Autrui, un mystère céleste : Les Lunes de Jupiter, d’Alice Munro

9782757833698_large

« Je ne crois plus, aujourd’hui, que les secrets des gens soient définis et communicables, ni que leurs sentiments soient pleinement épanouis et facilement reconnaissables. Je ne le crois pas. Tout ce que je puis dire, c’est que les sœurs de mon père frottaient le plancher à la lessive, qu’elles moyettaient l’avoine et trayaient les vaches à la main » (p. 61).

Telle est la situation récurrente des short stories d’Alice Munro : une femme tente de décrire et de comprendre les ressorts implicites d’une société ou d’une éminence à laquelle elle se sent en partie étrangère. Elle observe de l’extérieur, telle un satellite autour d’une planète inconnue. Cette tâche exige parfois le sens du défi et la volonté de sortir de son quotidien. Ainsi de l’étudiante en philosophie qui, pour prouver à ses parents qu’elle connaît la rude réalité de l’économie, se fait embaucher le temps de Noël à la Grange aux Dindes, comme videuse (dans la nouvelle « La saison des dindes »).

L’étrangeté d’autrui confère peu à peu aux héroïnes le sentiment d’une étrangeté intérieure, qui n’éclipse jamais tout à fait leur individualité. « Elle a eu son amour, son scandale, son homme, ses enfants. Mais à l’intérieur, c’est toujours le même cœur qui bat », écrit Munro de l’héroïne de « Un accident ». Autrui permet, en définitive, de mieux se connaître. Dans la nouvelle « Mme Cross et Mme Kidd », une amitié hypocrite et superficielle entre deux pensionnaires de maison de retraite est mise à mal le jour où l’une des amies se prend d’une affection sincère pour le sourd-muet de l’établissement, et tente patiemment de comprendre ses mimiques.

munro

On a quelquefois l’impression de lire Joyce, lorsque les voix et les gestes observés se croisent et échappent à la volonté unificatrice des narratrices. Mais chez Joyce, c’était le mystère de la conscience qui brouillait le sens de l’histoire. Chez Munro, proche en cela de la Virginia Woolf des Années, le mystère est plutôt celui des langues, des caractères et des époques différentes lorsque par hasard elles se rencontrent.

En décembre, on pouvait lire dans Le Monde des Livres, sous la plume de Roger-Pol Droit, cette remarque pertinente : que le genre de la nouvelle doit arrêter de se définir par sa chute. Ce n’est pas parce qu’un texte est court que son contenu n’a aucune importance : il peut au contraire développer des motifs pertinents en eux-mêmes, sans que la pointe soit nécessaire à leur compréhension. La littérature américaine, visiblement, est déjà au courant.

Alice Munro a reçu le prix Nobel de littérature en 2013. À cette occasion, Le Monde est revenu sur sa carrière. Elle a désormais, hélas, arrêté d’écrire. L’idée de lire ce recueil collectivement est venue de la booktubeuse Parmi les récits, à la lecture de la chronique d’Ada. Merci à elles !

qhiexi29_400x400

Alice Munro, Les Lunes de Jupiter, Points, 2013, 360 p., 7,40€.

Publicités

7 commentaires sur “Autrui, un mystère céleste : Les Lunes de Jupiter, d’Alice Munro

Ajouter un commentaire

  1. Elle a arrêté d’écrire ? Bon, en même temps, vu son âge… Je comprends qu’elle veuille se reposer un peu.

    En tout cas, j’attendais cet article avec impatience, uhu. (j’attends aussi l’opinion de Parmi les récits)

    Je suis très contente que tu aies aimé, et je suis dégoûtée qu’elle ne soit pas plus connue, ce sera ma mission pour les prochaines années ! Ta chronique est superbe en tout cas, j’espère qu’elle touchera du monde qui sera curieux de la lire.

    Aimé par 1 personne

  2. J’ai beaucoup aimé ta critique, elle est très bien écrite et rappelle l’essence du receuil de nouvelles. Je n’avais pas vraiment remarqué qu’a chaque fois le personnage principal ressentait cette étrangeté par rapport aux autres puis par rapport à elle même, mais en même temps c’est cet aspect qui m’a plu dans les nouvelles. Les personnages n’on jamais l’air certains de ce qu’ils ressentent et ça apporte beaucoup aux nouvelles.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, moi aussi je préfère toujours les narratrices modestes comme celles-ci, qui doutent sans cesse même de leurs conclusions les plus importantes, ça laisse ouvert le sens des événements… Je suis heureux d’avoir fait cette lecture commune avec toi !

      J'aime

  3. Depuis le temps que j’ai envie de lire cette autrice, je pense que je vais me faire une liste d’autrices et d’auteurs incontournables à découvrir en 2018. Et de ce que tu en dis, les oeuvres de Munro sont assez féministes.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Ce site vous est proposé par WordPress.com.

Retour en haut ↑