Hors-série : Elizabeth Browning

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Dans l’Angleterre romantique du milieu du XIXème siècle, le couple formé par Robert et Elizabeth Browning paraissait un idéal amoureux tout à fait unique. Leur histoire était connue de toute l’Europe : dans son enfance, Elizabeth était souffrante d’une maladie indéterminée, mais qui avait sûrement à voir avec sa dépression nerveuse. Elle avait été en effet traumatisée par la mort de son frère adoré, disparu en mer à Torquay en 1840. Or son père la couvait et la protégeait de toute intrusion extérieure ; elle était comme « enterrée » d’avance, écrivait-elle en 1841.

Elle se sentit sauvée par le lien épistolaire qu’elle noua avec un autre poète illustre, Robert Browning. Celui-ci enleva Elizabeth à son père, l’épousa en secret, et lui inspira nombre de ses poèmes, où elle dépeint son mari en Prince salvateur… Pour autant, Elizabeth n’est pas la dupe des mises en scènes masculines ; elle en touche un mot dans une lettre du 31 octobre 1845 : « Pourquoi les femmes sont-elles à blâmer si elles agissent [en amour] comme si elles avaient affaire à des escrocs ? N’est-ce pas le simple instinct de préservation qui les rend ainsi ? Ceux-là font des femmes ce qu’elles sont. […] Oh voir comment les hommes s’y prennent avec ces choses ! voir comment un homme, soutenant avec prudence de chaque côté la redingote d’une vanité brodée pour la protéger de l’humidité, s’ingéniera à vous dire avec tant de mots qu’il… pourrait vous aimer si le soleil brillait ! »

Son histoire témoigne singulièrement de la difficulté, inhérente au romantisme, d’être une femme poète : l’union mystique des âmes et des cœurs doit passer par une stricte égalité entre les êtres ; or l’égalité n’est pas possible dans un couple du XIXème siècle puisqu’une femme y est toujours « le sexe faible ». « Puis-je verser ton vin / Quand ma main tremble ? » se lamente dans ses vers la poète. Ainsi je suis ému par cet aveu d’Elizabeth dans une lettre du 23 février 1846 à son futur mari : « Mon ambition, lorsque nous commençâmes notre correspondance, était simplement que vous oubliiez que j’étais une femme (étant lasse et blasée des vaines galanteries par écrit) ». Peut-être le couple n’était-il pas nécessairement la forme qu’elle rêvait que leur relation prît : c’est la forme qu’elle prit cependant.

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Entre 1847 et 1850, la poète fut prise de craintes et de remords sur ses décisions précipitées avec R. Browning ; elle écrivit pour s’en défaire des Sonnets portugais, 44 sonnets d’introspection et de promesses amoureuses, dont le titre rappelle les Lettres portugaises qui firent couler des larmes au XVIIème siècle européen. J’aime ce sonnet 18 qui rappelle le cadeau que fit Robert à Elizabeth, d’une mèche de ses cheveux : telles étaient parfois les offrandes entre deux amants, comme l’a rappelé l’exposition « Cheveux chéris » du Quai Branly en 2013.

J’apprends avec ravissement que Virginia Woolf a écrit en 1933 la biographie d’Elizabeth Browning, où elle prête la plume au chien de la poète, Flush.

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Marie Brunel, La Sylvestresse (2014)

Merci à La Compagnie Littéraire (en partenariat avec Livraddict) pour cet envoi !

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La Sylvestresse : c’est le surnom qu’on donne, au village, à Victorine, paysanne aveyronnaise de caractère. Autour d’elle, une famille unie et heureuse se fait une place dans la France de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Le roman contient une bonne part d’érudition historique : on y apprend des traditions rurales, des proverbes occitans, des noms de métiers et d’outils.

Chaque chapitre raconte un épisode de la vie de la famille, une « anecdote pittoresque » (p. 179), sans fil conducteur narratif qui le relierait aux autres. En réalité, les épisodes sont liés par une structure commune : à chaque fois, une femme de la famille exprime le désir de vivre comme elle l’entend, et rencontre l’opposition de la société patriarcale, opposition qu’elle parvient finalement à surmonter ou contourner.

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Ainsi la campagne aveyronnaise pré-industrielle devient une véritable utopie féministe et romantique. O fortunatos agricolas ! Les paysannes de Marie Brunel sont aussi généreuses et innocentes que celles de George Sand (que Brunel apprécie beaucoup), mais elles sont féministes de surcroît. Depuis Victorine, la matriarche, jusqu’à sa petite-fille Pauline qui fait le « V de la victoire » dans son berceau (p. 236), toute la famille est marquée au coin du succès.

Parfois leurs bonheurs paraissent trop faciles aux héroïnes elles-mêmes, comme lorsque Julie arrive à Montpellier et trouve immédiatement un logement et un emploi durable : « elle n’en revenait pas de voir comment, en une matinée, elle avait réglé sa situation » (p. 211). Ou quand la Sylvestresse obtient qu’on lui offre des ruches pour en faire son miel : « Victorine ne s’attendait pas à ce que son rêve se réalise aussi vite » (p. 119).

Rien de grave n’adviendra dans cette utopie. L’intrusion brutale de la maréchaussée au village devient une « aventure rocambolesque » lorsque Victorine profite de la naïveté des officiers (p. 157). L’avortement de Séraphine s’approche du miracle médical : quelques feuilles d’une plante mystérieuse, un jour de repos, et l’affaire est réglée (p. 142).

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La Sylvestresse… ou la Nouvelle Héloïse : le néo-romantisme de Brunel fige la société aveyronnaise dans un bonheur immuable, « sans nuage », comme l’est le ciel que regarde Victorine à la dernière page (p. 263). Croyez-le ou non, même la Première Guerre Mondiale devient un événement heureux dans cette famille, parce que l’épouvante de la grand-mère apprenant les dernières nouvelles devient un « spectacle à guichet fermé » (p. 252) pour ses descendantes qui trouvent divertissant de la regarder crier et s’affoler. Quelle distance avec l’inquiétant roman de Cécile Coulon, qui évoquait lui aussi les effets de la guerre sur la vie rurale de France, mais pour en dire bien autre chose !

On peut lire une interview de Marie Brunel ici. Si les mœurs et les traditions rurales françaises vous intéressent, je vous recommande ce compte-rendu fort complet d’une étude historique de la campagne de Bourgogne.