Nouvelles du Rwanda : Beata Umubyeyi Mairesse

De retour du festival L’Écrit des femmes à Périgueux, où j’ai parlé du mot « autrice » et de la situation contemporaine des femmes de lettres, je n’avais qu’une hâte : lire Ejo, de Beata Umubyeyi Mairesse. Elle avait été invitée elle aussi par le festival, et ses lectures, ainsi que les quelques mots qu’elle avait échangés avec la jeunesse périgourdine, m’avaient semblé pleines de tact, très prometteuses et très nécessaires pour notre époque.

Sous le double exergue d’Annie Ernaux et de bell hooks, Ejo est un recueil d’onze nouvelles, tenues par dix narratrices et un narrateur, et qui ont pour cadre l’hier et le demain — les deux sens du mot ejo en kinyarwanda. Toutes sont traversées par le moment et la présence du génocide Tutsi qui, eût égard aux pudeurs du lectorat français, et peut-être également pour tenir à distance les excès contemporains de la littérature traumatique, n’est jamais représenté face à face, mais se fait parfois entendre sous d’autres noms. Umubyeyi a attendu plus de vingt ans pour publier ces textes et la brièveté de ses textes s’explique par sa très grande prudence, de peur de profiter des compassions préfabriquées attachées au Rwanda : « nous les survivants, on aurait pu déposer un copyright sur le mot Rwanda, parce que si on n’avait pas perdu nos familles, si on ne s’était pas fait machetter, violer et tout ce bazar-là, ben ce mot-là ne marcherait pas aussi bien sur le marché international » (p. 95), ironise la narratrice révoltée de « Menstruel ».

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Mais ce qui est à la fois le plus réussi et le plus riche d’enseignements pour notre époque divisée, dans ce recueil de nouvelles, c’est la multiplication des points de vue, qui donne à entendre une violence complexe et quelquefois paradoxale. Languida, la fille tutsi, écoute avec plaisir la radio de propagande des plus radicaux génocidaires hutus, par goût de la musique zaïroise qu’ils diffusent (p. 118). »Rares sont les morts — ou les vivants — qui sont parvenus à rester entiers dans ce pays. On s’éparpille. Les regrets prennent la poussière, oubliés sur les étagères par les tueurs déjà libérés. Les tués s’effritent, officiellement figés sur d’autres étagères. Les enfants demandent pardon pour des crimes qu’ils n’ont pas commis » (p. 138).

Dans « Bazilisa — Jambières », Maria, la vieille voisine de la narratrice, commence un puzzle à chaque fois qu’une guerre éclate dans le monde, et finit « toujours le puzzle de plusieurs centaines de pièces avant que les Nations Unies n’adoptent une résolution pour condamner le massacre » (p. 106). C’est que, sans doute, comme le montrait déjà Adichie à propos du Biafra, l’éclatement et la multiplicité des pièces est la meilleure manière de comprendre une telle violence, même lorsque de l’extérieur elle paraît, comme on dit, « bête et méchante ». Car il y a toujours quelque chose qui nous aura échappé, et il n’est pas même de malveillant dénonciateur ou d’affreux collaborateur qui n’ait une histoire à raconter. Dans ce recueil de nouvelles, où chaque détail est à sa place, les pièces s’éclairent les unes les autres et forment le dessin du puzzle collectif rwandais.

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D’autres avis : la Rue des livres, lesmotschocolat, le Cercle des bouquineuses compulsives anonymes, surtout la très sensible recension d’AfricaVivre et l’étude précise de Virginie Brinker pour La Plume Francophone. On consultera aussi avec profit la recension de Lézardes chez En-attendant-nadeau, l’émission où Umubyeyi raconte quelques souvenirs d’enfance sur France culture et la présentation du livre par l’autrice sur Place aux nouvelles.

Beata Umubyeyi Mairesse, Ejo, La Cheminante, 2015, 144 p., 14€.

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