Camille Laurens, Celle que vous croyez (2015)

À qui me demandait si j’avais lu feu Stéphane Hessel, du temps où son humanisme chauve et ridé « faisait le buzz sur Canal » -comment dire ça autrement ?- je répondais avec orgueil : jamais lu d’auteur qui ait perdu son temps de vie et de parole devant une caméra de télévision. Beau principe. Pourtant j’ai acheté récemment Celle que vous croyez de Camille Laurens, une autrice bien connue depuis Dans ces bras-là (2000) et qui fait pour chaque livre une fastidieuse campagne d’apparitions télévisuelles.

J’avais acheté ce roman pour donner une sincère et naïve seconde chance à l’autrice et sur la foi du seul prologue, que j’avais lu dans la librairie, et beaucoup apprécié. Le style du prologue est sincère et captivant, c’est une lamentation horrifiée des malheurs faits aux femmes dans le monde, sans ponctuation : « … non je ne me calme pas ils nous vendent ils nous tuent pourquoi je me calmerais enfin écoutez ils nous tuent nous ils nous liquident tout est dans le journal ça dépend de ce que vous lisez comme journal vous êtes des hommes aussi… » (p. 12). Malheureusement, sincérité et originalité semblent disparaître dans la suite.

Celle que vous croyez est un roman qui défend la cause des femmes, un roman dont le féminisme est plus radical que tous les autres romans de Camille Laurens jusqu’ici, parce que face aux injustices les plus terribles, non, on ne se modère pas avec l’âge. J’ai l’impression, peut-être erronée, que les années passées, depuis 2014 disons, ont été marquées par de plus en plus de romans résolument féministes et plus radicaux qu’auparavant. C’est une très bonne nouvelle et la nouvelle cuvée de Camille Laurens doit être saluée. En somme je suis content que le livre soit aussi largement lu et vendu, mais je ne recommande pas sa lecture. Tout à fait en accord avec le mouvement et les injustices qui émeuvent l’autrice, je reste sceptique sur tout ce qui succède au prologue.

Lors de la campagne de publicité audiovisuelle de Camille Laurens, beaucoup de journalistes, qui veulent découvrir le monde tous les jours pour impressionner l’audience, se sont extasiés sur la modernité de l’intrigue, qui témoignait de l’intégration des mondes virtuels dans le roman contemporain. Mais les éditions Arlequin ont entamé cette intégration il y a plusieurs décennies déjà et, en soi, cette nouveauté est sans grand intérêt. D’accord, depuis qu’il y a des avions, on rêve d’avions, on écrit sur les avions, depuis qu’il y a des ordinateurs, on rêve d’ordinateurs et on parle à ceux qu’on aime sur l’ordinateur. L’important, c’est ce que cela devient littérairement.

Qu’est-il au juste, ce roman ? Une même histoire racontée plusieurs fois : une femme d’âge moyen (c’est-à-dire vieille, aux yeux de notre société) séduit un homme que son âge avait rebuté, à l’aide d’un faux compte Facebook où elle incarne une belle fille à la majorité suspecte. Un drame survient à la fin.

Déjà je ne me comprends plus ; les récits croisés, contradictoires, d’un même événement traumatique, à la Claude Simon, c’était mon dada il y a encore quelques années, j’en lisais, j’en écrivais, Rashōmon (1950) était mon film préféré de Kurosawa. Pourquoi ici ça ne marche plus ? J’ai peut-être simplement vieilli, comme l’héroïne autofictionnelle de Camille Laurens. Le dispositif des témoignages contradictoires est facile, il a donné tant de mauvais polars. Il ne me suffit plus à lui seul. Or j’ai trouvé la manière de l’écrire très malheureuse.

En effet, Camille Laurens a versé (au dernier moment peut-être) dans le pire procédé d’écrivain que je connaisse. Pour prouver que son livre était bien de la littérature, elle l’a saupoudré, de-ci de-là, de citations très connues d’auteurs très connus. « Ça a commencé comme ça », « ce fut comme une apparition », etc. Si le lecteur n’est pas assez à bout de ces bouts de classiques étalés comme dans un rayon de supermarché, il le sera après l’épilogue qui s’en vante : « Ce roman contient des citations de : A. Artaud, H. Melville, L. Aragon, J.-F. Lyotard, N. Arcan, J. Racine, D. Winnicott… », suit un paragraphe entier. Le but de l’épilogue est soit d’écraser le lecteur sous les références qu’il n’a pas remarquées, soit d’inviter à la relecture du roman à la recherche de ces citations, et pour ma part je n’ai jamais été passionné des Où est Charlie.

Un bon usage des citations consisterait à faire référence à une esthétique qui intéresse ou concerne le livre qui la cite. Celle que vous croyez mettant en scène des troubles de l’identité auctoriale et narrative,  je peux comprendre que Céline soit cité en tant qu’illustre prédécesseur dans le domaine de l’autofiction. Mais je ne comprends pas ce que viennent faire ici la plupart des autres auteurs. Artaud  et Melville, pour reprendre les deux premiers noms de l’épilogue, n’ont aucun lien avec Camille Laurens et sont juste cités pour la montre. Ce procédé citationnel n’est pas seulement pénible à lire, il est incohérent. Pour Camille Laurens, lorsqu’il s’agit d’étaler sa culture, tout féminisme a disparu, on s’en tiendra aux autorités masculines, il s’agit de briller dans les clous de la société.

Ce qui m’attriste le plus, maintenant. À aucun moment Camille Laurens, qui s’est pourtant autoproclamée spécialiste de l’autofiction romanesque, ne montre le moindre signe d’intérêt pour La Recherche du temps perdu (l’a-t-elle lue d’ailleurs?). Elle écrit un roman sur la « péremption » des personnes âgées, et ne semble pas même avertie qu’il existe un Romain Gary intitulé Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable (1975), avec le même leitmotiv. Mais aussi ces deux romans mettaient en scène une vieillesse véritable, physiologique, tandis que Camille Laurens veut parler de la vieillesse sociale, celle qui vous foudroie dans le regard des autres.

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