Marie Brunel, La Sylvestresse (2014)

Merci à La Compagnie Littéraire (en partenariat avec Livraddict) pour cet envoi !

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La Sylvestresse : c’est le surnom qu’on donne, au village, à Victorine, paysanne aveyronnaise de caractère. Autour d’elle, une famille unie et heureuse se fait une place dans la France de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Le roman contient une bonne part d’érudition historique : on y apprend des traditions rurales, des proverbes occitans, des noms de métiers et d’outils.

Chaque chapitre raconte un épisode de la vie de la famille, une « anecdote pittoresque » (p. 179), sans fil conducteur narratif qui le relierait aux autres. En réalité, les épisodes sont liés par une structure commune : à chaque fois, une femme de la famille exprime le désir de vivre comme elle l’entend, et rencontre l’opposition de la société patriarcale, opposition qu’elle parvient finalement à surmonter ou contourner.

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Ainsi la campagne aveyronnaise pré-industrielle devient une véritable utopie féministe et romantique. O fortunatos agricolas ! Les paysannes de Marie Brunel sont aussi généreuses et innocentes que celles de George Sand (que Brunel apprécie beaucoup), mais elles sont féministes de surcroît. Depuis Victorine, la matriarche, jusqu’à sa petite-fille Pauline qui fait le « V de la victoire » dans son berceau (p. 236), toute la famille est marquée au coin du succès.

Parfois leurs bonheurs paraissent trop faciles aux héroïnes elles-mêmes, comme lorsque Julie arrive à Montpellier et trouve immédiatement un logement et un emploi durable : « elle n’en revenait pas de voir comment, en une matinée, elle avait réglé sa situation » (p. 211). Ou quand la Sylvestresse obtient qu’on lui offre des ruches pour en faire son miel : « Victorine ne s’attendait pas à ce que son rêve se réalise aussi vite » (p. 119).

Rien de grave n’adviendra dans cette utopie. L’intrusion brutale de la maréchaussée au village devient une « aventure rocambolesque » lorsque Victorine profite de la naïveté des officiers (p. 157). L’avortement de Séraphine s’approche du miracle médical : quelques feuilles d’une plante mystérieuse, un jour de repos, et l’affaire est réglée (p. 142).

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La Sylvestresse… ou la Nouvelle Héloïse : le néo-romantisme de Brunel fige la société aveyronnaise dans un bonheur immuable, « sans nuage », comme l’est le ciel que regarde Victorine à la dernière page (p. 263). Croyez-le ou non, même la Première Guerre Mondiale devient un événement heureux dans cette famille, parce que l’épouvante de la grand-mère apprenant les dernières nouvelles devient un « spectacle à guichet fermé » (p. 252) pour ses descendantes qui trouvent divertissant de la regarder crier et s’affoler. Quelle distance avec l’inquiétant roman de Cécile Coulon, qui évoquait lui aussi les effets de la guerre sur la vie rurale de France, mais pour en dire bien autre chose !

On peut lire une interview de Marie Brunel ici. Si les mœurs et les traditions rurales françaises vous intéressent, je vous recommande ce compte-rendu fort complet d’une étude historique de la campagne de Bourgogne.

Anne-Sophie Subilia, Parti voir les bêtes (Zoé, mai 2016)

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La Gloye, petit lieu-dit bucolique d’Ardennes ou de Champagne (on ne sait pas), « au petit nom imprononçable pour les gens de passage ». Du latin gladiolus, une plante des terrains humides. La Gloye est une mare, une eau stagnante, immobile, qui commence à remuer lorsque des industries s’y installent.

La « dryade » de La Gloye, c’est Claire, la coiffeuse du village. Personne n’a mieux incarné tout l’esprit d’un lieu depuis les héroïnes de Julien Gracq et les nymphes de la Grèce.

Lui est amoureux de Claire. C’est le protagoniste, le héros qui reste anonyme jusqu’à la dernière page où il prononcera son prénom devant les vaches. Son vrai prénom dont le saint homonyme porte, comme lui, une Scie de menuisier d’une main, un livre de l’autre.

Car la terre de La Gloye est une terre cultivée. Les textes les plus anciens fourmillent sous la plume de l’autrice suisse Anne-Sophie Subilia. Virgile, qui célébrait il y a deux mille ans la piété des modestes agriculteurs, inspire de part en part l’éloge de la vie de campagne et le désastre de son industrialisation. Les animaux sauvages commencent à fuir : « l’Enfer est sans oiseaux, as-tu lu quelque part » (p. 100). Quelque part, c’est-à-dire dans Virgile, où le Lac Averne (« sans-oiseau ») est la porte d’entrée des Enfers. Pour moi, La Gloye-Averne me rappelle l’Ebola-Styx sous la plume de Paule Constant.

Le héros traverse, d’un même pas, crise écologique et crise de la quarantaine. Stérile, il croit le monde entier stérile avec lui : La Gloye est amenée à s’éteindre, elle est enterrée dans la « fosse » où les tractopelles creusent le nouveau complexe industriel. Le fameux « Lac » de Lamartine rappelait au poète la perte de son amante ; le lac de Subilia annonce une mort à venir, celle du monde rural qu’elle aime. Mais en affrontant, face à face, l’Argos aux mille paires d’yeux qu’est le capitalisme, le héros se sentira finalement le courage d’avouer sa confiance et son amour aux prés, aux vaches et à Claire, la coiffeuse du village.

Je n’avais rien lu de la passionnante maison d’édition Zoé. Cette première expérience me donne un excellent sentiment sur cette édition dont je voudrais beaucoup lire d’autres autrices. D’autres avis sur Parti voir les bêtes :

La revue de presse des éditions Zoé,

Le blog d’un monsieur,

Un journal suisse,

Un site suisse avec des extraits du livre.