Charlyn Bevilacqua, Chronique d’une jeune femme dérangée (auto-édition, 2016)

Depuis quelques années à Paris, l’association Polyvalence appelle femmes et hommes à témoigner de leur expérience personnelle sur des sujets variés, souvent difficiles, traumatiques ou tabous. Rassemblés dans des Fanzines, ces textes diffèrent beaucoup des formes et des tournures des livres publiés par le monde de l’édition francophone. Mais pas encore complètement. Les correctrices professionnelles de l’association, ainsi que les présupposés militants qui donnent leur impact à ces témoignages, rendent ces textes normaux, lisibles, simples  à comprendre quoiqu’éprouvants.

Charlyn Bevilacqua, que je remercie grandement de son envoi, m’a autorisé à lire la première partie de sa courte autobiographie auto-éditée. Ce que les témoignages sur Polyvalence pouvaient conserver d’insincère, de travaillé, est devenu brutalement une évidence. Le vomissement de l’intime commence page une, lorsque la narratrice évoque les « dix dernières années consacrées à [s]on utérus ». Le clostridium, la diarrhée, les menaces et les insultes entre membres de la famille, les récits d’agressions sexuelles, etc., s’enchaînent et (se) bousculent d’une page à l’autre. Une névrose familiale et collective se dessine, cause originelle d’une tempête d’insanités. « Il faut être névrotique pour comprendre » (p. 2).

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Le texte atteint un niveau de sauvagerie hors-norme, émouvant parce qu’inexplicable. Je pourrais essayer de l’expliquer : dire, par exemple, que l’influence des conversations numériques se ressent dans les adjectifs « looooooooooooongue » ou « géniaaaaaaaaaaaaaaaale » (p. 13). Que l’absence de toute correction professionnelle explique les orthographes hétérodoxes de certains mots, la sublime coquille « sermon d’Hippocrate », et aussi certaines trouvailles formelles, comme de centrer sur la page les rares discours directs pour exhiber leur portée traumatique – j’ai trouvé cette mise en page plus efficace que lorsque les citations sont noyées dans le texte du roman de Sophie Chauveau, publié chez Gallimard. L’opinion d’Éric Loret, critique au Monde, sur ce roman s’il le lisait, serait sans doute qu’une certaine bourgeoisie française continue de croire qu’on va lui pardonner d’être riche à condition qu’elle souffre de ses tragédies familiales. Voilà des explications, sociologiques, économiques, qui justifient en partie ce qui m’a marqué dans la forme et dans le fond.

Alors oui, le livre n’a rien d’une exception, même (et malheureusement surtout) dans ses tragédies les plus horrifiantes. Lisant les malheurs et aventures d’une femme d’affaires conservatrice parcourant le monde méditerranéen, j’ai souvent pensé à La Triomphante, de Teresa Cremisi (publié en poche récemment). Le procédé narratif d’une femme qui s’adresse à son thérapeute est courant de nos jours (je pense à Camille Laurens, à Béatrice Fontanel).

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Il me reste cependant le goût d’une grande particularité, d’une différence. Même Pascal Quignard, dans Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières (2015), n’a pas osé parler comme Bevilacqua de « viol auditif », quoique telle était bien son idée. Jamais ailleurs je n’ai lu, venant d’une femme qui découvre son nouveau-né : « Qu’est-ce qu’il était moche ! Qu’est-ce qu’il était émouvant ! On aurait dit un vieux comptable » (p. 12). Dès la page 4, l’autrice exprime son refus des histoires d’amour pour young adults qui chantent les mérites de la virilité rassurante : non, « un homme est une femme comme nous ». Ces expressions et tournures stupéfiantes font parfois croire à une littérature brute, sauvage, et en tout cas donnent foi en l’auto-édition.
Ce livre est disponible dans les librairies numériques : Amazon, Apple, Fnac.
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