Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige (2014)

9782330072513

La couverture reproduit une photographie authentique de la grand-mère de l’autrice. Le livre raconte et reconstitue l’histoire de cette émigrée aux États-Unis, fuyant le génocide arménien et grec, fuyant cette époque où « un officier ottoman pouvait acheter une Grecque et la ramener chez lui de façon définitive pour quatre-vingts cents » (p. 22).

L’exilée ne manque pas de ressources. Elle devient effeuilleuse burlesque, et se fait un nom dans tout le pays. Mille noms, même : Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat

Après un premier livre sur son père héroïnomane, Eleni Sikelianos reprend le cycle généalogique, cette fois par sa branche maternelle. Lectures romanesques, montages de sources diverses (toutes authentiques), éparpillement des documents historiques disponibles : telles sont les méthodes de l’enquêtrice, méthodes aussi atypique que l’objet de sa quête. La danseuse de cabaret n’a laissé derrière elle que des coupons de journaux, des actes de mariage (cinq pour être précis), quelques photos, quelques souvenirs chez ses proches. « Ça suffit pour continuer » (p. 32).

À la manière de l’explorateur Cabeza de Vaca, que la poète cite au fil de la biographie, on tente de découvrir, lopins par lopins, un continent inconnu. Ce qu’a pu penser, ressentir sa grand-mère : voilà ce que voudrait nous livrer Sikélianos. Sans grand succès : « [e]lle n’arrête pas de redevenir chat » (p. 156), se plaint la narratrice. À chaque étape du parcours de cette vie étrange, marginale, le livre tente pourtant d’adapter sa mise en page et de se métamorphoser pour faire revivre l’époque et le lieu qui l’ont permise. Pour Actes Sud, le traducteur Claro a su, avec brio, donner l’idée au lectorat français de l’inventivité et de la fraîcheur littéraire d’Eleni Sikelianos.

Vous pouvez lire ailleurs : Lou et les feuilles volantes, qui propose un montage de quelques pages du livre ; les libraires Charybde, chez qui vous pouvez acheter le roman ; enfin l’avis des Inrocks.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige, Actes Sud, 208 p., 22€.

Publicités

Carole Zalberg, Chez eux (2015)

Après un petit mois de pause dû aux obligations de fin de semestre universitaire, ce blog reprend du service, essentiellement comme agenda d’événements littéraires francophones, mais pas seulement. Aujourd’hui par exemple, il va s’agir d’un court roman de Carole Zalberg.

879085

Anna Wajimsky, petite fille juive, quitte la Pologne et le cocon familial en cette année 1938, pour se réfugier en France, dans la campagne de Haute-Loire. Là, des anonymes, sans arrière-pensée, parfois sans y penser du tout, prendront sa défense et la protégeront des nazis : il s’agit des Justes, dont un portrait divers et émouvant est donné en forme d’hommage aux inconnu-e-s qui ont sauvé la vie de la mère de l’autrice.

Sur la grande Histoire, ce petit roman ne vous apprendra rien ou presque : les Justes y sont ce que, depuis Simone Veil, on a dit qu’ils étaient (divers, discrets, venus de toute la société française). Le point de vue de l’enfant-narratrice est moins sensible, moins original que dans les romans de Lefebvre ou de Gueorguieva dont j’ai parlé ici ; la jeune Juive ne se permet pas l’insouciance et mûrit très vite, à la dure. À travers le récit entremêlé d’épisodes français et polonais, les phrases souvent elliptiques et sensibles, à travers aussi les mots justes (précisément) de Carole Zalberg, la bonté qui illumina les années sombres (dont la mémoire et l’expérience s’éloignent à mesure que passent les générations) se rappelle à nous avec simplicité.

1280x720-m8a
Simone Veil à l’Assemblée Nationale

D’autres avis :

Lintern@ute, qui vante ce récit comme « dénué de pathos », à tort à mon avis (du pathos, il y en a, mais tout pathétique n’est pas forcément un défaut) ;

Winnie, qui décrit « un petit livre au grand cœur » ;

Charybde, libraire chez qui ce roman est disponible ;

Arthemiss, qui vante la « justesse » du roman.

Carole Zalberg, Chez eux, Actes Sud, 2015, 112 p., 6,70€.

Michèle Lesbre, Chère Brigande (février 2017)

« Une lettre d’une femme à une femme, pour lui dire l’inquiétude que j’éprouve » : ainsi Michèle Lesbre qualifie-t-elle cette courte biographie romancée de Marion du Faouët (1717-1755, on prononce le -t).

On voit Marion, paysanne du siècle des Lumières, former un groupe de truands, terroriser les puissants, voler aux riches, donner aux pauvres, se marier de la main gauche… et finalement être pendue, à Quimper, sur la place Saint-Corentin où les touristes, oublieux de l’Histoire, jouent désormais à Pokémon Go (j’en faisais partie moi-même l’été dernier).

arton14484-2ec7d

Le texte est d’une simplicité extrême. L’héroïne, Marion du Faouët, incarne à merveille l’esprit d’insoumission qu’on attribue habituellement à la Bretagne. Michèle Lesbre puise ses points de comparaison dans la littérature et le cinéma pour enfants : Robin des bois, La Petite sirène, Bécassine (bretonne elle aussi), Les trois brigands de Tomi Ungerer. La romance entre Marion et son concubin est aussi fleur bleue qu’on peut l’imaginer.

On pourrait donc lire cette idéalisation des réalités du XVIIIème siècle comme la construction d’un refuge narratif rassurant, face aux traumatismes post-modernes que Michèle Lesbre partage, confie à Marion du Faouët : la seconde guerre mondiale, la crise écologique, et même l’attentat de Nice.

9782211089647_1_75

Ailleurs :

L’avis de Mathieu pour Le Quai des Brumes,

Celui du Petit Carré Jaune, que je cite quelquefois,

La présentation du livre par Michèle Lesbre à la librairie Mollat,

Noter enfin que Michèle Lesbre sera à Toulouse le 14 mars, à la librairie Ombres Blanches.

Clélia Anfray, Le Censeur (2015)

le_censeur

Les romans vendus dans toutes les grandes surfaces de France naissent aujourd’hui bien souvent d’un travail universitaire pointu. C’est la fiction qui permet aux spécialistes littéraires de garder un lien (compliqué parfois cependant) avec la société. Olivia Rosenthal, Camille Laurens pour ne citer qu’elles, donnent des cours à l’université.

Après avoir donné les éditions critiques de plusieurs drames de Victor Hugo, Clélia Anfray avait la matière et le savoir suffisants pour entamer un roman sur son censeur attitré, Charles Brifaut. Le censeur était donc selon elle, et nous pouvons lui donner raison sans hésiter, l’élément de son savoir littéraire qui allait toucher le plus vivement les passions de la société contemporaine et lui poser des questions vitales.

De nos jours la censure est comprise comme l’inverse de ce que notre société appelle « liberté d’expression ». Elle entrave le travail des journalistes et écrivain-e-s sur la base de calculs politiques ou économiques qui n’ont cure de la qualité intrinsèque de ce travail. Du moins c’est ce que nous comprenons sous le terme de censure.

En réalité, comme ce roman historique le montre très bien, le censeur est un critique littéraire, un critique littéraire très mauvais qu’on aurait investi d’un pouvoir de vie et de mort sur les œuvres. Il est impossible de séparer clairement le jugement littéraire et les goûts politiques et idéologiques ; Charles Brifaut interdit Victor Hugo officiellement parce qu’il est contre la monarchie, mais en réalité parce qu’il le trouve mauvais écrivain…

Comment peut-on se tromper à ce point sur Victor Hugo ? Qu’est-ce qui fait d’un homme un aussi médiocre critique ? Il a fallu à Clélia Anfray une immersion dans la société et le quotidien du censeur pour répondre à ces questions devenues aujourd’hui vitales. Le roman est aussi une tentative de liquidation de la critique du XIXe siècle qui jugeait les œuvres à la bonne mine de leur auteur et considérait le grand public comme totalement exclu du débat sur l’art.

Autres lectures :

Sab’s pleasures

Mina Merteuil

Télérama