Cynthia Bond, Ruby (2014)

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Dans son Americanah (j’y reviens toujours décidément), Adichie déplore l’uniformisation de l’écriture artistique par la littérature américaine, hégémonique, vendue partout dans le monde en quantités industrielles. Elle a raison de recommander la lecture de livres de tous les pays. Je garde pourtant l’impression, lisant le premier roman de Cynthia Bond, best-seller mondial, que les livres des USA ne sont pas inintéressants non plus, qu’ils ont gardé plusieurs spécificités locales.

D’abord, évidemment, leurs traumatismes historiques. Cynthia Bond est une autrice afro-américaine qui exprime avec beaucoup de force le poids de l’esclavage passé et du racisme présent. Ensuite, et peut-être par voie de conséquence, l’intrigue est fondée sur certains motifs typiques : des héros self-made qui tentent de vivre une vie indépendante à l’écart de toute institution sociale, un passé douloureux qui refait surface, « le fruit ne tombe pas loin de l’arbre », etc. Enfin, et il est permis de le déplorer, la littérature américaine montre un goût certain pour l’esthétisation, la belle image. Ainsi Ruby, l’héroïne, devenue prostituée à New-York, prenant son bain après une passe, va poser sur ses poils pubiens le quarter qu’elle vient de gagner (p. 212).

Sur le fond, l’afro-féminisme de Bond a tout pour être bien accueilli ici en France. Mais sur la forme, le livre dérange sensiblement. L’héroïne, Ruby, la « pute folle » si attachante (p. 231), ressemble, à bien des égards, à la sorcière Tituba qui revivait sous la plume guadeloupéenne de Maryse Condé en 1988. Pourtant le roman est fait tout autrement. Chez Condé, Tituba était un « cas d’école », un exemple-modèle de la persécution raciale. Chez Bond au contraire, Ruby traverse une série d’épreuves d’une violence extrême, absolument inouïes et irréelles, qui sollicitent bien plus les tripes du lecteur que sa moralité ou son intellect.

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Sans doute le spectaculaire, l’explosif, le gore, sont-ils inspirés au moins lointainement par la théorie littéraire américaine, qui insiste beaucoup sur le concept de « lecture empathique » et sur l’implication du corps du lecteur par le texte (théorie qui s’insinue aussi dans les universités françaises). Pourtant reste l’impression que dans ce roman, ils sont parfois gratuits : « Ruby s’agenouilla un moment, la main à plat sur le sol. Puis elle alla s’allonger quelques mètres plus loin, près d’un buisson de jonquilles agitées par le vent. Elle était venue jusque là chercher des réponses, mais n’étant pas très sûre des questions, elle s’imprégna de cette douceur – avant d’exploser en une centaine de petites fleurs jaunes et de dormir tout l’après-midi, jusqu’au soir » (p. 230).

On peut trouver, sur le site du Monde, l’allocution de Cynthia Bond à une table ronde sur le Mal.

Cynthia Bond, Ruby, Christian Bourgois éd., 2015, 416 p., 22€.

Shilpi Somaya Gowda, Un fils en or (janvier 2017)

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À lire Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie, on pouvait se demander s’il s’agissait d’un roman nigérian, ou bien seulement d’un roman américain mettant en scène une Nigériane. La question ne se pose plus avec Un Fils en or, de Shilpi Somaya Gowda, romancière canadienne née de parents indiens. De l’Inde, il ne reste guère que ce qu’on peut en voir depuis les États-Unis : l’ayurvéda, les naans et les mariages forcés.

Adichie et Gowda ont toutes les deux été formées et assimilées (« incorporated ») par l’université américaine (Eastern pour l’une, Chapel Hill pour l’autre). Leurs deux romans mettent en scène cette assimilation intellectuelle, doublée à chaque fois d’un amour impossible pour le ou la compatriote resté-e au pays. Pourtant l’héroïne noire et féministe d’Americanah, choisissant par engagement une vie au Nigéria, rend bien pâle le « fils en or » sans défaut, qui finira larme à l’œil et main sur le cœur aux premières notes de l’hymne américain, le jour de sa naturalisation.

Le roman de Gowda fait se succéder trois modèles esthétiques : la série TV, le conte, et le comic. Quand le héros, Anil, part faire un stage dans les urgences d’un hôpital américain, Gowda enchaîne tous les passages obligés de n’importe quelle série médicale (type Dr House). Son amour d’enfance, Leena, restée dans le Gujarat indien, est mariée de force, par ses parents, à un paysan dont la belle-famille lui fera vivre la vie misérable d’une Cendrillon, et elle échappe au triste sort d’une nouvelle femme de Barbe-Bleue. Jouissant des pouvoirs surnaturels que confère apparemment l’université aux USA (ainsi que de l’aisance naturelle du fils aîné, qui fait grincer des dents le lecteur durant les deux cent dernières  pages), Anil revient quelques jours en Inde. Il sauve alors Leena-Cendrillon et envoie le méchant Barbe-Bleue en prison, très facilement.

Voilà pour la subtilité narrative. Quant au style, neutre la plupart du temps, il m’a fait penser parfois (par exemple dans la lettre-testament du père d’Anil) à une succession de phrases trouvées dans des paquets de Yogitea.

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Ainsi, le choix de traduire et publier ce roman m’étonne de la part de l’édition du Mercure de France, qui a longtemps servi de refuge à une écriture exigeante et poétique. La couverture choisie pour ce livre, un jeune indien trouvé sur la banque de photos américano-saoudienne Getty Images, est une véritable violence faite à l’imagination du lecteur, désormais obligé d’imprimer au héros ces traits minces et avenants. Voilà peut-être ce qui arrive lorsque l’on confie une maison vieille de cinq siècles à sa propre sœur et co-actionnaire, comme l’a fait Antoine Gallimard avec l’Isabelle du même nom…

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Frédéric Mitterrand remet l’insigne d’officier dans l’Ordre du Mérite à Isabelle Gallimard, 2011

Ailleurs : les éditions Folio comptent sur ce roman pour obtenir un grand succès commercial et l’ont offert à nombre de blogueurs, dont Folavrilivre, Yuko, ou Latetedansleslivres.

Shilpi Somaya Gowda, Un Fils en or, traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche, 544p., 8€.

 

NoViolet Bulawayo, Il nous faut de nouveaux noms (2014) [2013]

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Au Zimbabwe, une petite fille nommée Chérie décrit, de son point de vue rieur et curieux, la misère atroce qui s’est abattue sur sa famille et ses voisins, lorsque leur maison a été rasée. Elle et ses amis vivent dans un bidonville ironiquement appelé Paradis, circulent dans la ville, volent des goyaves, assistent sans bien les comprendre à tous les bouleversements politiques du pays.

Le langage approximatif de Chérie donne des trouvailles lexicales souvent révélatrices, comme lorsqu’elle dit de ce patron de chantier chinois au ventre proéminent : « on dirait qu’il a avalé un pays » (p. 51). Il faut remercier la traductrice Stéphanie Levet d’avoir su trouver les mots justes en français pour garder toute la saveur de cette langue souvent poétique. C’est que décrire l’extrême misère demande « de nouveaux noms », comme le nom qui désignerait l’avortement avec un cintre en fil de fer pratiqué par la narratrice sur son amie enceinte à treize ans, dans un ghetto où il n’existe pas d’autre soin que la prière (p. 90).

Au milieu de l’ouvrage, la fille part aux États-Unis, et alors le récit adopte la structure qui était aussi celle d’Americanah d’Adichie, dont je parlais ici. Dans les deux livres, l’enfant rejoint une tante qui, du fait de son âge, a plus de mal que l’enfant à s’habituer à sa nouvelle vie. Dans les deux livres, l’élection de Barack Obama sert de toile de fond à une réflexion sur la « race » en Amérique.

Mais là s’arrête la comparaison. Avoir vécu au Zimbabwe une pauvreté incomparablement plus grande que celle d’Ifemelu au Nigéria, Chérie est beaucoup plus acerbe lorsqu’elle est face à la vie occidentale. L’élection d’Obama (p. 155) n’est plus, comme dans Americanah, une nouvelle bouleversante, de première importance, mais simplement une pantomime, pleine d’illusions, du monde des adultes. NoViolet Bulawayo s’impose avec ce roman comme une autorité morale pourfendeuse de l’hypocrisies des pays riches.

Ailleurs :

Horizon des mots compare lui aussi ce roman à Americanah,

Hop! Sous la couette, enthousiaste,

une interview de Bulawayo sur France info,

une revue de presse du roman sur Femmes au pluriel,

le blog Le Book en train.

Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah (août 2016) [2013]

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C’est à la fois un roman d’amour qui traverse trois continents, et une véritable encyclopédie de près de 700 pages. On y apprend en effet tout ce qu’on peut savoir sur le quotidien et les parcours personnels et professionnels des Nigérian-e-s qui émigrent aux États-Unis et en Europe. Chimamanda Ngozi Adichie parvient à évoquer très naturellement, au fil du récit, la corruption et la pauvreté au Nigéria, la difficulté d’obtenir des visas pour l’Occident, les rafles policières de sans-papiers à Londres, la sous-représentation des Noir-e-s aux USA, jusqu’aux problèmes de qui souhaite se maquiller, se coiffer ou panser ses blessures avec des produits adéquats sans avoir la peau blanche et les cheveux lisses. En le lisant, j’ai pensé : Americanah est pour le Nigéria ce que Sourires de loup de Zadie Smith (2000) est pour la Jamaïque.

Adichie a tenu une conférence remarquée pour défendre la diversité des cultures dans la littérature anglophone. Elle dénonce l’hégémonie culturelle américaine, que montre bien son roman. Même les Nigérian-e-s ne lisent que des livres américains, qui tendent à uniformiser notre imaginaire. Americanah est donc une défense et illustration de la spécificité de la littérature nigériane. Le parcours de Chimamanda Adichie est un classique du rapport culturel entre Occident et anciennes colonies : comme Aimé Césaire pour les Antilles, comme Rabindranath Tagore pour l’Inde, elle s’est formée dans les universités américaines avant de revenir dans son pays où cet enseignement a pris un sens nouveau et anti-colonial.

Comme ses prédécesseurs, Adichie dénonce le racisme institutionnel, la chasse aux étrangers, la domination économique. Mais elle y ajoute tout ce qu’elle constate du racisme larvé, inavoué, silencieux, celui qui est plein de bonnes intentions et d’euphémismes pour ne pas voir la réalité en face. Elle décrit par exemple cette dame blanche qui parle de ses clientes en disant « une très belle femme », « une dame sublime » : « Les femmes dont elle parlait n’étaient pas toujours belles, mais elles étaient toujours noires ».

Je recommande cette somme de savoir à quiconque souhaiterait en apprendre plus sur les ressorts complexes de ce que l’Amérique appelle la « race » et qui ne devrait porter aucun autre nom que l’ignorance.

D’autres avis :

Télérama, qui dévoile un peu plus de l’intrigue

Des critiques sur le site d’Adichie

La Cause littéraire, enthousiaste

Sur la route de Jostein, « captivée » par les descriptions de la vie quotidienne d’une Noire aux USA