Virginia Woolf, Un lieu à soi (2016) [1929]

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L’article de la semaine prochaine est déjà rédigé, et il est fort long, pardon d’avance ! Cette semaine, bornons-nous à signaler une parution extraordinaire : la traduction par Marie Darrieussecq de A Room of One’s Own de Virginia Woolf. Tout ce qu’elle y écrivait en 1929 est encore aujourd’hui terriblement vrai.

Il s’agit d’une conférence demandée par l’université de Cambridge au sujet de la place des femmes dans la littérature. Pour V. Woolf, les femmes écrivent moins que les hommes parce qu’elles n’ont pas les moyens financiers, les rentes nécessaires pour se dégager le temps libre nécessaire et « un lieu à soi » où elles ne soient pas dérangées. Pour écrire Orgueil et préjugés (1813), Jane Austen n’avait qu’un salon commun, et lorsqu’elle était dérangée par des visiteurs ou de la famille, elle devait cacher le manuscrit de son chef-d’œuvre sous des buvards (p. 109).

« La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles […]. Et les femmes ont toujours été pauvres, pas seulement depuis deux cents ans, mais depuis la nuit des temps. » (p. 163). Un Lieu à soi est un appel fort, juste, nuancé, documenté, pour la venue des femmes à l’écriture. Sa lecture a inspiré la création de ce blog.

Une autre lecture : trainsurtrainghv

Sophie Chauveau, La Fabrique des pervers (avril 2016)

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En 1987, la psychanalyste Julia Kristeva déconseillait la lecture de Duras aux personnes fragiles. Aujourd’hui, à nouveau, il faut déconseiller ce roman pour quiconque ne s’en sent pas le courage. Mais le recommander, vivement, à tou-te-s les autres. Les lectures de ce site se font décidément de plus en plus sombres. Mais ne pas évoquer cette parution serait un aveu de défaite face aux tabous, et déjà il me semble que la presse littéraire est inhabituellement discrète sur ce livre dérangeant.

Les « pervers » sont la dynastie terrible de bourgeois incestueux, de parents dénaturés, qui maculent toute la généalogie de l’autrice, Sophie Chauveau. Les crimes sexuels dont ces parents se sont rendus coupables ne sont jamais décrits précisément, l’autrice garde envers les descriptions de détail une saine « défiance » (p. 90). Mais la sincérité de ce témoignage suffit à rendre chaque phrase presque insoutenable.

Chaque phrase a dû surgir d’autant plus fort qu’elle faisait suite à des décennies de déni ou de crainte des représailles. La romancière et biographe devait donc dépasser la soixantaine pour être enfin capable d’écrire sa prime enfance.

Le prologue de cet essai autobiographique se situe dans le Paris assiégé par les prussiens de 1870. Les aïeux de Sophie Chauveau, épiciers parisiens dans le XVIème arrondissement, font fortune en ces temps de rationnement grâce à un lugubre trafic de cadavres d’animaux qu’ils tuent dans les enclos du Jardin des Plantes. C’est ainsi que s’est nouée, selon l’autrice, une habituation à la perversité, au mépris des plus fragiles, qui a caractérisé toute la famille pour plus d’un siècle.

Voulant briser à la racine l’hérédité funeste qui la poursuit comme dans un roman de Zola (et précisément, La Fortune de Rougon date de 1871), S. Chauveau en a tiré une infinie affection pour les premières victimes de sa famille, les animaux (comme beaucoup d’autrices contemporaines). « Les maltraitances envers les animaux, envers tous ceux qui sont impuissants par nature, par statut comme par destination, m’ont toujours rendue malade, et ramenée à l’enfance. Tous ceux qui ne sont pas en mesure de se défendre, de se révolter, de se venger sont nos frères… » (p. 122).

L’immensité de sa culture vient en aide à l’autrice pour faire face à l’immensité des crimes qu’elle découvre. C’est le livre le plus cultivé, le plus tissé de citations que j’ai pu lire pour ce blog. Il se rapproche parfois des Essais de Montaigne et démontre, en actes, comment nos lectures nous aident à vivre les pires épreuves.

D’autres avis :

Toute la culture

ePagine

Les lectrices et lecteurs qui liront dans ce roman des échos de leurs expériences personnelles trouveront sur le site de l’AIVI information et soutien.

Malika Wagner, Effacer sa trace (mars 2016)

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L’article de la semaine est une exclusivité du site La Cause Littéraire et il est à lire à cette adresse.

Être publié-e sur La Cause Littéraire n’est pas très difficile du fait de l’ambition encyclopédique de la rédaction. Dans l’idéal, LCL voudrait en effet recenser et critiquer absolument toute la littérature contemporaine à mesure qu’elle paraît. Ce pari de la quantité a fait de LCL le site de critique littéraire francophone le plus consulté, parce que le plus complet.

 

Carole Martinez, La Terre qui penche (juin 2015)

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Dans l’espace littéraire contemporain, Carole Martinez est un cas à part. D’abord par son écriture, extrêmement poétique, faite de refrains, de métaphores, de licences. Ensuite par la saga romanesque qu’elle a commencée il y a maintenant neuf ans, que l’on pourrait appeler l’histoire muette des femmes et dont 2015 a vu paraître le troisième opus.

Le premier était Le Cœur cousu en 2007 : « Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées. Onctueuses larmes au palais des hommes ! »

Le second, Du domaine des murmures (2011), faisait entendre la voix murmurée et emmurée d’une femme du XIe siècle préférant un religieux tombeau plutôt que le mari auquel son père la destine pour l’éternité.

Dans La Terre qui penche, qui se déroule deux siècles plus tard dans ce même « domaine des Murmures », Carole Martinez ajoute un -e aux murs masculins dressés par les hommes, pour rendre mure son héroïne : Blanche, petite fille de 11 ans dont le destin semble déjà tracé. Murissant et murmurant, elle vainc le déterminisme des adultes selon qui « les filles n’ont rien à dire » (p. 344).

Le roman est construit comme un dialogue lyrique entre la petite fille et sa vieille âme d’aujourd’hui, une image de l’autrice elle-même : « l’enfance est mon Moyen Âge à moi » (p. 366).

Un critique bien connu avait déploré, à la sortie du Domaine des murmures, les nombreux anachronismes de langue et l’absence de l’ancien français dans ce roman historique médiéval. Comme pour y répondre, Carole Martinez inclut dans les dernières pages toutes les chansons anciennes, dans la langue d’époque, qu’elle adapte en français moderne dans son livre. Elle les appelle ses « caroles » (qui sont une danse populaire médiévale) : et peut-être que sur ces vers on ne dansait pas de carole à l’époque, mais il s’agit surtout d’une signature discrète de Carole Martinez, qui veut que tout dans son livre lui soit propre.

D’autres avis :

Salon-littéraire

Cultur’elle

Café littéraire de Céline