Hors-série : 4 confessions documentaires

Au rayon des nouveautés en librairie, on voit souvent apparaître des livres engagés, traitant de tel ou tel sujet de société, essayant de faire passer un message à partir de l’expérience individuelle de l’autrice. C’est un genre bien particulier d’essais, à la frontière entre le documentaire, l’autobiographie et le pamphlet. Le principe d’apporter sur la place publique une vérité intime cachée me rappelle assez C’est mon choix, la fameuse émission de télé des années 1990 qui a la peau dure. Ces lectures ne sont jamais inutiles. Elles aident à se rendre compte du contexte culturel dans lequel s’écrivent les livres aujourd’hui.

Parfois d’ailleurs, ces livres découlent d’une intention fort louable et mènent un combat juste et émouvant : en voici quatre exemples que j’ai découverts récemment.

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Deux livres font beaucoup parler d’eux parmi les organisations féministes en ce moment. Le premier est celui de Jack Parker, Le grand mystère des règles. Il s’agit d’un abrégé de connaissances touchant tout ce qui concerne les menstruations. L’autrice, qui est aussi l’administratrice du blog Passion Menstrues, nous partage son rapport aux règles, dans le but de défaire le nœud du silence et du tabou qui entoure ce sujet. En fait, j’ai appris en la lisant que le mot même de « tabou » désignait les règles, chez les polynésiens. J’ai appris beaucoup d’autres choses, comme l’existence de cette consternante tradition méditerranéenne de la « claque des premières règles« .

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Le deuxième est le livre de Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse. Nettement plus autobiographique que le précédent, il dresse cependant, par petites touches, un tableau édifiant du sort réservé aux personnes grosses dans la France d’aujourd’hui. Je l’ai trouvé d’autant plus émouvant que l’environnement familial décrit par l’autrice est totalement dépourvu de livres et de culture écrite ; G. Deydier a donc fait preuve d’une admirable persévérance pour accomplir la démarche de se publier.

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Je voudrais aussi citer deux essais féministes de ce type, un peu plus anciens mais qui pourraient intéresser certain-e-s. Le premier est celui de Florence Rivières, L’art de la pose (2015), auto-édité. Rivières y raconte ses débuts comme modèle amatrice, et vante les mérites féministes de la photographie de mode, en utilisant les arguments du féminisme body positive des Américaines.

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Le second est plus ancien et publié aux éditions des femmes, vénérable maison qui a fait le pari de ne publier presque que des femmes de lettres. C’est le récit de Phyllis Chester, Journal d’une mère (1983), qui raconte vingt mois de grossesse et de maternité, s’interrogeant sur le sens d’être mère lorsqu’on est écrivaine et féministe comme elle.

Pour des avis plus complets, aller voir :

sur Jack Parker, La Tournée des livres, Neomisian ;

sur Gabrielle Deydier, Sana Guessous ;

sur Florence Rivières, son site internet, et Osmophoria ;

sur Phyllis Chester, en anglais, Liberation Collective.

Jack Parker, Le Grand Mystère des règles, Flammarion, mai 2017, 256 p., 19,90€ ; Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse, Goutte d’Or, mai 2017, 150 p., 15€ ; Florence Rivières, L’Art de la pose, auto-édité, 2015, 300 p., 30€ ; Phyllis Chester, Journal d’une mère, éditions des femmes, 1983, 230 p., 15,75€.

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Claire Castillon, Les Messieurs (2016)

Une partie de la critique est complètement passée à côté. C’est un recueil de nouvelles dérangeantes sur les amours de jeunes femmes envers de vieux, voire très vieux « messieurs » qu’elles ont « terriblement envie d’aimer », sans jamais bien y arriver. Or, on a pris ces textes pour des nouvelles érotiques (Elle), ou bien au contraire pour une « vengeance » de l’autrice envers les hommes (On n’est pas couchés).

Reprenons. Comme l’a expliqué Claire Castillon à The Socialite Family, dans ce livre, elle n’a « pas voulu parler des hommes » (ce que les critiques masculins ont peut-être du mal à entendre, habitués qu’ils sont à ce qu’on parle d’eux). Les nouvelles sont toutes (à une exception près) racontées du point de vue de la femme. C’est ce point de vue que Castillon propose de faire entendre. D’une nouvelle à l’autre, on voit une amante pleine d’illusions et prise de mille peurs étonnantes : comment embrasser un homme né en 1927 ? De quoi a l’air, au lit, la calvitie d’un vieux monsieur ? Vont-ils mourir en jouissant ? Et surtout : « si je ne le fais pas, qui le fera ? » (p. 120).

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« Je sentais que Joseph est ce que le tarot de Marseille appelle un diable, une sorte d’être magnétique doué d’un pouvoir sur les autres. Autrement dit,un trajet droit dans le mur », écrit l’amante d’un « patriarche effondré » (p. 99). De manière générale, les amours gérontophiles sont marquées au coin d’une inquiétude, d’une catastrophe imminente : la mort de l’amant, qui pourtant n’intervient effectivement que dans la dernière nouvelle du recueil, « Pique-nique au cimetière ». Ces femmes tentent, mais en vain, de (se) donner l’illusion coupable que le temps ne passera pas.

L’avis de Frédéric Beigbeder : « Claire Castillon fait aux hommes ce que Henri de Montherlant faisait avec une immense misogynie dans Les Jeunes filles« , n’est ainsi pas vraiment à propos. J’y verrais plutôt une relecture proustienne des illusions de l’âge et des illusions romanesques, de la passion humaine de se mentir incorrigiblement à soi-même. Passion dont seule la mort peut nous débarrasser.

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D’autres avis sur : Les Petits Livres, Cactus Presse, Toute la culture. Une interview de Claire Castillon ici.

Claire Castillon, Les Messieurs, éditions de l’Olivier, 2016, 176 p., 16,50 €.

Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas) (2015)

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Un blog littéraire, c’est un budget considérable, surtout quand on veut « se tenir à la page » et lire les parutions les plus récentes aussitôt qu’elles paraissent. Alors depuis un certain temps, j’emprunte des livres à la médiathèque Hélène Berr, à Paris. Cela me fait de considérables économies et je suis toujours ému de ce nom, Hélène Berr, qui fut celui d’une écrivaine juive qui ne vécut que 24 ans (1921-1945), et fut battue à mort par un gardien à Auschwitz.

Surtout, les bandes dessinées sont généralement au-dessus de mes finances de doctorant, et j’ai découvert de vrais trésors en les empruntant là-bas. Aujourd’hui, évoquons simplement celle de Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas). C’est l’histoire extrêmement touchante de la dépression d’un orphelin devenu peintre, et de sa difficile guérison. Dans ce parcours cathartique, le jeune homme est aidé par des créatures imaginaires qui surgissent des tâches d’acrylique répandues dans les cases…

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Le procédé est outré dans les dernières pages, lorsque le héros revient d’entre les morts, et que l’autrice fait dialoguer entre elles, par ajouts de bulles émouvantes et amusantes, des taches qui semblent surgies du hasard de l’encre répandue sur la page. En somme, le livre nous apprend à remettre des mots sur ce qui a souillé la page blanche de notre enfance.

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D’autres avis ailleurs : Chez Mo, BD Gest, La Cité de la BD. L’ouvrage a reçu la mention spéciale du prix Artemisia 2016, qui récompense chaque année une BD écrite par une femme.

Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas), La Boîte à Bulles, 2015, 96 p., 18 €.

Cynthia Bond, Ruby (2014)

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Dans son Americanah (j’y reviens toujours décidément), Adichie déplore l’uniformisation de l’écriture artistique par la littérature américaine, hégémonique, vendue partout dans le monde en quantités industrielles. Elle a raison de recommander la lecture de livres de tous les pays. Je garde pourtant l’impression, lisant le premier roman de Cynthia Bond, best-seller mondial, que les livres des USA ne sont pas inintéressants non plus, qu’ils ont gardé plusieurs spécificités locales.

D’abord, évidemment, leurs traumatismes historiques. Cynthia Bond est une autrice afro-américaine qui exprime avec beaucoup de force le poids de l’esclavage passé et du racisme présent. Ensuite, et peut-être par voie de conséquence, l’intrigue est fondée sur certains motifs typiques : des héros self-made qui tentent de vivre une vie indépendante à l’écart de toute institution sociale, un passé douloureux qui refait surface, « le fruit ne tombe pas loin de l’arbre », etc. Enfin, et il est permis de le déplorer, la littérature américaine montre un goût certain pour l’esthétisation, la belle image. Ainsi Ruby, l’héroïne, devenue prostituée à New-York, prenant son bain après une passe, va poser sur ses poils pubiens le quarter qu’elle vient de gagner (p. 212).

Sur le fond, l’afro-féminisme de Bond a tout pour être bien accueilli ici en France. Mais sur la forme, le livre dérange sensiblement. L’héroïne, Ruby, la « pute folle » si attachante (p. 231), ressemble, à bien des égards, à la sorcière Tituba qui revivait sous la plume guadeloupéenne de Maryse Condé en 1988. Pourtant le roman est fait tout autrement. Chez Condé, Tituba était un « cas d’école », un exemple-modèle de la persécution raciale. Chez Bond au contraire, Ruby traverse une série d’épreuves d’une violence extrême, absolument inouïes et irréelles, qui sollicitent bien plus les tripes du lecteur que sa moralité ou son intellect.

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Sans doute le spectaculaire, l’explosif, le gore, sont-ils inspirés au moins lointainement par la théorie littéraire américaine, qui insiste beaucoup sur le concept de « lecture empathique » et sur l’implication du corps du lecteur par le texte (théorie qui s’insinue aussi dans les universités françaises). Pourtant reste l’impression que dans ce roman, ils sont parfois gratuits : « Ruby s’agenouilla un moment, la main à plat sur le sol. Puis elle alla s’allonger quelques mètres plus loin, près d’un buisson de jonquilles agitées par le vent. Elle était venue jusque là chercher des réponses, mais n’étant pas très sûre des questions, elle s’imprégna de cette douceur – avant d’exploser en une centaine de petites fleurs jaunes et de dormir tout l’après-midi, jusqu’au soir » (p. 230).

On peut trouver, sur le site du Monde, l’allocution de Cynthia Bond à une table ronde sur le Mal.

Cynthia Bond, Ruby, Christian Bourgois éd., 2015, 416 p., 22€.

Fanny Chiarello, Dans son propre rôle (2015)

Fanny Chiarello mène carrière sobrement, parsemant sa bibliographie de titres humbles et auto-dérisoires : Collier de nouilles (2008), Le Blues des petites villes (2015), Je respire discrètement par le nez (2016). Elle est aussi adepte de genres littéraires considérés comme mineurs, tels le blog ou la littérature jeunesse. En 2015, Dans son propre rôle a marqué l’aboutissement d’une certaine philosophie qui parcourt ses ouvrages et que résume sa devise : anything goes.

Tout suffit, tout convient à Fanny Chiarello, même des personnages humbles de veuves anglaises, désolées, mais encore fières, comme dans la chanson de Verlaine. Fennella et Jeanette, les héroïnes, deux domestiques apparemment sans histoire, vivent en réalité à l’ombre de traumas anciens. Elles pleurent même les mouches mortes que personne ne pleure (p. 16). Mais, comme dans le fameux roman de Muriel Barbery L’Elégance du hérisson (2006), les simples domestiques cachent un raffinement inattendu. Ici, c’est une passion commue, insoupçonnée, pour l’opéra.

On attend, on espère leur rencontre. Elle arrive. On est déçu, bien sûr. Les deux héroïnes repartent, tristes ; elles se sont manquées. Et puis quand même la rencontre a laissé des traces, chez Jeanette par exemple : « elle l’avait refusée, avait souhaité la nier, mais le travail était fait désormais, la brèche était esquissée » (p. 229).

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Un peu à la manière des récits du sensible, des romans phénoménologiques comme peut en écrire une Christine Montalbetti ou une Célia Houdart, Fanny Chiarello décrit ce qui se passe de grave et d’important dans le microcosme de la conscience individuelle. Les drames sentimentaux y sont alors des guerres intérieures, même reniées : « un choc, sans doute, mais Fennella n’emploierait pas le mot de traumatisme, pas après avoir vu des hommes rentrer mutilés de la guerre, des veuves quémander du pain pour les enfants… » (p. 136).

On peut donc y voir un excellent et subtil renouvellement du motif de la domesticité anglaise, ce monde ancillaire qui sert bien souvent de cadre à une littérature de gare de moindre tenue.

Ailleurs :

La Cause littéraire, qui résume exactement l’intrigue ;

Un avis de l’Insatiable Charlotte ;

La présentation du roman par son autrice sur Youtube.

Fanny Chiarello, Dans son propre rôle, éditions de l’Olivier, 2015, 240 p., 18€.

Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle (avril 2017)

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Trois amis, trois citoyens du monde, passent la soirée dans un petit appartement mal rangé. Ils dialoguent autour d’un thé, d’un verre de vin, plus tard d’un whisky. Ils préparent une « expédition », prévue de longue date, mais surtout ils évoquent l’origine et la finalité de toutes les actions humaines.

C’est comme si le théâtre philosophique de Sartre était devenu convivial, comme si Épicure avait écrit Le Banquet. Dans cet « appartement-bateau » (p. 55), où l’on se croirait seuls au monde, les conversations ne connaissent aucune limite, aucun ordre. Une théière, un puzzle, la Lune à la fenêtre : tout a quelque chose à nous apprendre, tout est prêt à nous offrir une leçon sur l’écriture et la vie.

Quelle philosophie émerge des vapeurs d’alcool et des rayons de la Lune ? Comme les plantes du « jardin en mouvement » de Gilles Clément, les « pensées-gazon » de Lucie Desaubliaux (p. 103), si terre-à-terre qu’elles semblent insignifiantes, esquissent et indiquent une éthique de la non-intervention, où l’on savoure l’incertain et le potentiel, plus encore que l’accompli. En cela résolument moderne, le roman promet et admire d’avance, à la manière du narrateur de Tristram Shandy, des quêtes jamais réalisées et des pages jamais écrites.

Dans les derniers chapitres pourtant, le terrible principe de réalité vient frapper à la porte, sous la forme de la propriétaire de l’appartement, madame L. (pour Lucie?). Elle est venue réclamer son loyer. Il est alors temps d’une dernière leçon : à personne d’autre qu’à nous n’appartiennent notre temps et notre espace.

Le roman est donc à l’image de son autrice, Lucie Desaubliaux, débordante elle aussi : poète, dessinatrice, géomètre, photographe, parolière, rédactrice de post-its… On comprend vite, à parcourir son site internet, que La nuit sera belle est un grain de sable dans la plage immense de ses productions et performances. Ce premier roman, très humble et sensible, n’a déjà plus la tonitruance d’un écrit de jeunesse qu’il est pourtant : c’est donc sa discrétion même qui le rend remarquable, un peu à la manière d’un roman de Claire Huynen. Trois mois après sa sortie, on ne trouve guère en ligne, sur ce roman, qu’une chronique, très juste au demeurant, de Philomag. A l’inverse de son personnage tapageur Todd C Douglass, « qui aime faire retentir ses ouvertures » (p. 124), L. Desaubliaux signe avec La nuit sera belle un éminent murmure.

Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle, Actes Sud, 2017, 192 p., 18,50€.

Aya Cheddadi, Tunis marine (mars 2016)

Je joue mon rôle dans votre univers
Et vous dans le mien
Ne m’oubliez pas

Ainsi se lamente (p. 122) Aya Cheddadi, poète morte le 6 janvier 2015, à trente-six ans, laissant inédit un recueil de poèmes rassemblés quelques mois avant son décès.
Née de mère japonaise et de père marocain, c’était bien la seule poète française qui puisse ouvrir un recueil sur Tunis avec une section de poèmes intitulée : Ikebana. Les poèmes, de tonalité légère et lyrique, font bien souvent rimer la plainte et l’amour de la Méditerranée, « lamente » et « la menthe ». Les légendes marines s’y mélangent, et le personnage fondateur Elyssa (Didon) croise ici Mélusine la femme-serpent, Tanit la déesse punique, et bien d’autres encore.

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Plusieurs sections font de claires références à l’actualité tunisienne passée ou à venir. La révolution du jasmin est pour elle l’occasion de célébrations lyriques de Mohammed Bouazizi. Le titre « Après l’attentat », p. 41, peut-il être lu autrement que comme la prémonition posthume d’une année 2015 où la Tunisie connaîtrait trois attentats sanglants ? À partir de ces realia, Cheddadi parvient toujours à un jeu de langage, comme cet étonnant pantoum intitulé « Brèves » (p. 49), qui fait rimer des titres de journaux entre eux.
Qu’est-ce qui donne à la poète l’insouciant optimisme de faire rimer les tragédies ? Sans doute une grande naïveté voulue, recherchée, sensible dans certaines emphases déclaratives (p. 132) :

Je ne le dirai pas
Jamais n’est pas un mot de la réalité
jamais est un mot-lunette pour ceux comme toi
qui ont besoin de certitudes extérieures
Je n’en ai pas besoin moi

Sans ces certitudes intérieures, poétiques, aujourd’hui, le nom d’Aya Cheddadi aurait peut-être été oublié.

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Didon écrivant, manuscrit du XVIe siècle, BnF ms. 873

On trouve très peu de ressources en ligne au sujet de ce recueil. Citons quand même :
la lecture d’un poème par une booktubeuse : Zinzoline ;
L’avis-postface de Tahar Ben Jelloun ;
L’avis lapidaire quoiqu’enthousiaste de Carte diem.

Aya Cheddadi, Tunis marine, Gallimard, mars 2016, 168 p., 13,50€.

 

Sylvie Kandé, Gestuaire (octobre 2016)

Voilà que nous parvient, depuis les États-Unis où écrit et enseigne Sylvie Kandé (poète-traductrice-romancière franco-sénégalaise), son Gestuaire.
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Une tentative de « grammaire transitoire », dit-elle, capable de raconter les expériences, belles ou traumatiques, douces ou violentes, nées du métissage et de l’esclavage en Amérique. Gestes que la France métropolitaine n’a pas connus et qu’elle n’a jamais nommés. Il n’est pas jusqu’au « Génocide » (titre d’un poème p. 26) qui n’exige, pour être compris du lectorat métropolitain, sa poétique traduction.
Dans ces pages, les époques et les savoirs sont mêlés, puisés à toutes les sources. Pour écrire sa poésie, S. Kandé s’appuie sur l’histoire : « pensez qu’il m’a fallu étudier les lukasa pour écrire Lagon, lagunes. Tableau de mémoire (Gallimard, 2000) et la méthode de construction d’une pirogue pour La quête infinie de l’autre rive (2011) ! » Nullement asservie à cette histoire cependant, elle s’en libère par des tableaux dont de nombreux poèmes (« Survivre selon Alice », p. 24, dédié à Alice Martinez-Richter ; « Au sujet du retable des neufs esclaves », p. 89, etc.) constituent les ekphraseis, où la parole anime et raconte l’image.
Il reste peu de choses à dire de son recueil après la présentation et l’entretien réalisés par Diacritik ici. Nous tenterons quand même quelques mots. Comme l’épopée de 2011, cette « chanson de gestes » de S. Kandé célèbre et remémore des « records »et exploits nés de la volonté de survie en milieu haineux : « la haine qu’en dire sinon qu’à jamais elle sacre » (p. 48). Le personnel dramatiquea de la tragédie des rejetés : les « mouettes » et les « muettes » (p. 12), les identités en « miettes » (p. 34), les « phalènes » mêmes (p. 64), que calcine la lampe. On trouve aussi des pièces de tonalité plus légère, comme la fable « L’Œuf et la pierre » (p. 88). Sans céder au lyrisme d’un Esprit universel qui traverserait les continents, les espèces et les genres, la poète laisse la porte ouverte à une possibilité : « Toutes les pierres ne sont pas vivantes mais certaines le seront Retiens ton pied » (p. 59).
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Alice Martinez-Richter, Survivre, 1974.
Ailleurs :
Une bibliographie de Sylvie Kandé dans Recours au poème ;
Le comparant aux précédents ouvrages de S. Kandé, Lelittéraire salue un recueil métisse « enfin dégagé de la gangue intellectuelle d’un parcours universitaire prestigieux ».
L’avis d’En attendant Nadeau
Sylvie Kandé, Gestuaire, Gallimard, octobre 2016, 112 p., 12,50€.

Nouvelles tristes et moins tristes (juillet 2017)

Erratum : le prix Vénus Khoury-Ghata qui  fut remis le mercredi 21 juin à Mérédith Le Dez ne récompense pas le recueil paupières closes (Mazette, 2017) comme je l’écrivais, mais le recueil Cavalier seul, avec des encres de Floriane Fagot (Mazette, 2016).

Nous apprenons ce jour, par la voix de sa Directrice littéraire Colette Lambrichs, la mise en liquidation judiciaire des ambitieuses éditions La Différence. Cette maison avait fait connaître un certain nombre d’autrices remarquables, des poètes (Lina Lachgar, Hélène Dorion…), des romancières (Maryline Gautier, Martine Pilate…) et bien d’autres encore. Sa liquidation annule la sortie imminente de livres importants, comme la nouvelle traduction du Livro do Desassossego de Fernando Pessoa par Marie-Hélène Piwnik.

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J’ai aussi quelques annonces plus réjouissantes à faire. Dans un contexte où le paysage poétique français est largement masculin, laissant dans l’ombre des femmes poètes de talent, Vénus Khoury-Ghata (Prix Goncourt de la Poésie en 2011) a créé en 2014 un prix de poésie au féminin, qui récompense la poésie française et, depuis cette année, la poésie étrangère traduite en français.

Les lauréates 2017 en sont la poète bretonne Mérédith Le Dez pour paupières closes (peintures d’Emmanuelle Boblet, Éditions Mazette, 2017) (cf. erratum) et Susana Romano Sued, qui publie aux éditions des femmes Pour mémoire (Argentine 1973-1986), en bilingue. On trouve à feuilleter le recueil de Mérédith Le Dez sur le site de Mazette.

 

Sur le même thème, Désorientale de Négar Djavadi gagne le prix Emmanuel Roblès, aussi appelé « Goncourt du premier roman », entièrement mérité. Terminons avec quelques rencontres à prévoir :

  • Stéphanie Hochet sera au festival Mots et Marées de Carnac les 22 et 23 juillet.
  • Les éditions Bruno Doucet, qui publient En quête d’un visage d’Aurélia Lassaque, seront au marché de la poésie de Rochefort-sur-Loire les 1 et 2 juillet, comme chaque année.
  • Pendant ce temps, le 1er juillet, à la Gare au Théâtre de Vitry-sur-Seine (près de chez moi), on pourra entendre Aurélia Lassaque elle-même lire sa poésie, à partir de 14h30.

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Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige (2014)

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La couverture reproduit une photographie authentique de la grand-mère de l’autrice. Le livre raconte et reconstitue l’histoire de cette émigrée aux États-Unis, fuyant le génocide arménien et grec, fuyant cette époque où « un officier ottoman pouvait acheter une Grecque et la ramener chez lui de façon définitive pour quatre-vingts cents » (p. 22).

L’exilée ne manque pas de ressources. Elle devient effeuilleuse burlesque, et se fait un nom dans tout le pays. Mille noms, même : Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat

Après un premier livre sur son père héroïnomane, Eleni Sikelianos reprend le cycle généalogique, cette fois par sa branche maternelle. Lectures romanesques, montages de sources diverses (toutes authentiques), éparpillement des documents historiques disponibles : telles sont les méthodes de l’enquêtrice, méthodes aussi atypique que l’objet de sa quête. La danseuse de cabaret n’a laissé derrière elle que des coupons de journaux, des actes de mariage (cinq pour être précis), quelques photos, quelques souvenirs chez ses proches. « Ça suffit pour continuer » (p. 32).

À la manière de l’explorateur Cabeza de Vaca, que la poète cite au fil de la biographie, on tente de découvrir, lopins par lopins, un continent inconnu. Ce qu’a pu penser, ressentir sa grand-mère : voilà ce que voudrait nous livrer Sikélianos. Sans grand succès : « [e]lle n’arrête pas de redevenir chat » (p. 156), se plaint la narratrice. À chaque étape du parcours de cette vie étrange, marginale, le livre tente pourtant d’adapter sa mise en page et de se métamorphoser pour faire revivre l’époque et le lieu qui l’ont permise. Pour Actes Sud, le traducteur Claro a su, avec brio, donner l’idée au lectorat français de l’inventivité et de la fraîcheur littéraire d’Eleni Sikelianos.

Vous pouvez lire ailleurs : Lou et les feuilles volantes, qui propose un montage de quelques pages du livre ; les libraires Charybde, chez qui vous pouvez acheter le roman ; enfin l’avis des Inrocks.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige, Actes Sud, 208 p., 22€.