Cynthia Bond, Ruby (2014)

67049772_13608717

Dans son Americanah (j’y reviens toujours décidément), Adichie déplore l’uniformisation de l’écriture artistique par la littérature américaine, hégémonique, vendue partout dans le monde en quantités industrielles. Elle a raison de recommander la lecture de livres de tous les pays. Je garde pourtant l’impression, lisant le premier roman de Cynthia Bond, best-seller mondial, que les livres des USA ne sont pas inintéressants non plus, qu’ils ont gardé plusieurs spécificités locales.

D’abord, évidemment, leurs traumatismes historiques. Cynthia Bond est une autrice afro-américaine qui exprime avec beaucoup de force le poids de l’esclavage passé et du racisme présent. Ensuite, et peut-être par voie de conséquence, l’intrigue est fondée sur certains motifs typiques : des héros self-made qui tentent de vivre une vie indépendante à l’écart de toute institution sociale, un passé douloureux qui refait surface, « le fruit ne tombe pas loin de l’arbre », etc. Enfin, et il est permis de le déplorer, la littérature américaine montre un goût certain pour l’esthétisation, la belle image. Ainsi Ruby, l’héroïne, devenue prostituée à New-York, prenant son bain après une passe, va poser sur ses poils pubiens le quarter qu’elle vient de gagner (p. 212).

Sur le fond, l’afro-féminisme de Bond a tout pour être bien accueilli ici en France. Mais sur la forme, le livre dérange sensiblement. L’héroïne, Ruby, la « pute folle » si attachante (p. 231), ressemble, à bien des égards, à la sorcière Tituba qui revivait sous la plume guadeloupéenne de Maryse Condé en 1988. Pourtant le roman est fait tout autrement. Chez Condé, Tituba était un « cas d’école », un exemple-modèle de la persécution raciale. Chez Bond au contraire, Ruby traverse une série d’épreuves d’une violence extrême, absolument inouïes et irréelles, qui sollicitent bien plus les tripes du lecteur que sa moralité ou son intellect.

41rccfvgvrl-_sx302_bo1204203200_

Sans doute le spectaculaire, l’explosif, le gore, sont-ils inspirés au moins lointainement par la théorie littéraire américaine, qui insiste beaucoup sur le concept de « lecture empathique » et sur l’implication du corps du lecteur par le texte (théorie qui s’insinue aussi dans les universités françaises). Pourtant reste l’impression que dans ce roman, ils sont parfois gratuits : « Ruby s’agenouilla un moment, la main à plat sur le sol. Puis elle alla s’allonger quelques mètres plus loin, près d’un buisson de jonquilles agitées par le vent. Elle était venue jusque là chercher des réponses, mais n’étant pas très sûre des questions, elle s’imprégna de cette douceur – avant d’exploser en une centaine de petites fleurs jaunes et de dormir tout l’après-midi, jusqu’au soir » (p. 230).

On peut trouver, sur le site du Monde, l’allocution de Cynthia Bond à une table ronde sur le Mal.

Cynthia Bond, Ruby, Christian Bourgois éd., 2015, 416 p., 22€.

Shumona Sihna, Apatride (janvier 2017)

719-ctcsdll

Mina, paysanne de la région de Calcutta, se lance à corps perdu dans une lutte sociale pour faire valoir les droits de sa famille sur la terre cultivée. Esha, indienne exilée à Paris, enseigne l’anglais aux petits français qui, comme une grande part de la société francilienne qu’elle rencontre, la méprisent et l’insultent sans cesse. Les deux héroïnes ne se rencontreront jamais.

Ces deux trajectoires féminines servent évidemment un discours militant fort pessimiste : le roman met en évidence la mondialisation de la misère et du racisme, mais surtout de l’oppression des femmes : Inde et France sont deux pays « où être une femme est un fardeau » (p. 71).

La Tour Eiffel devient même pour Esha une nouvelle Tour de Babel, rempart éternel à toute assimilation culturelle désirée : cette « Tour de la Langue est dressée, les étrangers y volent et voltigent autour, viennent y picorer, y laissent de petites fientes, mais ils ne pourront jamais y installer leur nid » (p. 168). On lit en filigrane certains épisodes biographiques de Shumona Sinha, arrivée en France à 28 ans seulement.

Un personnage secondaire semble pourtant incarner le libre mouvement, le passage facile d’une culture à l’autre : Marie, jeune bengalie adoptée par des français dans sa plus tendre enfance. Ancienne amie d’Esha à Paris, elle quitte cette dernière pour retrouver la trace de ses parents et se retrouve au milieu de la lutte sociale de Mina en Inde. Néanmoins, ce voyage identitaire a des conséquences irrémédiables : au retour, l’amitié d’Esha et de Marie laisse place à l’incompréhension respective…

D’autres avis :

Atasi, plus renseigné que moi sur les réalités indiennes,

Télérama, qui rappelle les anciens combats de Sinha,

Marine Stisi pour Toutelaculture, frappée aussi par le pessimisme généralisé de ce roman sans frontières, et

Médiapart, pour les abonné-e-s.

Shumona Sinha, Apatride, éditions de l’Olivier, 2017, 192 p., 17,50€.