Agenda et parutions (juin 2017)

En juin, les cours à l’université sont terminés : se multiplient alors les colloques et journées d’études que les enseignants-chercheurs n’avaient pas le temps d’organiser avant. Trois rendez-vous ont retenu mon attention ce mois-ci :

79294_couverture_hres_0

Par ailleurs, j’aimerais mettre en avant quelques parutions tout à fait remarquables de juin 2017 :

  • Les chercheuses de la revue GLAD! Revue sur le langage, le genre, les sexualités ont sorti le deuxième numéro, dont le sommaire promet des articles fascinants. Il est rare, dans notre pays, qu’une revue scientifique soit entièrement dirigée par des femmes, et je suis très heureux de constater qu’il en sort une publication de grande qualité.
  • Mylène Botbol-Baum dirige la publication d’un ensemble d’articles sur Judith Butler, réunis sous le titre Judith Butler, du genre à la non-violence. Il paraîtra le 8 juin prochain.
  • Coline Cardi et Geneviève Pruvost ont dirigé en 2012 un recueil d’articles très divers, mais tous engageants, intitulé Penser la violence des femmes. Il est réédité cette année chez La Découverte. Allez voir le sommaire : vous y trouverez forcément quelque chose qui vous intéresse.

79815

Actualités critiques de février 2017, ailleurs et ici

Mes journées parisiennes sont bien remplies. Je n’ai plus de temps pour lire et chroniquer les parutions, et ça m’attriste, même si je suis content de voir que ma thèse, elle, avance bien. En attendant d’avoir fini l’énorme pavé que je lis en ce moment (La Danse sorcière de Karine Henry, janvier 2017), je voudrais profiter d’un week-end plus calme pour faire les annonces de plusieurs événements qui méritent toute notre attention.

Ce ne serait pas relever l’actualité de la littérature contemporaine écrite par des femmes que d’ignorer la publication récente d’un grand ouvrage collectif d’études et d’articles, sur le rapport qu’entretiennent les livres d’Annie Ernaux avec les engagements (féministe et autres). Le volume, dirigé par deux maîtres de conférences de l’université de Cergy-Pontoise, est cependant édité par mon université (Paris III), ce dont je suis fier comme un pou alors que je n’y ai aucunement participé. Il est très bien présenté par Karine Gendron sur Fabula.

70988

Germaine de Staël, dont l’œuvre a donné lieu à une table ronde le 21 janvier dernier, est l’objet ce mois-ci d’une étude de Stéphanie Genand, sous le titre mystérieux : La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif, aux éditions Droz.

la-chambre-noireEn littérature, les hommes, plus bavards que les femmes en cela comme en tout, ont écrit la plupart des autobiographies. Mais ce genre a aussi été illustré par des femmes qui n’ont pas craint de parler de soi : Herculine Barbin, Simone de Beauvoir, Annie Ernaux, etc., désormais réunies dans un ensemble d’études intitulé Genre, sexes, sexualités : que disent les manuscrits autobiographiques ?, aux PURH.

couv_genre_sexes_sexualitecc81sweb

Pour finir sur les nouveautés de ce blog, et comme annoncé en décembre dernier, un index des femmes de lettres est maintenant en place, accessible par un lien en haut à droite. Il classe tous les articles du blog par ordre alphabétique des noms d’autrices. C’est-y pas beau ?

Annie Ernaux, Mémoire de fille (avril 2016)

Je n’ai jamais pris autant de notes de lecture sur un roman aussi court, cent cinquante pages à peine. Rendre compte de toutes mes impressions sur Mémoire de fille exigerait plus qu’un article de blog.

ernaux

Ce dernier roman d’Annie Ernaux renie tous les autres. Son œuvre entière, réunie récemment sous le titre Écrire la vie, est frappée d’obsolescence : comparés à celui-ci, les autres romans sont « des à peu près », « écrits en vain ».

Ernaux explore en effet un angle mort de son écriture autobiographique : l’été 1958, dans une colonie de vacances. Ce qui s’y est produit ne porte pas de nom : c’est une sorte d’éducation sentimentale, violente et incompréhensible, que l’autrice ne sait pas sur quel ton aborder : « tragique, lyrique, romantique, humoristique, même, ce ne serait pas si difficile » (p. 57) ?

Elle choisit finalement le récit le plus neutre, abordant à la troisième personne du singulier la jeune fille qu’elle a été, commençant par décrire une photo d’elle à l’époque. Ces deux choix d’écriture sont un hommage à L’Amant de Marguerite Duras, dont Mémoire de fille constitue pour une grande part une réécriture : découverte, dans les deux cas, d’un désir et d’une sexualité qui a « rapté » l’écrivaine (p. 21) absolument « comme un viol » (p. 71).

Toute son éducation fait penser à la jeune fille que la violence sexuelle masculine est inévitable (« une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir », où l’on relève le son « falluss…ubir », p. 45), tandis que ses désirs de femme au contraire peuvent et doivent être réprimés, afin de ne pas être « putain sur les bords ».

Non contents de lui extorquer des coucheries tolérées plutôt que consenties, les hommes de la colonie affichent dans la cantine, en manière de plaisanterie, les brouillons de lettres où elle raconte ce qui lui arrive (p. 94). Annie Ernaux donne à cet événement honteux la force d’un emblème : en prolongeant le récit autobiographie au-delà de cette parenthèse estivale, elle démontre que la publication de ses écrits a été pour elle une réponse au non-respect de son consentement dans la publication de sa correspondance privée. La littérature, c’est cet espace où elle affiche seulement ce qu’elle a désiré rendre public. Ainsi ce livre est au fond très optimiste. Sans doute « le viol est le propre de l’homme ». Mais aussi le consentement est le propre de l’écriture.

Le passage qui m’a le plus marqué ne fait pas partie des récits de violences masculines, récits qui dans la littérature contemporaine constituent hélas un lieu commun, et possèdent même une catégorie thématique sur Babelio. Non, c’est plutôt le passage où « la fille de 58 » lit avec stupéfaction Le Deuxième Sexe et se retrouve « les yeux ouverts sur un monde dépouillé des apparences qu’il avait encore quelques jours avant, un monde où tout, des voitures circulant sur le boulevard de l’Yser aux étudiants cravatés qu’elle croise en train de monter à l’École Supérieure de Commerce, signifie maintenant le pouvoir des hommes et l’aliénation des femmes ». Cette révélation, quiconque a lu de la sociologie du genre l’a vécue, parce que l’oppression des femmes est l’un des points sans doute où les sciences humaines s’opposent le plus radicalement à l’opinion commune.

D’autres avis :

Télérama, qui se concentre sur les enjeux de reconstitution littéraire,

La Cause Littéraire, qui veut redonner l’idée de l’année 1958,

Sur Mediapart, la chronique de Juliette Keating,

Le site de la librairie La Buissonnière, qui propose une revue de presse.