Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle (avril 2017)

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Trois amis, trois citoyens du monde, passent la soirée dans un petit appartement mal rangé. Ils dialoguent autour d’un thé, d’un verre de vin, plus tard d’un whisky. Ils préparent une « expédition », prévue de longue date, mais surtout ils évoquent l’origine et la finalité de toutes les actions humaines.

C’est comme si le théâtre philosophique de Sartre était devenu convivial, comme si Épicure avait écrit Le Banquet. Dans cet « appartement-bateau » (p. 55), où l’on se croirait seuls au monde, les conversations ne connaissent aucune limite, aucun ordre. Une théière, un puzzle, la Lune à la fenêtre : tout a quelque chose à nous apprendre, tout est prêt à nous offrir une leçon sur l’écriture et la vie.

Quelle philosophie émerge des vapeurs d’alcool et des rayons de la Lune ? Comme les plantes du « jardin en mouvement » de Gilles Clément, les « pensées-gazon » de Lucie Desaubliaux (p. 103), si terre-à-terre qu’elles semblent insignifiantes, esquissent et indiquent une éthique de la non-intervention, où l’on savoure l’incertain et le potentiel, plus encore que l’accompli. En cela résolument moderne, le roman promet et admire d’avance, à la manière du narrateur de Tristram Shandy, des quêtes jamais réalisées et des pages jamais écrites.

Dans les derniers chapitres pourtant, le terrible principe de réalité vient frapper à la porte, sous la forme de la propriétaire de l’appartement, madame L. (pour Lucie?). Elle est venue réclamer son loyer. Il est alors temps d’une dernière leçon : à personne d’autre qu’à nous n’appartiennent notre temps et notre espace.

Le roman est donc à l’image de son autrice, Lucie Desaubliaux, débordante elle aussi : poète, dessinatrice, géomètre, photographe, parolière, rédactrice de post-its… On comprend vite, à parcourir son site internet, que La nuit sera belle est un grain de sable dans la plage immense de ses productions et performances. Ce premier roman, très humble et sensible, n’a déjà plus la tonitruance d’un écrit de jeunesse qu’il est pourtant : c’est donc sa discrétion même qui le rend remarquable, un peu à la manière d’un roman de Claire Huynen. Trois mois après sa sortie, on ne trouve guère en ligne, sur ce roman, qu’une chronique, très juste au demeurant, de Philomag. A l’inverse de son personnage tapageur Todd C Douglass, « qui aime faire retentir ses ouvertures » (p. 124), L. Desaubliaux signe avec La nuit sera belle un éminent murmure.

Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle, Actes Sud, 2017, 192 p., 18,50€.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige (2014)

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La couverture reproduit une photographie authentique de la grand-mère de l’autrice. Le livre raconte et reconstitue l’histoire de cette émigrée aux États-Unis, fuyant le génocide arménien et grec, fuyant cette époque où « un officier ottoman pouvait acheter une Grecque et la ramener chez lui de façon définitive pour quatre-vingts cents » (p. 22).

L’exilée ne manque pas de ressources. Elle devient effeuilleuse burlesque, et se fait un nom dans tout le pays. Mille noms, même : Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat

Après un premier livre sur son père héroïnomane, Eleni Sikelianos reprend le cycle généalogique, cette fois par sa branche maternelle. Lectures romanesques, montages de sources diverses (toutes authentiques), éparpillement des documents historiques disponibles : telles sont les méthodes de l’enquêtrice, méthodes aussi atypique que l’objet de sa quête. La danseuse de cabaret n’a laissé derrière elle que des coupons de journaux, des actes de mariage (cinq pour être précis), quelques photos, quelques souvenirs chez ses proches. « Ça suffit pour continuer » (p. 32).

À la manière de l’explorateur Cabeza de Vaca, que la poète cite au fil de la biographie, on tente de découvrir, lopins par lopins, un continent inconnu. Ce qu’a pu penser, ressentir sa grand-mère : voilà ce que voudrait nous livrer Sikélianos. Sans grand succès : « [e]lle n’arrête pas de redevenir chat » (p. 156), se plaint la narratrice. À chaque étape du parcours de cette vie étrange, marginale, le livre tente pourtant d’adapter sa mise en page et de se métamorphoser pour faire revivre l’époque et le lieu qui l’ont permise. Pour Actes Sud, le traducteur Claro a su, avec brio, donner l’idée au lectorat français de l’inventivité et de la fraîcheur littéraire d’Eleni Sikelianos.

Vous pouvez lire ailleurs : Lou et les feuilles volantes, qui propose un montage de quelques pages du livre ; les libraires Charybde, chez qui vous pouvez acheter le roman ; enfin l’avis des Inrocks.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige, Actes Sud, 208 p., 22€.

Carole Zalberg, Chez eux (2015)

Après un petit mois de pause dû aux obligations de fin de semestre universitaire, ce blog reprend du service, essentiellement comme agenda d’événements littéraires francophones, mais pas seulement. Aujourd’hui par exemple, il va s’agir d’un court roman de Carole Zalberg.

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Anna Wajimsky, petite fille juive, quitte la Pologne et le cocon familial en cette année 1938, pour se réfugier en France, dans la campagne de Haute-Loire. Là, des anonymes, sans arrière-pensée, parfois sans y penser du tout, prendront sa défense et la protégeront des nazis : il s’agit des Justes, dont un portrait divers et émouvant est donné en forme d’hommage aux inconnu-e-s qui ont sauvé la vie de la mère de l’autrice.

Sur la grande Histoire, ce petit roman ne vous apprendra rien ou presque : les Justes y sont ce que, depuis Simone Veil, on a dit qu’ils étaient (divers, discrets, venus de toute la société française). Le point de vue de l’enfant-narratrice est moins sensible, moins original que dans les romans de Lefebvre ou de Gueorguieva dont j’ai parlé ici ; la jeune Juive ne se permet pas l’insouciance et mûrit très vite, à la dure. À travers le récit entremêlé d’épisodes français et polonais, les phrases souvent elliptiques et sensibles, à travers aussi les mots justes (précisément) de Carole Zalberg, la bonté qui illumina les années sombres (dont la mémoire et l’expérience s’éloignent à mesure que passent les générations) se rappelle à nous avec simplicité.

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Simone Veil à l’Assemblée Nationale

D’autres avis :

Lintern@ute, qui vante ce récit comme « dénué de pathos », à tort à mon avis (du pathos, il y en a, mais tout pathétique n’est pas forcément un défaut) ;

Winnie, qui décrit « un petit livre au grand cœur » ;

Charybde, libraire chez qui ce roman est disponible ;

Arthemiss, qui vante la « justesse » du roman.

Carole Zalberg, Chez eux, Actes Sud, 2015, 112 p., 6,70€.

Karine Henry, La Danse sorcière (janvier 2017)

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La Danse sorcière un excellent roman de 631 pages… qui se casse la gueule dans les vingt dernières. Les 611 premières pages sont équilibrées, cohérentes, subtiles et sensibles. Elles disent une vérité profonde de la danse et de l’humanité. Mais les aventures controuvées de l’épilogue, brusques autant qu’invraisemblables, tiennent du thriller auto-édité. Une catastrophe.

La danse est l’objet du roman. La danse : c’est le deuil qui pense. L’émotion qui devient une motion, comme l’écrit Claudine Vassas dans la revue Insistance, à propos de Pina Bausch. Justement, l’héroïne de ce roman, Else (« autrement » en anglais) est donnée pour ancienne élève de Pina Bausch, dont la mort constituera un épisode décisif de l’intrigue.

Else tente, à travers les danses cathartiques proposées par son chorégraphe et imprésario, de dépasser un terrible traumatisme : la mort de son père, écrasé sous ses yeux par une voiture lorsqu’elle était enfant, dans des circonstances troubles dont sa mémoire refuse de se rappeler. Elle interprète par exemple l’Hexentanz, la « danse sorcière » de Mary Wigman (image ci-dessous), cherchant à transfigurer chaque geste en rite thérapeutique où les chutes seraient les métaphores de la chute de son père. Danser est le poison et le remède de sa mémoire blessée.

Berlin, Mary Wigman-Studio

Ainsi le roman offre de nombreux épisodes de cours artistiques où le langage de la danse est au service de la narration, comme l’était le langage du chant dans Gil de Célia Houdart. La sorcellerie apporte une touche de fantastique à une histoire dont plus d’un personnage est pourtant tiré du réel. L’écriture est donc à la fois très variée et très efficace, en partie parce qu’elle est très schématique, autant que pouvait l’être le film de 2011 sur Le Lac des cygnes. Hélas, toute la lente élaboration fantastique (des éléments dont on ne sait si ils sont fantasmés ou vécus par l’héroïne) est réduite en bouillie par l’amateurisme de l’épilogue.

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La critique, qui n’a peut-être pas lu le livre jusqu’au bout, n’en fait pas état, à l’image de La Vie qui se contente d’un résumé impersonnel. Peut-être faut-il laisser aux journalistes, toujours débordés, un peu de temps pour lire intégralement ce pavé qui vient de paraître.

Lola Shoneyin, Baba Segi, ses épouses, leurs secrets (octobre 2016)

Malgré ses études brillantes qui devaient lui assurer une vie autonome, Bolanle devient la quatrième femme de Baba Segi, un riche nigérian avide de conquêtes, de vingt ans son aîné. Son éducation vient bousculer les mesquineries et les cachotteries du ménage qui a déjà sept enfants ; c’est un vaudeville qui raconte l’effondrement des hypocrisies des traditions matrimoniales face aux progrès de la médecine et à l’américanisation de la culture nigériane : une farce du XIXe siècle, qui tourne vite à la tragédie.

L’humour est très théâtral, très classique aussi. La stupidité du « seigneur » et mari, la mesquinerie des co-épouses de Bolanle, donnent lieu à des portraits de caractères assez tranchés. La révélation des secrets des personnage arrive à un rythme régulier. Bref, la mécanique du comique et de la satire est en place et laisse peu de place à la subtilité ; le livre semble entièrement dévoué à la cause du progrès et de l’occidentalisation. Le choix paradoxal de Bolanle, vivre une vie humble et traditionnelle après une éducation moderne, est expliqué au cours du roman par un traumatisme inaugural, gardé secret, qui à lui seul condamne la société nigériane tout entière.

Au passage pourtant, on en apprend beaucoup sur les mœurs et le quotidien des zones rurales nigérianes. Comme chez Adichie, dont les discours m’ont convaincu de lire plus de littérature nigériane, il s’agit d’une encyclopédie romanesque. Shoneyin documente une vie en voie de disparition.

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Cette lecture valide 291 pages de littérature étrangère dans le cadre du challenge ABC, un jeu de lectures à contraintes du forum Livraddict.

Alice Ferney, Cherchez la femme (2014) [2013]

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Une intrigue amoureuse de 700 pages, sur plusieurs générations : cette épopée vertigineuse, à la Zola, est écrite par Alice Ferney, sociologue qui s’est spécialisée dans la division du travail au sein de la famille.

En deux mots : Serge Korol, un brillant normalien qui soigne son image, devient entrepreneur et conférencier, fait fortune sur ses discours. Il rencontre Marianne Villette et l’épouse : trois enfants plus tard, le couple divorce. Le livre illustre une « hécatombe relationnelle » que Ferney décèle dans la vie des couples modernes, et en particulier dans l’amour au masculin. Car si le sentiment amoureux est à la racine de toutes les histoires dont ce roman-fleuve est parcouru, c’est la manière d’y réagir, de lui donner suite ou non, de sacrifier à l’amour beaucoup ou peu de sa personne, qui fait l’objet de Cherchez la femme.

La romancière reste sociologue à bien des égards, et par exemple dans sa lucidité absolue : l’instance narratrice dissèque chaque décision, donne à chacune des causes profondes qui échappent complètement à ses personnages, qui sont pourtant de bonne volonté.

On peut, comme CritiquesLibres, trouver cette narration « trop clairvoyante ». De quel droit l’autrice prétend-elle à la compréhension de tout le ressenti de ses personnages ? D’aucun autre droit, à mon avis, que d’être une femme. Le roman expose un savoir relationnel et émotionnel pour lequel Alice Ferney n’a pas d’autre autorité que le fait de « vivre au féminin ». Par exemple : « faut-il vivre au féminin pour ressentir cette détresse de la maison désertée et la désolation que laissent les enfants quand ils partent ? » (p. 179). Les sentiments de Marianne, comme ceux de Serge, dépendent grandement de son genre : « son ancienne peur d’enfant pesait dans son ventre comme un fœtus » (p. 295).

« On traverse le mariage non pas en tête à tête mais en lignée, non pas à deux mais à six » (p. 253) : cet axiome justifie toute l’interrogation généalogique déployée autour du couple Serge-Marianne et explique l’épaisseur du roman. La démonstration passe par une reconstitution, presque policière, de la catastrophe sentimentale annoncée.

D’autres ressources :

Olivier Bleuez pour La Cause littéraire, sensible à la dimension scientifique de l’observation sociale de Ferney,

L’Obs, qui qualifie ce livre de « roman classique »,

Une interview sur le site La Vie.

Lola Lafon, Une fièvre impossible à négocier (août 2016) [2003]

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Je lis toujours un crayon à la main, pour prendre des notes quand le livre me fait réagir et « ne laisser aucune pensée anonyme », comme le dit Walter Benjamin. L’anonymat, c’est précisément le thème de ce roman. Malheureusement, aujourd’hui, j’ai perdu mes notes, je ne les retrouve plus.

Le roman, une autofiction, raconte l’histoire d’une jeune femme qui arrive à Paris après dix-neuf ans dans la Roumanie communiste, et dont la vie bascule lorsqu’un « homme insoupçonnable », un cadre dynamique d’Universal, la viole chez elle, sans montrer ensuite la moindre forme de remord. La narratrice le vit comme une mort symbolique et retourne dans l’anonymat le plus total, joignant un groupe d’anarchistes autonomes chez qui chacun porte un pseudonyme au lieu de son nom. Ainsi, l’anonymat est le remède au mal qu’il est aussi : la révélation traumatique que les criminels sont absolument anonymes et indécelables devient une cure lorsque la victime comprend que cette mort symbolique lui permet de se recréer l’identité qu’elle se désire.

Chacun est pour autrui un inconnu, un anonyme, et on ne connaît jamais des personnes que la superficie : c’était déjà le message d’Anne Collongues dans Ce qui nous sépare en mars dernier. Mais le roman de Collongues montrait in fine que le talent des écrivain-e-s était de briser les barrières du solipsisme. L’écriture est capable de s’introduire dans toutes les identités et de les révéler à autrui. Chez Lola Lafon, la solution est différente : chacun peut et doit s’inventer une identité qui rompe l’anonymat imposé par la société, et dans cette invention l’écriture, l’art en général, joue un grand rôle (le personnage d’Une fièvre impossible à négocier s’invente une identité nouvelle aussi grâce à la musique, les vêtements et les opinions politiques, liste non exhaustive). Chacun, en définitive, est l’artiste de soi.

Je pense avoir oublié des choses importantes sur ce roman. Plutôt que de le relire, je vais peut-être ouvrir la nouvelle parution de Lola Lafon, La Petite communiste qui ne souriait jamais, qui a obtenu déjà de nombreux prix et explique sans doute la réédition d’Une fièvre impossible à négocier.

D’autres avis :

Critiquelibres sur ce roman

Un entretien avec l’autrice sur Article11

Un entretien sur le site des édition Libertalia au sujet de La Petite communiste qui ne souriait jamais

Pour sensibiliser le grand public, Lola Lafon avait accepté en 2003 l’invitation d’un plateau de télévision de Canal+, à revoir ici. On le lui a beaucoup reproché dans sa famille politique d’extrême-gauche anti-télé, mais je crois qu’elle a eu raison.

Nancy Huston, Le Club des miracles relatifs (avril 2016)

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On trouve toujours chez Nancy Huston, depuis son premier roman en 1981, l’influence de discours et de traditions féministes. Ce site était donc amené à parler d’elle tôt ou tard.

C’est dans les revues féministes, Sorcières, Les Cahiers du Grif, qu’elle a découvert le plaisir du texte. « J’ai vraiment ressenti la magie de l’écriture en rédigeant mes premiers textes pour des revues liées au mouvement des femmes dans les années 1970-1975. C’est grâce au regard bienveillant des femmes, à leur soutien, à leurs encouragements que j’ai pu accéder à ma dimension d’écrivaine, je crois. »

En apparence, c’est un autre courant de revendications, le discours écologiste, qui se fait entendre cette année sous sa plume. La fiction prend place dans un enfer industriel et minier de science-fiction où l’on a reconnu la région d’Athabasca, dans la province d’Alberta, à l’ouest du Canada. Cela fait des années que l’autrice, native de cette région, dénonce la pollution insensée produite avec l’extraction des sables bitumineux.

Mais défendre la nature est encore pour Nancy Huston un combat féministe. On le comprend lorsqu’à la fin du roman le héros, emprisonné, interrogé, torturé, entend le policier lui asséner : « Mère Nature est une salope, c’est la plus mauvaise mère de l’histoire de l’humanité ! Elle laissait crever neuf de ses enfants sur dix et s’en foutait éperdument. Dieu bénisse le Père Ambroisie. » Ambroisie est le nom que cette société de fiction donne à une énergie fossile bien connue.

La mine, dans Le Club des miracles relatifs, est une société déséquilibrée parce que terriblement masculine. Des milliers d’hommes mineurs pour une trentaine de femmes. Mais elle est à l’image de la société occidentale toute entière, où les femmes doivent désormais sacrifier leur féminité sur l’autel de leur vie professionnelle. « Sommées par le discours féministe ambiant, « universaliste », de n’avoir plus rien qui les distingue des hommes, elles s’acharnent à retrouver leur « ligne » tout de suite après l’accouchement, reprennent le travail « comme si de rien n’était », effacent l’événement. La maternité n’est plus une phase de la vie », explique Nancy Huston en 2012.

Le mot même de « nature » renvoie à la maternité puisqu’il est dérivé du latin nascere, naître. Jusqu’à récemment chez Nancy Huston (c’est très sensible dans La Virevolte, 1994), la maternité était le boulet attaché par son mari au pied d’un personnage féminin, l’assignant à rester dans la cuisine pour nourrir ses enfants. Ce n’était qu’en reniant ses devoirs maternels qu’une femme pouvait être libre. Les enfants asservissaient les femmes en les empêchant de se consacrer à l’art (à la danse par exemple, dans La Virevolte). L’écriture était donc  inévitablement féministe : un temps artistique gagné sur les devoirs maternels. À cette époque encore récente, Nancy Huston trouvait les écolos « gentiment ennuyeux », défendant l’image d’une Grande Mère dont elle voulait précisément se défaire, se libérer.

L’œuvre récente de Nancy Huston, et en particulier Le Club des miracles relatifs, s’oppose donc directement à son œuvre précédente. La maternité et la nature y sont des zones à défendre. Dans l’infirmerie de la mine, le héros et ses ami-e-s organisent un club, le Club des miracles relatifs, dont l’activité principale consiste à lire des poétesses russes… La mine est contaminée par la masculinité. On voudrait donc « décontaminer ces hommes en leur lisant des poèmes de Tsvetaïeva » (p. 229, lire de ces poèmes ici). Très ironiquement, la police prend ces poèmes pour un langage codé entre terroristes. Le récit consiste en l’interrogatoire et les souvenirs de l’un de ces terroristes poètes.

Autres lectures :

Actualitté

LaPresse, journal canadien

France culture

Nathalie Démoulin, Bâtisseurs de l’oubli

 

Je n’ai pas lu La Grande Arche de Laurence Cossé (2016), cette noble histoire de l’arche de la Défense. Il n’en sera pas question ici. J’y soupçonne un roman d’édification, ultra-conservateur ; l’autrice ne cache pas, depuis Le Mobilier national (2001), son attachement fétichiste à la conservation de tout le folklore patriotique français, dont l’arche de la Défense est un décor institué.

Qui me parlera plutôt des contreplaqués de fortune abritant les ouvriers polonais venus bétonner des résidences d’été à peine plus solides, rasées et reconstruites un an sur deux, et habitées deux semaines à peine ? Qui me dira les montages de financiers criminels, venus pousser les gouvernances locales à délivrer des permis de construire douteux sur des lits de fleuves à peine asséchés ? Qui rappellera de l’oubli les ouvriers morts sur ces chantiers inutiles, les entrepreneurs du bâtiment ruinés par les dettes, les architectes insensés qui vivent de leur folie ?

Nathalie Démoulin sera celle-là. La démesure des pyramides touristiques qui s’élèvent petit à petit du côté de Sète, au bord de la mer, vaut bien celle de La Grande Arche. C’est à cet endroit, jadis, que s’élevait Alésia, mais nul ne s’en souvient, et les chantiers modernes recouvrent négligemment des ruines de toutes les époques dont ils feront très bientôt partie. Dans Bâtisseurs de l’oubli (août 2015), roman de fin du monde avec L’Apocalypse en exergue, à quoi bon construire ? Toute la civilisation est au bord du gouffre.

« Avant d’être un centre de loisirs et de commerce, Dubaï était un village de perles » (p. 130). Les misérables pécheurs de perles qui risquaient leur vie dans les profondeurs marines la risquent aujourd’hui à l’altitude des échafaudages. Inutile cette fois d’espérer l’apparition du capitaine Nemo, l’anarchiste, venu, comme dans Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne (partie II, chapitre 3), sauver leurs vies aussi fragiles que leurs perles.

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D’autres avis :

La cocote déchaînée

Télérama

Addict-culture

À l’ombre du noyer

 

 

Anne Guglielmetti, Les pierres vives (avril 2016)

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Voilà un roman historique et épique, une chanson de geste en prose, avec des géants, des moines, des voyages lointains et des guerres d’influence. Pourtant ce ne sont pas les conquêtes de Guillaume, de ses héritiers ou des seigneurs normands qui ont fait se pencher Anne Guglielmetti sur cette fin de XIe siècle.

Les historiens distinguent Haut Moyen Âge et Bas Moyen Âge. Les littéraires distinguent quant à eux tout ce qui a suivi Le Nom de la rose (1982) et tout ce qui a précédé. Les pierres vives intègre beaucoup d’ingrédients du thriller médiéval d’Umberto Eco. Des conflits d’autorité entre pape et empereur, une abbaye pleine de secrets et de silence, un frater retrouvé noyé et un abbé qui veut noyer l’affaire, un jeune novice qui regarde ces bouleversements sans tout à fait les comprendre. Mais il manque ici ce qui justifiait chez Eco toutes les enquêtes et constituait la clef de tous les mystères : une bibliothèque labyrinthique, cauchemardesque et monumentale.

Cette bibliothèque laisse place, dans le roman paru ce mois-ci, à « une gigantesque forêt » (p. 309), la dense et obscure forêt du pays d’Ouche en Normandie. Ce que signifie cette forêt, il faut peut-être le demander à Robert P. Harrison, l’auteur de l’immense Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental (1992). « L’Occident a défriché son espace au cœur des forêts, et fondé contre elles ses institutions dominantes – la religion, le droit, la famille, la cité. » La forêt, c’est la sauvagerie et la folie, c’est l’irrégularité et la déviance. Sans cesse Benoît, le novice, espoir et favori de l’abbé, fugue irrésistiblement, incorrigiblement, dans la forêt du pays d’Ouche.

En manière de punition, l’abbé astreint Benoît à la dure condition de copiste. C’est la première étape d’une initiation progressive de cet enfant sauvage, trouvé orphelin dans la forêt et qui, au début du roman, n’a pas de souvenir de ses parents. Chez Umberto Eco, l’écriture constituait la vie entière, la raison d’être de tous les personnages et de toute l’abbaye du roman. Chez Anne Guglielmetti, l’écriture est une première étape (jusqu’à la moitié du roman environ) vers la découverte d’une autre forme de signification. Benoît devient « imagier » (sculpteur). Il taille des « pierres vives », des statues – en latin signa, des signes.

(« Mes statues » d’Henri Michaux, La Vénus d’Ille de Mérimée ne cessent de faire entendre cet étymon.)

Anne Guglielmetti est bonne latiniste ; elle a co-fondé la revue Mirabilia (« merveilles ») dont on attend bientôt le sixième numéro. Dans la culture médiévale, ce qui est « merveilleux » possède une segnefiance, une signification transcendante. (Les Évangiles par exemple sont « de grande segnefiance ».) Or c’est lorsqu’elle interprète les signes de la nature, à mon avis, qu’Anne Guglielmetti se distingue radicalement d’Umberto Eco.

Pour un auteur de polars, un signe est un indice, qu’un raisonnement logique ramènera à une réalité immanente pour résoudre un problème qui semblait au départ relever de l’irrationnel. En somme, le roman médiéval est à l’écoute des signes mystérieux que Dieu nous envoie ; le roman d’Umberto Eco est à l’écoute des indices qui mènent à cette immense « bibliothèque de Babel », aussi mystérieuse et créatrice que l’était Dieu lui-même.

Le roman d’Anne Guglielmetti, lui, écoute des signes qu’on peut dire transcendants, mais non pas d’essence divine comme chez les auteurs médiévaux : des signes qui surgissent des profondeurs de la nature et de la prime enfance. Qui nous rappellent à notre humble petitesse. C’est ce qui rend si lyriques, et si réussies, les nombreuses descriptions de forêts dans ce roman : la forêt est le berceau de Benoît, berceau oublié puis retrouvé, comme elle est le berceau oublié puis retrouvé de l’Occident. C’est la forêt du pays d’Ouche que regrettent les normandes exilées en Italie du sud par les conquêtes de leurs pères, dans les toutes dernières pages. En tout ceci Anne Guglielmetti est continuatrice de Julien Gracq.

La forêt des pierres vives illustre enfin cette parole (un peu apocryphe) de Guglielmetti en 2002, à l’occasion d’une autre publication : « Tout a toujours commencé pour moi, dans l’écriture, par la rencontre avec un lieu. Mes romans ont immanquablement ce fondement : un lieu me fait signe. »