Cécile Coulon, Trois saisons d’orage (janvier 2017)

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La prose francophone a depuis 2007 son enfant-prodige : Cécile Coulon, romancière remarquée, discutée et souvent adulée par les journaux locaux et nationaux depuis ses dix-sept ans, en 2007. Son dixième roman, Trois saisons d’orage, est paru le mois dernier. Un style, une méthode d’écriture s’y dessinent ; on comprend mieux, à le lire, quel genre de « machine littérature » en est l’autrice.

Peut-être marquée par ses années de classe préparatoire, Coulon fait montre d’une solide culture littéraire. Ainsi Trois saisons d’orage peut être lu comme la réécriture, le remake d’un roman classique de 1882 : Une Histoire sans nom, de Barbey d’Aurevilly. Jugez donc : même décor rural perdu au milieu des monts du lyonnais. Mêmes comparaisons entomologiques récurrentes pour décrire les habitants du village (des « mouches » pour Barbey, des « fourmis » pour Coulon). Même trouble indescriptible qui saisit un jour ce village aux apparences paisibles. Même naissance scandaleuse qui fait éclater les tensions ; scandale caché d’abord, puis avoué. Mêmes hésitations, aux frontières du roman fantastique, entre l’explication rationnelle et le raisonnement superstitieux, pour expliquer la faute criminelle qui a entraîné cette naissance, et la punition céleste, le fameux « orage », qui en découle.

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Alors pourquoi réécrire un roman qui existe déjà depuis plus d’un siècle ? Le livre de Coulon modifie certains éléments importants de cette intrigue. Chez Aurevilly, une mère et sa fille se retrouvaient dans la tourmente du fait d’une grossesse inattendue qui emportait le corps et l’âme de la fille. Mais chez Coulon, c’est la mère qui tombe enceinte alors que son mari est stérile. Elle devient en effet, comme la Phèdre racinienne, l’amante de son beau-fils…

D’une part, le tragique s’en trouve souligné, sans que la dimension farcesque (à la manière de Shoneyin) ne soit tout à fait exclue. D’autre part, ce choix de réécriture permet d’aborder le tabou contemporain de la sexualité et de la maternité des femmes âgées, sujet crucial chez plusieurs écrivaines contemporaines comme, dernièrement, Annie Ernaux et Camille Laurens. La réécriture d’un classique permet donc entre autres de reconstruire la séduction, proscrite par notre époque, des corps âgés. Une telle démarche est cohérente : c’est le même jeunisme triomphant qui, de nos jours, fait mépriser les vieux et les livres, renvoyés pêle-mêle à une obsolescence infamante.

Ainsi Trois saisons d’orage pourrait-il être décrit, littéralement, comme l’enfant incestueux de la tragédie racinienne et du réalisme fantastique.

Il s’agirait déjà, sans doute, d’une réussite. Mais ce n’est pas encore ce qui m’a le plus impressionné en lisant le roman. J’ai trouvé absolument remarquable, et extrêmement rare, la maîtrise du rythme et l’intensité croissante dans l’écriture du malaise qui point au milieu de ce village rural. Le roman dure 266 pages, mais il n’y a véritablement que les trente dernières pour faire s’enchaîner les événements, comme dans La Danse sorcière de Karine Henry. Cette fin ne répond pas à toutes les questions et laisse planer un doute sur la dimension surnaturelle de l’épisode. C’est pourquoi Trois saisons d’orage aurait plu, je crois, au théoricien du genre fantastique, Tzvetan Todorov, qui s’est éteint le 7 février dernier, et à qui cette chronique est évidemment dédiée.

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D’autres avis :

Sur la route de JosteinSur la route de Jostein, toujours à la pointe des sorties littéraires ;

Les Inrocks, qui ne tarissent pas d’éloges ;

Mots pour mots, dont la chronique prend la forme d’une lettre ;

Parenthèse de caractère, qui souligne également la dimension tragique.

À noter : Cécile Coulon sera l’invitée de la librairie Compagnie à Paris, le mardi 21 février à 18h30. Je rappelle aussi, pour celles et ceux qui auraient pas suivi, que ça y est, ce blog est muni d’un index des noms des femmes de lettres évoquées dans les chroniques.

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8 commentaires sur “Cécile Coulon, Trois saisons d’orage (janvier 2017)

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  1. Je suis absolument d’accord avec toi sur la filiation. Je parlerai d’ailleurs plutôt de filiation que de réécriture. Tu me rappelles d’ailleurs, moi qui passe mon temps à dire que je n’aime pas les nouvelles, que Les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly m’avait beaucoup plu.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, « filiation » serait plus approprié ! Il y a plusieurs traditions qui traversent le genre de la nouvelle, personnellement je n’aime pas trop la tradition américaine de la « short story » mais la nouvelle gothique du XIXe siècle, ça oui !

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