Carole Zalberg, Chez eux (2015)

Après un petit mois de pause dû aux obligations de fin de semestre universitaire, ce blog reprend du service, essentiellement comme agenda d’événements littéraires francophones, mais pas seulement. Aujourd’hui par exemple, il va s’agir d’un court roman de Carole Zalberg.

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Anna Wajimsky, petite fille juive, quitte la Pologne et le cocon familial en cette année 1938, pour se réfugier en France, dans la campagne de Haute-Loire. Là, des anonymes, sans arrière-pensée, parfois sans y penser du tout, prendront sa défense et la protégeront des nazis : il s’agit des Justes, dont un portrait divers et émouvant est donné en forme d’hommage aux inconnu-e-s qui ont sauvé la vie de la mère de l’autrice.

Sur la grande Histoire, ce petit roman ne vous apprendra rien ou presque : les Justes y sont ce que, depuis Simone Veil, on a dit qu’ils étaient (divers, discrets, venus de toute la société française). Le point de vue de l’enfant-narratrice est moins sensible, moins original que dans les romans de Lefebvre ou de Gueorguieva dont j’ai parlé ici ; la jeune Juive ne se permet pas l’insouciance et mûrit très vite, à la dure. À travers le récit entremêlé d’épisodes français et polonais, les phrases souvent elliptiques et sensibles, à travers aussi les mots justes (précisément) de Carole Zalberg, la bonté qui illumina les années sombres (dont la mémoire et l’expérience s’éloignent à mesure que passent les générations) se rappelle à nous avec simplicité.

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Simone Veil à l’Assemblée Nationale

D’autres avis :

Lintern@ute, qui vante ce récit comme « dénué de pathos », à tort à mon avis (du pathos, il y en a, mais tout pathétique n’est pas forcément un défaut) ;

Winnie, qui décrit « un petit livre au grand cœur » ;

Charybde, libraire chez qui ce roman est disponible ;

Arthemiss, qui vante la « justesse » du roman.

Carole Zalberg, Chez eux, Actes Sud, 2015, 112 p., 6,70€.

Blandine Le Callet et Nancy Peña, Médée (2013-2016)

La vie mythique de Médée, la sorcière grecque, nous est parvenue par Les Argonautiques, l’épopée d’Apollonios de Rhodes. Elle n’a jamais cessé d’être réécrite et adaptée ensuite. Maria Callas, la chanteuse, a incarné Médée au cinéma pour Paolo Pasolini, en 1970 : c’est une expérience cinématographique saisissante. Pour Pasolini, les pouvoirs magiques de Médée étaient la métaphore des processus mystérieux de l’inconscient psychanalytique.

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J’ai repensé à ce film en lisant avec délices, à la médiathèque de mon quartier, une série de trois bande-dessinées intitulée Médée. Une normalienne en latin et une normalienne en dessin se sont en effet associées pour adapter elles aussi, dans ce format pédagogique, la vie de la sorcière. Cette fois encore, la magie de Médée est rationalisée et expliquée ; rien de surnaturel dans cette biographie qui tient de l’œuvre historique. Médée est emportée dans un contexte historique très précis : celui des expéditions maritimes méditerranéennes initiées par les exploits des Argonautes.

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La psychanalyse de la Médée pasolinienne est remplacée, dans les cases de cette œuvre, par une grille de lecture féministe matérialiste : les résolutions criminelles de Médée y sont la conséquence sociologique naturelle de son oppression, en tant que femme, dans la violence de la société grecque antique. Nulle trace de magie, donc. Le précepteur de Jason, le centaure Charon, n’est plus du tout un centaure mais simplement un ermite. « Laissons les dieux tranquilles. Je me débrouille parfaitement sans eux », déclare aussi Médée (p. 42). Au lieu des sorts et des maléfices, elle joue des tours et ourdit des ruses.

La nouvelle Médée y devient donc une héroïne militante au destin tragique, qui doit lutter contre les mouvements de la géopolitique hellénique. Les autrices ont tenu à respecter de nombreuses données de l’archéologie mycénienne, dans la représentation des coiffures, des bijoux, de l’architecture… Ainsi l’une des scènes les plus marquantes, et les plus réussies visuellement, est celle où un bracelet ophiomorphe de Médée prend vie (tome III, p. 30), changeant en dialogue fantasmatique son monologue intérieur :

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Les arabesques formés par le serpent imitent la pensée tortueuse de l’héroïne qui vit une torture intérieure. Le bracelet serpentin ne prend vie que dans l’esprit de l’héroïne ; Médée le porte en réalité à l’avant-bras, comme sur la couverture du troisième tome :

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Or l’objet ressemble assez précisément aux bracelets authentiques déterrés par l’archéologie en Thessalie :

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Par cette trouvaille graphique et beaucoup d’autres, Le Callet et Peña ont fait de la bande dessinée une démonstration à la fois historiquement, psychologiquement  et esthétiquement convaincante de leur lecture féministe du mythe.

Ailleurs :

Le site internet de la bande dessinée dresse la revue de presse détaillée des deux premiers tomes ;

Le premier tome est recensé en détail chez Mo, Moka, Brusselsboy et Sophie.

Divna Omaljev, Danaé et le complot de la main blanche (2016)

Je laisse la parole à Divna Omaljev qui a une belle publication à annoncer. Bravo à elle !

Je suis parisienne de naissance, mais réside depuis de nombreuses années en Allemagne. Après avoir exposé mes œuvres engagées (http://www.divna-omaljev.de) dans plusieurs musées féministes européens (Frauenmuseum Bonn, Aahrus, Krakowie), je me suis lancée dans l’écriture d’un cycle romanesque focalisé sur les femmes de sciences (mais pas uniquement), dont le premier volume vient de paraître aux édition Schruf & Stipetic, à Berlin (http://www.schruf-stipetic.de/). Le livre a été publié en français (langue originale) et en allemand (traduction).

L’intrigue du roman se déroule à la Renaissance. Il s’agit d’un thriller politique mais il y est principalement question de solidarité féminine et de nombreuses femmes illustres oubliées de l’histoire : Marguerite de Navarre, Dorothea Dante, Trotula /Trota de Salerno, Louise Labé, pour n’en citer que quelques exemples. Ma protagoniste découvre l’existence d’un monde parallèle, de culture matriarcale, dans lequel plusieurs idéologie féministes s’opposent. Mon roman est tout autant un livre d’aventure palpitant qu’une invitation à une réflexion plus profonde mais nécessaire sur le pouvoir.

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La quatrième de couverture : 1538. Une série d’attentats simultanés secoue les capitales européennes. Danaé, une femme médecin, s’engage à enquêter sur leur origine avec le chef de la police secrète, Donatien de Monthléri. Leur voyage mène la jeune femme au palais du sultan à Constantinople. Là, sous couvert d’assister Léandre Desanges, le nouveau chirurgien de François Ier, dans une opération inédite, elle poursuit sa mission. Ses recherches l’entraînent vers les profondeurs de la ville millénaire, sur les traces d’un ancien complot. Trahisons, ennemis puissants, intrigues politiques, ni rien ni personne n’empêchera Danaé de percer le secret de la Main Blanche.

Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez lire les premiers chapitres sur Amazon.

Je trouve ce livre très tentant, et vous ? J’en ferai peut-être une recension lorsque je l’aurai lu.

Myriam Chirousse, Miel et vin (2016) [2009]

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N.B. : La lecture de Miel et vin proposée ici a été rectifiée par Myriam Chirousse dans la section des commentaires ci-dessous.

Avec Miel et vin, j’ai découvert une sorte de roman posthume de Jane Austen, un petit frère bâtard d’Orgueil et préjugés… Romance illégitime, dont tous les personnages finissent hors-la-loi ou bannis. L’héroïne est une enfant trouvée et le héros un « enfant naturel », un bâtard dont la passion est interdite par le tabou.
L’Histoire et la politique peuvent être présentes sous plusieurs formes dans un roman : allusion, métaphore, arrière-plan… Mais Myriam Chirousse ressucite une tradution de l’époque de Jane Austen, où l’Histoire était souvent prétexte au lyrisme et à la déploration. L’Histoire devenait la légende d’un temps qui ne devait plus revenir. Nevermore. La narratrice est cependant résolument de notre époque littéraire, puisqu’il s’agit d’un foetus omniscient, très similaire à la petite fille omnisciente chez Carole Martinez. Attaché viscéralement à sa vie future, il empêche les héros de mourir et semble parfois les pousser à vivre.
Ce procédé de narration semble signifier que la vie en vaut la peine, mais ce n’est pas ce que diraient les personnages du roman, accablés de malheurs successifs qui ont commencé dès leur naissance et ne s’arrêteront qu’avec leur mort. Le désastre pleuré ici est la Révolution française et la prise de la Bastille, ruine de l’âge d’or monarchique, ce qui ancre le roman dans une idéologie catholique et laisse penser que peut-être le narrateur-foetus sert surtout un message anti-avortement. L’intrigue de Chirousse ressemble beaucoup à celle d’Autant en emporte le vent, cette romance politique qui regrettait le « bon vieux temps » de l’esclavage… Les messages et références conservatrices parasitent la lecture et brouillent l’harmonie d’un style pourtant très poétique.
D’autres avis : Mina, qui trouve (peut-être pour ces raisons) l’écriture « artificielle » et peu sincère ; Clarabel, qui a aimé l’histoire d’amour et Les lectures de Léo, qui qualifie Miel et vin de « roman vite lu ».