Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle (avril 2017)

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Trois amis, trois citoyens du monde, passent la soirée dans un petit appartement mal rangé. Ils dialoguent autour d’un thé, d’un verre de vin, plus tard d’un whisky. Ils préparent une « expédition », prévue de longue date, mais surtout ils évoquent l’origine et la finalité de toutes les actions humaines.

C’est comme si le théâtre philosophique de Sartre était devenu convivial, comme si Épicure avait écrit Le Banquet. Dans cet « appartement-bateau » (p. 55), où l’on se croirait seuls au monde, les conversations ne connaissent aucune limite, aucun ordre. Une théière, un puzzle, la Lune à la fenêtre : tout a quelque chose à nous apprendre, tout est prêt à nous offrir une leçon sur l’écriture et la vie.

Quelle philosophie émerge des vapeurs d’alcool et des rayons de la Lune ? Comme les plantes du « jardin en mouvement » de Gilles Clément, les « pensées-gazon » de Lucie Desaubliaux (p. 103), si terre-à-terre qu’elles semblent insignifiantes, esquissent et indiquent une éthique de la non-intervention, où l’on savoure l’incertain et le potentiel, plus encore que l’accompli. En cela résolument moderne, le roman promet et admire d’avance, à la manière du narrateur de Tristram Shandy, des quêtes jamais réalisées et des pages jamais écrites.

Dans les derniers chapitres pourtant, le terrible principe de réalité vient frapper à la porte, sous la forme de la propriétaire de l’appartement, madame L. (pour Lucie?). Elle est venue réclamer son loyer. Il est alors temps d’une dernière leçon : à personne d’autre qu’à nous n’appartiennent notre temps et notre espace.

Le roman est donc à l’image de son autrice, Lucie Desaubliaux, débordante elle aussi : poète, dessinatrice, géomètre, photographe, parolière, rédactrice de post-its… On comprend vite, à parcourir son site internet, que La nuit sera belle est un grain de sable dans la plage immense de ses productions et performances. Ce premier roman, très humble et sensible, n’a déjà plus la tonitruance d’un écrit de jeunesse qu’il est pourtant : c’est donc sa discrétion même qui le rend remarquable, un peu à la manière d’un roman de Claire Huynen. Trois mois après sa sortie, on ne trouve guère en ligne, sur ce roman, qu’une chronique, très juste au demeurant, de Philomag. A l’inverse de son personnage tapageur Todd C Douglass, « qui aime faire retentir ses ouvertures » (p. 124), L. Desaubliaux signe avec La nuit sera belle un éminent murmure.

Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle, Actes Sud, 2017, 192 p., 18,50€.

Claire Huynen, À ma place (août 2016)

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Je ne connaissais pas les éditions du Cherche midi, et l’objet littéraire que constitue ce livre m’a paru également tout à fait nouveau. Il semble ne s’y passer presque rien : une narratrice, Lise, déplore la fin de son amitié de longue date avec un certain Franck, qu’elle n’apprécie plus autant que dans leur enfance. Franck s’est intégré à la famille de Lise, à son cercle d’amis aussi : elle s’en est donc exclue progressivement, pour éviter de revoir cet ami ancien.

Et c’est apparemment tout. Comme une montagne d’autres livres qui paraissent tous les mois, il s’agit du récit d’une rupture. Une rupture à peine amoureuse (infime différence), et assez peu lyrique. On ne pleure pas, on déplore. Non, vraiment, c’est un livre extrêmement discret, qui n’a pas donné lieu à beaucoup d’articles sans doute parce que les critiques ont peiné à trouver quelque chose à en dire.

Pourtant c’est déjà là un choix très surprenant, pour un lecteur d’aujourd’hui, que d’évoquer juste une rupture amicale. Claire Huynen pourrait dire comme son héroïne Lise : « Je ne sais pas si je préfère l’amitié à l’amour, mais je crois que je la comprends mieux » (p. 92). Lise, l’héroïne, possède une compréhension de l’amitié acquise avec le temps ; il se passe des mois, parfois des années entre un chapitre et le suivant. Ainsi il s’agit du roman d’un vide, indescriptible : les années qui ont passé sans qu’on les voie, les amis qui n’en sont plus et qui laissent le « vertige » de leur place vacante. L’absence remarquable de critiques dans les journaux traditionnels est donc peut-être le signe de la réussite totale de l’ouvrage, qui est devenu lui-même une absence.

Voir aussi :

L’étudiant autonome, qui semble bouleversé par ce livre,

Une fille à la vanille, qui avoue comme moi une certaine difficulté à parler du roman,

Et une courte présentation par l’autricesur Youtube.