’insérer ». Sa devise : « aller contre » (p. 91). Elle ne se reconnait précisément dans aucune cause, aucun ordre des choses. Elle écrit en 1932 : « Le poète ne peut célébrer l’État – quel qu’il soit – car il est phénomène élémentaire, alors que l’État – tout État – est un frein aux éléments » (p. 407).

« Mourir pour… la constitution russe. Ha ha ha ! Certes oui cela sonne magnifiquement. Qu’elle aille au diable la constitution, quand c’est au feu prométhéen que j’aspire » (p. 92). Vivant dans ce feu prométhéen, M. T. le cherche aussi chez autrui : « un jour j’ai remarqué en vous une étincelle… » (p. 94), écrit-elle à un amour d’enfance. Enflammée, elle est absolument sincère à tout instant, dans toutes ses lettres : « Le moindre passant dans la rue, je l’aborde de tout mon être. Et la rue se venge. […] Tous font les hypocrites, je suis la seule à ne pas pouvoir » (p. 131). Et ailleurs : « tout entière, je suis en italique » (p. 137). Une scène m’a touché particulièrement, lorsque M. T. est attaquée en justice par le régime russe et qu’elle corrige les fautes sur le procès-verbal de son accusation. L’huissier est désolé d’être là : « C’est une honte, citoyenne, vous êtes une personne cultivée ! » – « Tout le malheur est là » (p. 204).

L’affirmation répétée de M. T. est que ses poèmes valent moins que les « êtres » qui sont la clef véritable de sa vie. Mais son rapport aux êtres est modifié par sa condition de poète. « Chez moi, la féminité vient non pas du sexe mais de la création. […] Oui, femme – puisque – magicienne. Et puisque – poète » (p. 184). Mais les œuvres elles-mêmes n’ont pas de sexe : « La Divine Comédie – c’est sexué ? L’Apocalypse – c’est sexué ? […] La base de la création – c’est l’esprit. L’esprit n’est pas sexué » (p. 260). Mais la poésie est d’abord donnée aux femmes : « les hommes sont en général plus extérieurs que les femmes, alors que la nourriture du poète, c’est : 1) le monde intérieur ; 2) le monde extérieur filtré par l’intérieur » (p. 406, on reconnait des affirmations semblables chez Rilke qu’elle lit et avec qui elle échange de nombreuses lettres, dans un allemand parfait).

« J’ai besoin des vers comme preuve : je suis encore en vie ? C’est ainsi que le prisonnier communique, en cognant au mur de son voisin » (le 15 janvier 1925, p. 257).

« Seul ce dont personne n’a besoin a besoin de poésie. C’est le lieu le plus pauvre de toute la terre » (p. 671).

M. T. parle de « victoire par le refus » (p. 328) et cela me rappelle son poème sur le refus dans Le Ciel brûle (« À ton monde insensé / Je ne dis que : refus. »). Refus d’abord du communisme soviétique dont elle sent qu’il l’exclut : « Je suis en droit, ne vivant que maintenant, une seule fois, de ne pas savoir ce qu’est un kolkhoze, de même que les kolkhozes ne savent pas – ce que je suis – moi. Égalité – en voilà de l’égalité » (p. 395).

Cette édition de T. Todorov a donné lieu à une adaptation théâtrale.

On trouve ici un article de Nuit Blanche sur ce tome et là l’avis du magazine autorisé pour la matière littéraire.

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Pour le style, Marina Tsvetaeva est l’équivalent de Tritan Corbière en Russie : un rythme saccadé, l’utilisation volontairement excessive de tirets qui interrompent la lecture des vers, mais néanmoins, par-dessous, une versification classique, que la traduction a bien du mal à rendre. D’ailleurs certains poèmes m’ont fortement rappelé Corbière : par exemple, « Dors, mon enfant, oiselet de Dieu, / Dors, dors ! » (Corbière : « Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles ! / Dors… »).

Les tirets permettent aussi des sortes de dialogues, sans personnages fixes, à la Verlaine, à l’intérieur du vers. En somme, comme elle l’écrit, « le poète entier tient en selle / Sur le tiret ». Comme Verlaine, Tsvétaïéva est « l’oiseau de [s]on malheur ». « Trahir est mon affaire et Marina – mon nom ».

Elle connaît cependant les deux guerres mondiales que T. Corbière ignore ; son mari, Sergueï Efron, est mobilisé en 1914 ; beaucoup de poèmes l’évoquent. Le mari est « Mien : c’est aussi évident et immuable / Que cette main ». Lorsqu’elle perd son mari dans les procès truqués de Staline, Marina ne croit pas à la mort et se persuade qu’elle va le retrouver. Mais elle sait pourtant que le corps est lié à l’esprit. Sur l’âme et le corps, elle écrit : »Isoler / C’est désoler ».

« Légère est ma démarche,
— Ma conscience est légère —
Légère est ma démarche,
Ma chanson est sonore —

Dieu m’a mise seule
Au milieu du monde ;
— Tu n’es point femme mais oiseau
Alors — vole et chante. »

Une statue monumentale (mais pas très jolie) de Marina Tsvetaeva a été installée en 2012 à Saint-Gilles-Croix-de-Vie où elle a résidé un temps en exil.

D’autres avis :

Sur l’excellent blog Le Bal des absentes

Sur Charybde27

Vénus Khoury-Ghata, Les mots étaient des loups (février 2016)

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Il s’agit d’une anthologie qui donne une idée générale de l’écriture de Vénus Khoury-Ghata depuis 1997. Elle publie en poésie depuis plus longtemps qu’elle ne vit en France (soit plus de quarante-quatre ans) et son œuvre est aujourd’hui assez immense, mais les poèmes récents mettent en évidence une inflexion autobiographique de ses vers, accompagnant la publication d’un récit d’enfance en 2006, La Maison aux orties.

Orties : le terme est répété, lancinant ; la section « orties » ouvre cette anthologie et devient le mot de passe révélé par une figure anonyme surgie de la page blanche :

il se retourne
secoue la tête comme si mes appels étaient formulés dans une langue étrangère […]
puis me glisse subrepticement le mot de passe « ORTIES » pour faciliter ma tâche (p. 34)

« Orties » est la clé de toute l’enfance de la poétesse. C’est l’herbe qui pousse sur la maison de sa mère au Liban. Son nom se rattache au latin ORTUS, qui signifie l’Orient, mais aussi : le commencement. Le commencement de la vie, de l’écriture. Une écriture incontrôlable, impossible à maîtriser : L’ortie arrachée croît plus vite que ses gestes (p. 36).

Le récit autobiographique est alors indispensable pour comprendre les allusions des poèmes. Le frère de Vénus, Victor, était poète malgré leur père, et homosexuel malgré leur père. Ce père, l’œuvre de Vénus l’appelle continuellement le grenadier ; tous les hommes de son recueil sont désignés par des essences d’arbres, mais certainement ce nom de grenadier est particulièrement adapté à un militaire de métier. Ce père, donc, enferme Victor dix-huit ans durant dans un hôpital psychiatrique d’où il ne ressortira pas. Vénus Khoury-Ghata écrit pour lui, presque sous sa dictée.

un village étroit
les hommes remplaçaient les arbres
les femmes étaient l’herbe (p. 36)

Le père, le militaire, l’ogre ennemi de toute poésie, refuse chez Victor la moindre trace de féminité et, sans ambiguïté, pour Vénus Khoury-Ghata, la poésie est une marque de féminité. C’est l’expression que l’on tire des activités réservées aux femmes au Liban : l’essorage, l’herbage, la couture. Les femmes essorent larmes et oreillers (p. 112). La machine à coudre discute à perdre haleine avec les moineaux (p. 144). La femme qui coud est aussitôt apparentée aux moineaux et aux poètes : la femme penchée sur l’ourlet est leur sœur déplumée (p. 144). Les herbes que sont les femmes expriment une poésie dont l’amuïssement est le pire cauchemar de la poétesse :

Dessine ta peur m’a demandé le vent
j’ai dessiné une invasion d’herbes silencieuses (p. 96)

Vénus Khoury-Ghata sait combien la parole des femmes est sans cesse menacée en littérature. Parmi les destinataires de ses poèmes, il arrive que certains soient des hommes, mais non pas des hommes poètes, sauf pour un poème très curieux. C’est une sorte de réprimande envoyée en 2011 à Bernard Noël :

tu comptes ta vie en livres lus
en quelle monnaie rétribues-tu l’insomnie […]
Tu fais confiance au cadran solaire non à tes enfants, etc. (p. 186)

La poésie de Khoury-Ghata est intérieure, se défend contre les agressions de l’extérieur, du vent qui souffle, qui renverse le linge et soulève les robes. La poésie est l’inverse de l’Histoire :

les chats ne vont pas à la guerre
chats et vieux à l’intérieur
les tueurs à l’extérieur
le pays leur appartient (p. 255),

et Vénus Khoury-Ghata évoque ici comme ailleurs l’interminable guerre civile libanaise. La poésie est écrite dans l’abri (p. 264), dans l’intimité de la maison ou plutôt dans la maison de l’intimité, seule capable de faire obstacle à la violence des hommes enfermés dans leur écorce. Peut-être secouer un drap par-dessus la balustrade est-il le geste le plus puissant par lequel les femmes puissent chasser le franc-tireur et le soleil (p. 259).

La presse française lit extrêmement peu de poésie. Seules des revues spécialisées ont relayé cette publication :

Texture, qui insiste sur le problème des langues ;

Cahier critique de poésie, attentif aux tragédies biographiques.