Anne Sibran, Enfance d’un chaman (janvier 2017)

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Lucero Tanguila est un yachak, un sorcier de la forêt amazonienne, en Equateur. Il peut écouter les arbres, marcher dans la nuit. Il peut se changer en tigre, en plante, en oiseau à plumes ; nul ne saurait dire, à la lecture du roman d’Anne Sibran, s’il s’agit d’une métamorphose réelle ou ressentie : « la plante t’envoie parfois le tigre. Il et comme toi, jeune et fougueux, maladroit, la patte large, percluse de griffes. Il saute sur ta poitrine et ton corps s’alourdit » (p. 30). Où s’arrête le sorcier, où commence la forêt ? On ne le sait jamais exactement.

Anne Sibran ne tente pas de comprendre, ou d’éclaircir. Elle pointe au contraire le silence nécessaire qui entoure le chant et le conte, ces usages magique de la parole : « Ici les mots trottent encore en liberté, comme s’ils venaient à peine de surgir, ou que leur sens en mutation, leur vibration diffuse n’appartenait pas seulement à l’homme mais à tout ce qui l’entoure » (p. 45). « La nature est un temple où de vivants piliers… »

Ce que l’ethnologue Sibran est capable de noter dans ces carnets, de nous transmettre dans son livre, n’est qu’une infime « poussière d’or » comparé à ce qu’elle ressent là-bas. Mais cette poussière suffit à faire entendre l’existence cachée de toute une « bibliothèque du vent » (p. 46). En cela, l’écriture n’est pas disqualifiée tout à fait, comme elle l’était chez Lévi-Strauss, dans Tristes tropiques, au profit de la parole orale des indiens Nambikwara. Ici, au contrare, Lucero Tanguila respecte les séances d’écriture de la narratrice à l’étude. On y découvre que « l’écriture peut ainsi entrer sous les arbres, et marcher dans la boue » (p. 43).

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Anne Sibran n’est pas la première ethnologue du chamanisme des indiens d’Amérique. Le public français connaît les expériences mystiques de Carlos Castaneda (1925-1998) auprès d’un sorcier yaki mexicain. Peut-être Sibran y a-t-elle cueilli quelques procédés descriptifs, tel l’usage de l’italique pour signaler les mots qui qualifient des pratiques magiques. Mais la différence, je crois, tient à l’attention énorme portée par Sibran à la langue et ses pouvoirs.

Dans les derniers chapitres, le roman devient militant. Comme dans Nausicaä de Miyazaki, la forêt est envahie par les machines, qui veulent puiser son pétrole. La lutte des indiens pour préserver leur forêt fait sortir Anne Sibran de sa contemplation silencieuse. Elle nous renvoie, pour plus d’informations concrètes, au projet Frontière de vie porté par les paysans équatoriens.

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Je lis qu’Anne Sibran alterne désormais les séances de dédicaces en France et les ateliers d’écriture chez les paysans d’Équateur. D’autres avis sur ce livre, ailleurs :

Le Quotidien de Julia cite quelques passages,

Hors/piste, qui l’a lu dans le cadre d’un partenariat de Babelio,

Maryse Vuillermet en dit quelques mots également.

Actualités de fin-mars 2017 : publications et rencontres

Pendant que chacun compte ses écus en préparation du Salon du livre de Paris du 24 au 27 mars, voilà toujours quelques événements alternatifs qui ont retenu mon attention :

Vous l’avez compris, il va falloir faire des choix !

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Marie N’Diaye et Dominique Zehrfuss, Vingt-huit bêtes : un chant d’amour (octobre 2016)

Sur chaque double-page de cette publication d’art plutôt confidentielle, les poèmes de Marie N’Diaye sont mis en regard des illustrations animalières de Dominique Zehrfuss, illustratrice de Gallimard Jeunesse. Ses animaux, à la manière des éléphants dans certains rituels indiens, sont peints de couleurs et de figures.

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On peut se plonger dans ces dessins, ils fourmillent de détails qui prolongent les méditations poétiques du texte. Les échanges entre texte et image sont intelligents et curieux : une tortue, dont la carapace est illustrée de fantasmes de toutes les couleurs, cristallise la paralysie que ressent l’homme aimé, face à l’ensemble des idéalisations et des projections dont l’entoure, l’encombre même, la passion amoureuse de la poète.

Car il s’agit dans ce livre d’un amour fou et animal, sans cesse en danger de disparition et de rupture. La poète y tente l’introspection de ce désir idéal qu’elle subit et nourrit à la fois : « je m’étais plue prisonnière / Mais aussi geôlière ». Les figures sur l’animal sont une forme de faiblesse prisonnière de leur intimité ; face au dessin d’un cerf qui regarde le lecteur dans les yeux, Marie N’Diaye écrit : « ses yeux rivés aux nôtres nous détournent de son château secret ».

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Ce n’est pas la première fois que Dominique Zehrfuss peuple un texte littéraire d’animaux fantastiques. Elle a déjà travaillé à l’illustration de romans du prix Nobel Patrick Modiano, et fit paraître en 2010 une autobiographie, Peau de caniche, où le caniche en question est la métaphore de l’autrice.

Son travail ressemble fort à la peinture râjput (de Jaipur, en Inde), comme celle-ci, du XIXème siècle :

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Si j’en crois le catalogue d’art indien de Brijindra Nath Goswamy, la peinture râjput exprime une certaine mystique hindouiste, appelée bhakti. Dans l’hindouisme, les animaux sont sacrés ; un grand nombre de dieux et de démons sont zoomorphes. Métaphore des anciennes divinités, l’animal dans la peinture signifie aussi certains états de l’âme, considérée comme très ancienne elle aussi. Suivant la doctrine de la métempsychose ou transmigration des âmes, celles-ci sont plus anciennes que les individus. Par ce rappel esthétique, les illustrations de Zehrfuss donnent à la rupture amoureuse une dimension sacrée et trans-culturelle. Comme dans Trois femmes puissantes de Marie N’Diaye, les cultures et les pays les plus lointains parviennent à se répondre.

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Michèle Lesbre, Chère Brigande (février 2017)

« Une lettre d’une femme à une femme, pour lui dire l’inquiétude que j’éprouve » : ainsi Michèle Lesbre qualifie-t-elle cette courte biographie romancée de Marion du Faouët (1717-1755, on prononce le -t).

On voit Marion, paysanne du siècle des Lumières, former un groupe de truands, terroriser les puissants, voler aux riches, donner aux pauvres, se marier de la main gauche… et finalement être pendue, à Quimper, sur la place Saint-Corentin où les touristes, oublieux de l’Histoire, jouent désormais à Pokémon Go (j’en faisais partie moi-même l’été dernier).

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Le texte est d’une simplicité extrême. L’héroïne, Marion du Faouët, incarne à merveille l’esprit d’insoumission qu’on attribue habituellement à la Bretagne. Michèle Lesbre puise ses points de comparaison dans la littérature et le cinéma pour enfants : Robin des bois, La Petite sirène, Bécassine (bretonne elle aussi), Les trois brigands de Tomi Ungerer. La romance entre Marion et son concubin est aussi fleur bleue qu’on peut l’imaginer.

On pourrait donc lire cette idéalisation des réalités du XVIIIème siècle comme la construction d’un refuge narratif rassurant, face aux traumatismes post-modernes que Michèle Lesbre partage, confie à Marion du Faouët : la seconde guerre mondiale, la crise écologique, et même l’attentat de Nice.

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Ailleurs :

L’avis de Mathieu pour Le Quai des Brumes,

Celui du Petit Carré Jaune, que je cite quelquefois,

La présentation du livre par Michèle Lesbre à la librairie Mollat,

Noter enfin que Michèle Lesbre sera à Toulouse le 14 mars, à la librairie Ombres Blanches.

Dédicace !

Mardi 21 février dernier, j’étais à la librairie Compagnie à Paris, pour une rencontre avec Cécile Coulon, qui publiait Trois saisons d’orage, dont j’ai parlé ici.

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Elle disait que les lieux étaient primordiaux dans son processus d’écriture, que seulement après avoir choisi le lieu elle réfléchissait aux personnages. À la fin de la discussion, elle m’a gentiment dédicacé son roman au nom du blog :

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Amusant ! J’attends avec intérêt ses prochaines parutions.

Habiba Djahnine, Fragments de la maison (2015)

En Algérie où elle est née en 1968, Habiba Djahnine est à l’origine de Béjaia Doc, un atelier de création de films documentaires, et devient réalisatrice de courts et longs métrages. On lui doit la bouleversante Lettre à ma sœur (2006), un documentaire consacré à sa sœur Nabila, militante féministe assassinée par les fondamentalistes musulmans en 1995 à Tizi-Ouzou.

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Fragments de la maison est un recueil de poèmes qui chante ce que Bruno Doucey, son éditeur, appelle un « apaisement » mais que l’on pourrait aussi bien qualifier de fatalisme : « A chaque mort ses regrets / A chaque corps sa mémoire » (p. 7). Le deuil y devient une nécessité de la vie, et les vers se font l’écho d’un ordre métaphysique éternel qui le justifie : « L’ocre de l’océan de sable transforme le monde / Elle aime ces temps qui s’égrainent » (p. 10).

La guerre civile algérienne (1991-2002), dans laquelle elle a toujours refusé de prendre parti, devient dans ce poème, suivant une conception volontairement archaïque de la géographie et de l’histoire humaines, l’une des conséquences inévitables des montagnes et de la Méditerranée toute proche (p. 17) :

Alger est belle
Une amante vieillie […]
La mer présente lui sourit
Comme si elle allait l’envahir
Comme elle l’envahit

Allusion à la colonisation française, arrivée par la mer, ou parole métaphysique sur les dangers de la mer et de l’infini ? Aussi bien l’Algérie décolonisée n’en finit pas d’être post-coloniale : « la guerre est toujours finissante / Toujours elle se poursuit en eux » (p. 24). Le recueil oscille ainsi entre la vérité générale et la contingence historique algérienne. On reconnaît bien une allusion aux migrants méditerranéens, p. 30 :

La mer du milieu les absorbe
Les happe, les rejette sur les rivages incertains
Dans l’autre continent, sans amour, sans sépulture

Mais ailleurs l’Algérie est comparée à toutes les autres civilisations, par essence nocives (p. 39) :

Nous avons construit des villes pour être assiégés
Des maisons pour être assignés à résidence
Des idéaux pour nous assassiner

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« Des idéaux pour nous assassiner » : Habiba Djahnine se veut féministe, mais elle a fait le choix de l’art plutôt que de l’action militante. Pour elle, le deuil n’est surmonté que dans cette semi-universalisation, qui inscrit la guerre et la mort dans le conflit éternel entre les idéaux et les vies réellement vécues.

Ailleurs : d’autres extraits du livre, l’émission avec Habiba Djahnine sur France culture et un autre avis.

J’ai découvert aussi que les éditions Bruno Doucey avaient fait paraître une anthologie de poésie haïtienne féminine, intitulée Terre de femmes. 150 ans de poésie féminine en Haïti (2010) :

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