Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas) (2015)

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Un blog littéraire, c’est un budget considérable, surtout quand on veut « se tenir à la page » et lire les parutions les plus récentes aussitôt qu’elles paraissent. Alors depuis un certain temps, j’emprunte des livres à la médiathèque Hélène Berr, à Paris. Cela me fait de considérables économies et je suis toujours ému de ce nom, Hélène Berr, qui fut celui d’une écrivaine juive qui ne vécut que 24 ans (1921-1945), et fut battue à mort par un gardien à Auschwitz.

Surtout, les bandes dessinées sont généralement au-dessus de mes finances de doctorant, et j’ai découvert de vrais trésors en les empruntant là-bas. Aujourd’hui, évoquons simplement celle de Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas). C’est l’histoire extrêmement touchante de la dépression d’un orphelin devenu peintre, et de sa difficile guérison. Dans ce parcours cathartique, le jeune homme est aidé par des créatures imaginaires qui surgissent des tâches d’acrylique répandues dans les cases…

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Le procédé est outré dans les dernières pages, lorsque le héros revient d’entre les morts, et que l’autrice fait dialoguer entre elles, par ajouts de bulles émouvantes et amusantes, des taches qui semblent surgies du hasard de l’encre répandue sur la page. En somme, le livre nous apprend à remettre des mots sur ce qui a souillé la page blanche de notre enfance.

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D’autres avis ailleurs : Chez Mo, BD Gest, La Cité de la BD. L’ouvrage a reçu la mention spéciale du prix Artemisia 2016, qui récompense chaque année une BD écrite par une femme.

Théa Rojzman, Mourir (ça n’existe pas), La Boîte à Bulles, 2015, 96 p., 18 €.

Florence Seyvos, La Sainte famille (août 2016)

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Quoi que veuille y lire le saint journal La Croix, le titre de ce roman est terriblement ironique. La « sainte famille » suivie ici sur plusieurs années est une famille française traditionnelle. C’est-à-dire une famille où les enfants sont giflés, fessés et parfois fouettés à coups de ceintures, pour leur apprendre à mal cacher leurs envies. Une famille où un père démuni, une mère à bout de nerfs, un oncle pervers alcoolique et une grand-mère ingrate servent de cadre et d’éducateurs à Suzanne et Thomas, frère et sœur tantôt personnages et tantôt instances narratrices.

Autant dire que le livre met mal à l’aise, réveille tous nos mauvais souvenirs d’enfance. Des impressions anciennes reviennent à la lecture du roman : l’âge ancien de notre dépendance et de notre fragilité enfantines. La toute-puissance des adultes de la famille (et plus tard de l’instituteur colérique aux méthodes humiliantes) est tout à fait celle que dénoncent aujourd’hui les nouveaux pédagogues militants , par exemple Yves Bonnardel dans La Domination adulte (2015).

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Prendre le point de vue d’enfants-témoins pour raconter son histoire est un procédé extrêmement courant de la littérature contemporaine (voir, entre autres, mes chroniques sur NoViolet Bulawayo, Noémi Lefebvre ou Elitza Gueorguieva). Chez l’écrivaine et scénariste Florence Seyvos, c’est l’enfance elle même qui constitue cependant l’objet du récit, dont l’enfant est à la fois le témoin et le héros malgré lui. Le roman décrit en effet « l’excès de pouvoir qui déborde celui qui en use et la circulation de cet excès de pouvoir entre adultes mais aussi entre enfants. C’est un système de vases communicants : l’instituteur est débordé par son pouvoir, la cousine de Suzanne la prend de haut, puis Suzanne elle-même abuse de sa position d’aînée et gifle son frère », comme l’écrit l’autrice. Je crois qu’Yves Bonnardel, ancien anarchiste, ne renierait pas non plus cette vision du pouvoir qui déborde et écrase quiconque le détient.

Au bout de la chaîne hiérarchique des êtres humains, il y a la nature, incarnée par les écrevisses que Suzanne et Thomas vont pêcher au bord du lac : « Quand ils en ont pêché une dizaine, ils remontent à la maison et Suzanne prépare un court-bouillon sommaire. C’est Thomas qui se charge de le jeter dans l’eau bouillante. Meurs ! Meurs ! Salope ! leur dit-il, pour s’encourager » (p. 30). L’on entrevoit alors chez les pauvres enfants de cette « sainte famille » les prémices de tous les crimes environnementaux de l’humanité : la suite logique d’une chaîne ininterrompue d’injustices jamais réparées.

D’autres avis :

Libération, qui cite des interview de Seyvos,

un post-it du blog Bookapax,

le blog Clara et les mots, avec lequel ce n’est pas notre première lecture commune,

Télérama.