Michèle Lesbre, Chère Brigande (février 2017)

« Une lettre d’une femme à une femme, pour lui dire l’inquiétude que j’éprouve » : ainsi Michèle Lesbre qualifie-t-elle cette courte biographie romancée de Marion du Faouët (1717-1755, on prononce le -t).

On voit Marion, paysanne du siècle des Lumières, former un groupe de truands, terroriser les puissants, voler aux riches, donner aux pauvres, se marier de la main gauche… et finalement être pendue, à Quimper, sur la place Saint-Corentin où les touristes, oublieux de l’Histoire, jouent désormais à Pokémon Go (j’en faisais partie moi-même l’été dernier).

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Le texte est d’une simplicité extrême. L’héroïne, Marion du Faouët, incarne à merveille l’esprit d’insoumission qu’on attribue habituellement à la Bretagne. Michèle Lesbre puise ses points de comparaison dans la littérature et le cinéma pour enfants : Robin des bois, La Petite sirène, Bécassine (bretonne elle aussi), Les trois brigands de Tomi Ungerer. La romance entre Marion et son concubin est aussi fleur bleue qu’on peut l’imaginer.

On pourrait donc lire cette idéalisation des réalités du XVIIIème siècle comme la construction d’un refuge narratif rassurant, face aux traumatismes post-modernes que Michèle Lesbre partage, confie à Marion du Faouët : la seconde guerre mondiale, la crise écologique, et même l’attentat de Nice.

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Ailleurs :

L’avis de Mathieu pour Le Quai des Brumes,

Celui du Petit Carré Jaune, que je cite quelquefois,

La présentation du livre par Michèle Lesbre à la librairie Mollat,

Noter enfin que Michèle Lesbre sera à Toulouse le 14 mars, à la librairie Ombres Blanches.

Clélia Anfray, Le Censeur (2015)

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Les romans vendus dans toutes les grandes surfaces de France naissent aujourd’hui bien souvent d’un travail universitaire pointu. C’est la fiction qui permet aux spécialistes littéraires de garder un lien (compliqué parfois cependant) avec la société. Olivia Rosenthal, Camille Laurens pour ne citer qu’elles, donnent des cours à l’université.

Après avoir donné les éditions critiques de plusieurs drames de Victor Hugo, Clélia Anfray avait la matière et le savoir suffisants pour entamer un roman sur son censeur attitré, Charles Brifaut. Le censeur était donc selon elle, et nous pouvons lui donner raison sans hésiter, l’élément de son savoir littéraire qui allait toucher le plus vivement les passions de la société contemporaine et lui poser des questions vitales.

De nos jours la censure est comprise comme l’inverse de ce que notre société appelle « liberté d’expression ». Elle entrave le travail des journalistes et écrivain-e-s sur la base de calculs politiques ou économiques qui n’ont cure de la qualité intrinsèque de ce travail. Du moins c’est ce que nous comprenons sous le terme de censure.

En réalité, comme ce roman historique le montre très bien, le censeur est un critique littéraire, un critique littéraire très mauvais qu’on aurait investi d’un pouvoir de vie et de mort sur les œuvres. Il est impossible de séparer clairement le jugement littéraire et les goûts politiques et idéologiques ; Charles Brifaut interdit Victor Hugo officiellement parce qu’il est contre la monarchie, mais en réalité parce qu’il le trouve mauvais écrivain…

Comment peut-on se tromper à ce point sur Victor Hugo ? Qu’est-ce qui fait d’un homme un aussi médiocre critique ? Il a fallu à Clélia Anfray une immersion dans la société et le quotidien du censeur pour répondre à ces questions devenues aujourd’hui vitales. Le roman est aussi une tentative de liquidation de la critique du XIXe siècle qui jugeait les œuvres à la bonne mine de leur auteur et considérait le grand public comme totalement exclu du débat sur l’art.

Autres lectures :

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Télérama