Habiba Djahnine, Fragments de la maison (2015)

En Algérie où elle est née en 1968, Habiba Djahnine est à l’origine de Béjaia Doc, un atelier de création de films documentaires, et devient réalisatrice de courts et longs métrages. On lui doit la bouleversante Lettre à ma sœur (2006), un documentaire consacré à sa sœur Nabila, militante féministe assassinée par les fondamentalistes musulmans en 1995 à Tizi-Ouzou.

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Fragments de la maison est un recueil de poèmes qui chante ce que Bruno Doucey, son éditeur, appelle un « apaisement » mais que l’on pourrait aussi bien qualifier de fatalisme : « A chaque mort ses regrets / A chaque corps sa mémoire » (p. 7). Le deuil y devient une nécessité de la vie, et les vers se font l’écho d’un ordre métaphysique éternel qui le justifie : « L’ocre de l’océan de sable transforme le monde / Elle aime ces temps qui s’égrainent » (p. 10).

La guerre civile algérienne (1991-2002), dans laquelle elle a toujours refusé de prendre parti, devient dans ce poème, suivant une conception volontairement archaïque de la géographie et de l’histoire humaines, l’une des conséquences inévitables des montagnes et de la Méditerranée toute proche (p. 17) :

Alger est belle
Une amante vieillie […]
La mer présente lui sourit
Comme si elle allait l’envahir
Comme elle l’envahit

Allusion à la colonisation française, arrivée par la mer, ou parole métaphysique sur les dangers de la mer et de l’infini ? Aussi bien l’Algérie décolonisée n’en finit pas d’être post-coloniale : « la guerre est toujours finissante / Toujours elle se poursuit en eux » (p. 24). Le recueil oscille ainsi entre la vérité générale et la contingence historique algérienne. On reconnaît bien une allusion aux migrants méditerranéens, p. 30 :

La mer du milieu les absorbe
Les happe, les rejette sur les rivages incertains
Dans l’autre continent, sans amour, sans sépulture

Mais ailleurs l’Algérie est comparée à toutes les autres civilisations, par essence nocives (p. 39) :

Nous avons construit des villes pour être assiégés
Des maisons pour être assignés à résidence
Des idéaux pour nous assassiner

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« Des idéaux pour nous assassiner » : Habiba Djahnine se veut féministe, mais elle a fait le choix de l’art plutôt que de l’action militante. Pour elle, le deuil n’est surmonté que dans cette semi-universalisation, qui inscrit la guerre et la mort dans le conflit éternel entre les idéaux et les vies réellement vécues.

Ailleurs : d’autres extraits du livre, l’émission avec Habiba Djahnine sur France culture et un autre avis.

J’ai découvert aussi que les éditions Bruno Doucey avaient fait paraître une anthologie de poésie haïtienne féminine, intitulée Terre de femmes. 150 ans de poésie féminine en Haïti (2010) :

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Parutions de février (Elfriede Jelinek, Julie Rosselo-Rochet, Amandine Dhée, Esther Tellermann)

J’ai perdu tout contrôle sur mon emploi du temps et je n’ai plus de temps libre pour rien. Voilà en vrac les livres que j’aurais aimé lire ce mois de février 2017.

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Elfriede Jelinek est l’écrivaine autrichienne prix Nobel de littérature en 2004. Elle a écrit en 2013 un texte sur les réfugiés, Les Suppliants, inspiré sans doute des Suppliantes d’Eschyle, où elle s’oppose à la politique migratoire intransigeante de son pays. Il paraît aujourd’hui aux éditions de l’Arche.

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Julie Rosselo-Rochet, professeur de théâtre depuis 2013, a écrit un texte à la fois lyrique et réaliste sur les collèges, intitulé Cross. Il est mis en scène à La Comédie de Valence en ce moment.

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Tout le monde parle du livre d’Amandine Dhée, La Femme brouillon, une expérience et des réflexions sur la maternité. J’ai lu qu’elle se comparait, enceinte, à une « alien »  ; évidemment, j’ai pensé au titre d’Olivia Rosenthal, Toutes les femmes sont des aliens.

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Esther Tellermann publie un recueil de poèmes qui me tente beaucoup, L’Éternité à coudre, aux éditions Unes. Angèle Paoli le présente ici.

Je ne dis rien encore des livres qui sont sur mon bureau en attente d’être lus ou que j’ai finis mais pas encore recensés, masse innombrable…

Rita Mestokosho, Née de la pluie et de la terre (2014)

Rita Mestokosho est Innue, c’est-à-dire indienne native de l’Est du Québec. La photographe Patricia Lefebvre l’a rencontrée lors de ses séjours chez les Innus. Les photographies de Lefebvre agrémentent, documentent et amplifient les poèmes de Rita Mestokosho. Le livre est enfin préfacé par Le Clézio, qui a reçu six ans plus tôt le prix Nobel de littérature.

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Le Clézio admire dans ce recueil son naturel, sa simplicité, une écopoésie fluide et facile. Les mots de l’illustre préfacier sont ceux des amateurs de primitivisme au milieu du vingtième siècle : enfin une artiste non corrompue par la civilisation, une poésie en somme de « bon sauvage ». Je trouvais cette manière d’aborder le recueil quelque peu condescendante, voire insultante. Reste qu’il est difficile d’en dire plus lorsqu’on a lu le recueil. Les mots sont d’une simplicité élémentaire. On y lit des : « cultive l’amour et non la haine / la haine est comme une épine » (p. 29).

Le ton sentencieux sert souvent à Mestokosho pour repousser l’attraction que la civilisation occidentale, et le mode de vie des francophones, exercent sur ses semblables Innus : « Ne me dis pas que tu veux partir / quand tout autour de toi respire la vie » (p. 17). Jusqu’aux fleuves du plus profond du Québec, cette civilisation s’impose à elle : « Si je dois apprendre à vivre comme un Blanc […] / j’aimerais mourir au moins remplie de souffrances / comme une vraie Innue » (p. 87). Peuple mourant, écosystème mourant, le Grand Nord est la dernière ressource de vie authentique sur Terre : « Regarde le Nord comme ton dernier souffle / garde-le pour demain » (p. 95).

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Rita Mestokosho au festival de poésie de Medellin

Non pas que Rita Mestokosho soit en conflit avec la langue française, langue d’origine de ces poèmes. Elle le dit dans une postface : « Je remercie le Créateur de m’avoir fait connaître cette langue française, et je remercie la Terre notre mère de m’avoir offert l’innu-aimun, ma langue maternelle » (p. 104). Certains poèmes sont donnés dans les deux langues. En utilisant un langage absolument rudimentaire et en donnant à lire de l’innu-aimun dans le texte, Rita Mestokosho parvient à donner l’illusion d’une familiarité du lectorat francophone avec le peuple Innu. Les photographies de Patricia Lefebvre n’y sont pas pour rien non plus.

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Ailleurs : on peut trouver des extraits du recueil lus par Mestokosho elle-même sur Youtube, et son passage sur France culture.

Charlyn Bevilacqua, Chronique d’une jeune femme dérangée (auto-édition, 2016)

Depuis quelques années à Paris, l’association Polyvalence appelle femmes et hommes à témoigner de leur expérience personnelle sur des sujets variés, souvent difficiles, traumatiques ou tabous. Rassemblés dans des Fanzines, ces textes diffèrent beaucoup des formes et des tournures des livres publiés par le monde de l’édition francophone. Mais pas encore complètement. Les correctrices professionnelles de l’association, ainsi que les présupposés militants qui donnent leur impact à ces témoignages, rendent ces textes normaux, lisibles, simples  à comprendre quoiqu’éprouvants.

Charlyn Bevilacqua, que je remercie grandement de son envoi, m’a autorisé à lire la première partie de sa courte autobiographie auto-éditée. Ce que les témoignages sur Polyvalence pouvaient conserver d’insincère, de travaillé, est devenu brutalement une évidence. Le vomissement de l’intime commence page une, lorsque la narratrice évoque les « dix dernières années consacrées à [s]on utérus ». Le clostridium, la diarrhée, les menaces et les insultes entre membres de la famille, les récits d’agressions sexuelles, etc., s’enchaînent et (se) bousculent d’une page à l’autre. Une névrose familiale et collective se dessine, cause originelle d’une tempête d’insanités. « Il faut être névrotique pour comprendre » (p. 2).

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Le texte atteint un niveau de sauvagerie hors-norme, émouvant parce qu’inexplicable. Je pourrais essayer de l’expliquer : dire, par exemple, que l’influence des conversations numériques se ressent dans les adjectifs « looooooooooooongue » ou « géniaaaaaaaaaaaaaaaale » (p. 13). Que l’absence de toute correction professionnelle explique les orthographes hétérodoxes de certains mots, la sublime coquille « sermon d’Hippocrate », et aussi certaines trouvailles formelles, comme de centrer sur la page les rares discours directs pour exhiber leur portée traumatique – j’ai trouvé cette mise en page plus efficace que lorsque les citations sont noyées dans le texte du roman de Sophie Chauveau, publié chez Gallimard. L’opinion d’Éric Loret, critique au Monde, sur ce roman s’il le lisait, serait sans doute qu’une certaine bourgeoisie française continue de croire qu’on va lui pardonner d’être riche à condition qu’elle souffre de ses tragédies familiales. Voilà des explications, sociologiques, économiques, qui justifient en partie ce qui m’a marqué dans la forme et dans le fond.

Alors oui, le livre n’a rien d’une exception, même (et malheureusement surtout) dans ses tragédies les plus horrifiantes. Lisant les malheurs et aventures d’une femme d’affaires conservatrice parcourant le monde méditerranéen, j’ai souvent pensé à La Triomphante, de Teresa Cremisi (publié en poche récemment). Le procédé narratif d’une femme qui s’adresse à son thérapeute est courant de nos jours (je pense à Camille Laurens, à Béatrice Fontanel).

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Il me reste cependant le goût d’une grande particularité, d’une différence. Même Pascal Quignard, dans Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières (2015), n’a pas osé parler comme Bevilacqua de « viol auditif », quoique telle était bien son idée. Jamais ailleurs je n’ai lu, venant d’une femme qui découvre son nouveau-né : « Qu’est-ce qu’il était moche ! Qu’est-ce qu’il était émouvant ! On aurait dit un vieux comptable » (p. 12). Dès la page 4, l’autrice exprime son refus des histoires d’amour pour young adults qui chantent les mérites de la virilité rassurante : non, « un homme est une femme comme nous ». Ces expressions et tournures stupéfiantes font parfois croire à une littérature brute, sauvage, et en tout cas donnent foi en l’auto-édition.
Ce livre est disponible dans les librairies numériques : Amazon, Apple, Fnac.

Cécile Coulon, Trois saisons d’orage (janvier 2017)

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La prose francophone a depuis 2007 son enfant-prodige : Cécile Coulon, romancière remarquée, discutée et souvent adulée par les journaux locaux et nationaux depuis ses dix-sept ans, en 2007. Son dixième roman, Trois saisons d’orage, est paru le mois dernier. Un style, une méthode d’écriture s’y dessinent ; on comprend mieux, à le lire, quel genre de « machine littérature » en est l’autrice.

Peut-être marquée par ses années de classe préparatoire, Coulon fait montre d’une solide culture littéraire. Ainsi Trois saisons d’orage peut être lu comme la réécriture, le remake d’un roman classique de 1882 : Une Histoire sans nom, de Barbey d’Aurevilly. Jugez donc : même décor rural perdu au milieu des monts du lyonnais. Mêmes comparaisons entomologiques récurrentes pour décrire les habitants du village (des « mouches » pour Barbey, des « fourmis » pour Coulon). Même trouble indescriptible qui saisit un jour ce village aux apparences paisibles. Même naissance scandaleuse qui fait éclater les tensions ; scandale caché d’abord, puis avoué. Mêmes hésitations, aux frontières du roman fantastique, entre l’explication rationnelle et le raisonnement superstitieux, pour expliquer la faute criminelle qui a entraîné cette naissance, et la punition céleste, le fameux « orage », qui en découle.

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Alors pourquoi réécrire un roman qui existe déjà depuis plus d’un siècle ? Le livre de Coulon modifie certains éléments importants de cette intrigue. Chez Aurevilly, une mère et sa fille se retrouvaient dans la tourmente du fait d’une grossesse inattendue qui emportait le corps et l’âme de la fille. Mais chez Coulon, c’est la mère qui tombe enceinte alors que son mari est stérile. Elle devient en effet, comme la Phèdre racinienne, l’amante de son beau-fils…

D’une part, le tragique s’en trouve souligné, sans que la dimension farcesque (à la manière de Shoneyin) ne soit tout à fait exclue. D’autre part, ce choix de réécriture permet d’aborder le tabou contemporain de la sexualité et de la maternité des femmes âgées, sujet crucial chez plusieurs écrivaines contemporaines comme, dernièrement, Annie Ernaux et Camille Laurens. La réécriture d’un classique permet donc entre autres de reconstruire la séduction, proscrite par notre époque, des corps âgés. Une telle démarche est cohérente : c’est le même jeunisme triomphant qui, de nos jours, fait mépriser les vieux et les livres, renvoyés pêle-mêle à une obsolescence infamante.

Ainsi Trois saisons d’orage pourrait-il être décrit, littéralement, comme l’enfant incestueux de la tragédie racinienne et du réalisme fantastique.

Il s’agirait déjà, sans doute, d’une réussite. Mais ce n’est pas encore ce qui m’a le plus impressionné en lisant le roman. J’ai trouvé absolument remarquable, et extrêmement rare, la maîtrise du rythme et l’intensité croissante dans l’écriture du malaise qui point au milieu de ce village rural. Le roman dure 266 pages, mais il n’y a véritablement que les trente dernières pour faire s’enchaîner les événements, comme dans La Danse sorcière de Karine Henry. Cette fin ne répond pas à toutes les questions et laisse planer un doute sur la dimension surnaturelle de l’épisode. C’est pourquoi Trois saisons d’orage aurait plu, je crois, au théoricien du genre fantastique, Tzvetan Todorov, qui s’est éteint le 7 février dernier, et à qui cette chronique est évidemment dédiée.

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D’autres avis :

Sur la route de JosteinSur la route de Jostein, toujours à la pointe des sorties littéraires ;

Les Inrocks, qui ne tarissent pas d’éloges ;

Mots pour mots, dont la chronique prend la forme d’une lettre ;

Parenthèse de caractère, qui souligne également la dimension tragique.

À noter : Cécile Coulon sera l’invitée de la librairie Compagnie à Paris, le mardi 21 février à 18h30. Je rappelle aussi, pour celles et ceux qui auraient pas suivi, que ça y est, ce blog est muni d’un index des noms des femmes de lettres évoquées dans les chroniques.

Karine Henry, La Danse sorcière (janvier 2017)

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La Danse sorcière un excellent roman de 631 pages… qui se casse la gueule dans les vingt dernières. Les 611 premières pages sont équilibrées, cohérentes, subtiles et sensibles. Elles disent une vérité profonde de la danse et de l’humanité. Mais les aventures controuvées de l’épilogue, brusques autant qu’invraisemblables, tiennent du thriller auto-édité. Une catastrophe.

La danse est l’objet du roman. La danse : c’est le deuil qui pense. L’émotion qui devient une motion, comme l’écrit Claudine Vassas dans la revue Insistance, à propos de Pina Bausch. Justement, l’héroïne de ce roman, Else (« autrement » en anglais) est donnée pour ancienne élève de Pina Bausch, dont la mort constituera un épisode décisif de l’intrigue.

Else tente, à travers les danses cathartiques proposées par son chorégraphe et imprésario, de dépasser un terrible traumatisme : la mort de son père, écrasé sous ses yeux par une voiture lorsqu’elle était enfant, dans des circonstances troubles dont sa mémoire refuse de se rappeler. Elle interprète par exemple l’Hexentanz, la « danse sorcière » de Mary Wigman (image ci-dessous), cherchant à transfigurer chaque geste en rite thérapeutique où les chutes seraient les métaphores de la chute de son père. Danser est le poison et le remède de sa mémoire blessée.

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Ainsi le roman offre de nombreux épisodes de cours artistiques où le langage de la danse est au service de la narration, comme l’était le langage du chant dans Gil de Célia Houdart. La sorcellerie apporte une touche de fantastique à une histoire dont plus d’un personnage est pourtant tiré du réel. L’écriture est donc à la fois très variée et très efficace, en partie parce qu’elle est très schématique, autant que pouvait l’être le film de 2011 sur Le Lac des cygnes. Hélas, toute la lente élaboration fantastique (des éléments dont on ne sait si ils sont fantasmés ou vécus par l’héroïne) est réduite en bouillie par l’amateurisme de l’épilogue.

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La critique, qui n’a peut-être pas lu le livre jusqu’au bout, n’en fait pas état, à l’image de La Vie qui se contente d’un résumé impersonnel. Peut-être faut-il laisser aux journalistes, toujours débordés, un peu de temps pour lire intégralement ce pavé qui vient de paraître.

Actualités critiques de février 2017, ailleurs et ici

Mes journées parisiennes sont bien remplies. Je n’ai plus de temps pour lire et chroniquer les parutions, et ça m’attriste, même si je suis content de voir que ma thèse, elle, avance bien. En attendant d’avoir fini l’énorme pavé que je lis en ce moment (La Danse sorcière de Karine Henry, janvier 2017), je voudrais profiter d’un week-end plus calme pour faire les annonces de plusieurs événements qui méritent toute notre attention.

Ce ne serait pas relever l’actualité de la littérature contemporaine écrite par des femmes que d’ignorer la publication récente d’un grand ouvrage collectif d’études et d’articles, sur le rapport qu’entretiennent les livres d’Annie Ernaux avec les engagements (féministe et autres). Le volume, dirigé par deux maîtres de conférences de l’université de Cergy-Pontoise, est cependant édité par mon université (Paris III), ce dont je suis fier comme un pou alors que je n’y ai aucunement participé. Il est très bien présenté par Karine Gendron sur Fabula.

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Germaine de Staël, dont l’œuvre a donné lieu à une table ronde le 21 janvier dernier, est l’objet ce mois-ci d’une étude de Stéphanie Genand, sous le titre mystérieux : La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif, aux éditions Droz.

la-chambre-noireEn littérature, les hommes, plus bavards que les femmes en cela comme en tout, ont écrit la plupart des autobiographies. Mais ce genre a aussi été illustré par des femmes qui n’ont pas craint de parler de soi : Herculine Barbin, Simone de Beauvoir, Annie Ernaux, etc., désormais réunies dans un ensemble d’études intitulé Genre, sexes, sexualités : que disent les manuscrits autobiographiques ?, aux PURH.

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Pour finir sur les nouveautés de ce blog, et comme annoncé en décembre dernier, un index des femmes de lettres est maintenant en place, accessible par un lien en haut à droite. Il classe tous les articles du blog par ordre alphabétique des noms d’autrices. C’est-y pas beau ?

Claire Huynen, À ma place (août 2016)

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Je ne connaissais pas les éditions du Cherche midi, et l’objet littéraire que constitue ce livre m’a paru également tout à fait nouveau. Il semble ne s’y passer presque rien : une narratrice, Lise, déplore la fin de son amitié de longue date avec un certain Franck, qu’elle n’apprécie plus autant que dans leur enfance. Franck s’est intégré à la famille de Lise, à son cercle d’amis aussi : elle s’en est donc exclue progressivement, pour éviter de revoir cet ami ancien.

Et c’est apparemment tout. Comme une montagne d’autres livres qui paraissent tous les mois, il s’agit du récit d’une rupture. Une rupture à peine amoureuse (infime différence), et assez peu lyrique. On ne pleure pas, on déplore. Non, vraiment, c’est un livre extrêmement discret, qui n’a pas donné lieu à beaucoup d’articles sans doute parce que les critiques ont peiné à trouver quelque chose à en dire.

Pourtant c’est déjà là un choix très surprenant, pour un lecteur d’aujourd’hui, que d’évoquer juste une rupture amicale. Claire Huynen pourrait dire comme son héroïne Lise : « Je ne sais pas si je préfère l’amitié à l’amour, mais je crois que je la comprends mieux » (p. 92). Lise, l’héroïne, possède une compréhension de l’amitié acquise avec le temps ; il se passe des mois, parfois des années entre un chapitre et le suivant. Ainsi il s’agit du roman d’un vide, indescriptible : les années qui ont passé sans qu’on les voie, les amis qui n’en sont plus et qui laissent le « vertige » de leur place vacante. L’absence remarquable de critiques dans les journaux traditionnels est donc peut-être le signe de la réussite totale de l’ouvrage, qui est devenu lui-même une absence.

Voir aussi :

L’étudiant autonome, qui semble bouleversé par ce livre,

Une fille à la vanille, qui avoue comme moi une certaine difficulté à parler du roman,

Et une courte présentation par l’autricesur Youtube.

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Encore un petit mot pour annoncer certaines activités intéressantes que je n’avais pas notées dans l’agenda précédent !

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Je voudrais aussi signaler quelques parutions récentes qui ont l’air vraiment stimulantes, sans du tout prétendre à l’exhaustivité (n’hésitez pas, si l’actualité littéraire vous intéresse, à consulter mon compte Twitter où je RT pas mal d’annonces de parutions) :

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À la semaine prochaine !

Julie Estève, Moro-sphinx (avril 2016)

La précipitation de rentrée ralentit un peu le rythme de mes lectures, mais heureusement je finis au moins un roman par semaine. Aujourd’hui, ça parle d’une trentenaire qui s’appelle Lola. Son père est veuf et alcoolique, son amant l’a quittée pour une autre : elle ne croit plus au bonheur. Tard le soir, lorsqu’elle sort d’un travail sans intérêt, elle enchaîne les conquêtes et se donne à tous les hommes qui passent. « Bonne qu’à ça », se dit-elle toujours en enfilant ses jupes courtes et ses talons « stratosphériques ». Il pourrait s’agir d’une simple illustration du lien freudien entre eros et thanatos, entre l’amour et la mort, et tous les détails de l’écriture, dans leur cruauté et leur violence, tendent vers cette interprétation. « L’amour joue à la roulette russe » (p. 113). Le désir est sans cesse menacé de morbidité. « Bon qu’à ça » : c’était déjà la réplique célèbre de Beckett, freudien s’il en est, quand on lui demandait pourquoi écrire des livres.

Je ne vois pas grand chose de plus dans Moro-sphinx, si ce n’est, peut-être, à travers la présence en filigrane de la mère défunte de Lola, une réinterprétation de ce thème eros-thanatos au prisme du terrible déterminisme familial, qui est l’une des plus grandes préoccupations de la littérature contemporaine. Mais cela fait peu, et encore une fois, les éditions Stock me déçoivent par leur manque d’ambition artistique.

Après tout il s’agit d’un premier roman. On y perçoit de grandes qualités d’écriture dans le détail, et je suis même prêt à lire les prochains livres de Julie Estève.

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Sur ce livre, voir ailleurs :

Une interview par Happy project,

Le blog Les livres de Joelle,

Le carré jaune.