Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige (2014)

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La couverture reproduit une photographie authentique de la grand-mère de l’autrice. Le livre raconte et reconstitue l’histoire de cette émigrée aux États-Unis, fuyant le génocide arménien et grec, fuyant cette époque où « un officier ottoman pouvait acheter une Grecque et la ramener chez lui de façon définitive pour quatre-vingts cents » (p. 22).

L’exilée ne manque pas de ressources. Elle devient effeuilleuse burlesque, et se fait un nom dans tout le pays. Mille noms, même : Helene Pappamarkou, Eleni, Elaine, Elayne, la Grecque prodige, Marco la Femme Chat

Après un premier livre sur son père héroïnomane, Eleni Sikelianos reprend le cycle généalogique, cette fois par sa branche maternelle. Lectures romanesques, montages de sources diverses (toutes authentiques), éparpillement des documents historiques disponibles : telles sont les méthodes de l’enquêtrice, méthodes aussi atypique que l’objet de sa quête. La danseuse de cabaret n’a laissé derrière elle que des coupons de journaux, des actes de mariage (cinq pour être précis), quelques photos, quelques souvenirs chez ses proches. « Ça suffit pour continuer » (p. 32).

À la manière de l’explorateur Cabeza de Vaca, que la poète cite au fil de la biographie, on tente de découvrir, lopins par lopins, un continent inconnu. Ce qu’a pu penser, ressentir sa grand-mère : voilà ce que voudrait nous livrer Sikélianos. Sans grand succès : « [e]lle n’arrête pas de redevenir chat » (p. 156), se plaint la narratrice. À chaque étape du parcours de cette vie étrange, marginale, le livre tente pourtant d’adapter sa mise en page et de se métamorphoser pour faire revivre l’époque et le lieu qui l’ont permise. Pour Actes Sud, le traducteur Claro a su, avec brio, donner l’idée au lectorat français de l’inventivité et de la fraîcheur littéraire d’Eleni Sikelianos.

Vous pouvez lire ailleurs : Lou et les feuilles volantes, qui propose un montage de quelques pages du livre ; les libraires Charybde, chez qui vous pouvez acheter le roman ; enfin l’avis des Inrocks.

Eleni Sikélianos, Animale machine. La Grecque prodige, Actes Sud, 208 p., 22€.

Carole Zalberg, Chez eux (2015)

Après un petit mois de pause dû aux obligations de fin de semestre universitaire, ce blog reprend du service, essentiellement comme agenda d’événements littéraires francophones, mais pas seulement. Aujourd’hui par exemple, il va s’agir d’un court roman de Carole Zalberg.

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Anna Wajimsky, petite fille juive, quitte la Pologne et le cocon familial en cette année 1938, pour se réfugier en France, dans la campagne de Haute-Loire. Là, des anonymes, sans arrière-pensée, parfois sans y penser du tout, prendront sa défense et la protégeront des nazis : il s’agit des Justes, dont un portrait divers et émouvant est donné en forme d’hommage aux inconnu-e-s qui ont sauvé la vie de la mère de l’autrice.

Sur la grande Histoire, ce petit roman ne vous apprendra rien ou presque : les Justes y sont ce que, depuis Simone Veil, on a dit qu’ils étaient (divers, discrets, venus de toute la société française). Le point de vue de l’enfant-narratrice est moins sensible, moins original que dans les romans de Lefebvre ou de Gueorguieva dont j’ai parlé ici ; la jeune Juive ne se permet pas l’insouciance et mûrit très vite, à la dure. À travers le récit entremêlé d’épisodes français et polonais, les phrases souvent elliptiques et sensibles, à travers aussi les mots justes (précisément) de Carole Zalberg, la bonté qui illumina les années sombres (dont la mémoire et l’expérience s’éloignent à mesure que passent les générations) se rappelle à nous avec simplicité.

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Simone Veil à l’Assemblée Nationale

D’autres avis :

Lintern@ute, qui vante ce récit comme « dénué de pathos », à tort à mon avis (du pathos, il y en a, mais tout pathétique n’est pas forcément un défaut) ;

Winnie, qui décrit « un petit livre au grand cœur » ;

Charybde, libraire chez qui ce roman est disponible ;

Arthemiss, qui vante la « justesse » du roman.

Carole Zalberg, Chez eux, Actes Sud, 2015, 112 p., 6,70€.

Karine Henry, La Danse sorcière (janvier 2017)

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La Danse sorcière un excellent roman de 631 pages… qui se casse la gueule dans les vingt dernières. Les 611 premières pages sont équilibrées, cohérentes, subtiles et sensibles. Elles disent une vérité profonde de la danse et de l’humanité. Mais les aventures controuvées de l’épilogue, brusques autant qu’invraisemblables, tiennent du thriller auto-édité. Une catastrophe.

La danse est l’objet du roman. La danse : c’est le deuil qui pense. L’émotion qui devient une motion, comme l’écrit Claudine Vassas dans la revue Insistance, à propos de Pina Bausch. Justement, l’héroïne de ce roman, Else (« autrement » en anglais) est donnée pour ancienne élève de Pina Bausch, dont la mort constituera un épisode décisif de l’intrigue.

Else tente, à travers les danses cathartiques proposées par son chorégraphe et imprésario, de dépasser un terrible traumatisme : la mort de son père, écrasé sous ses yeux par une voiture lorsqu’elle était enfant, dans des circonstances troubles dont sa mémoire refuse de se rappeler. Elle interprète par exemple l’Hexentanz, la « danse sorcière » de Mary Wigman (image ci-dessous), cherchant à transfigurer chaque geste en rite thérapeutique où les chutes seraient les métaphores de la chute de son père. Danser est le poison et le remède de sa mémoire blessée.

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Ainsi le roman offre de nombreux épisodes de cours artistiques où le langage de la danse est au service de la narration, comme l’était le langage du chant dans Gil de Célia Houdart. La sorcellerie apporte une touche de fantastique à une histoire dont plus d’un personnage est pourtant tiré du réel. L’écriture est donc à la fois très variée et très efficace, en partie parce qu’elle est très schématique, autant que pouvait l’être le film de 2011 sur Le Lac des cygnes. Hélas, toute la lente élaboration fantastique (des éléments dont on ne sait si ils sont fantasmés ou vécus par l’héroïne) est réduite en bouillie par l’amateurisme de l’épilogue.

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La critique, qui n’a peut-être pas lu le livre jusqu’au bout, n’en fait pas état, à l’image de La Vie qui se contente d’un résumé impersonnel. Peut-être faut-il laisser aux journalistes, toujours débordés, un peu de temps pour lire intégralement ce pavé qui vient de paraître.

Lola Shoneyin, Baba Segi, ses épouses, leurs secrets (octobre 2016)

Malgré ses études brillantes qui devaient lui assurer une vie autonome, Bolanle devient la quatrième femme de Baba Segi, un riche nigérian avide de conquêtes, de vingt ans son aîné. Son éducation vient bousculer les mesquineries et les cachotteries du ménage qui a déjà sept enfants ; c’est un vaudeville qui raconte l’effondrement des hypocrisies des traditions matrimoniales face aux progrès de la médecine et à l’américanisation de la culture nigériane : une farce du XIXe siècle, qui tourne vite à la tragédie.

L’humour est très théâtral, très classique aussi. La stupidité du « seigneur » et mari, la mesquinerie des co-épouses de Bolanle, donnent lieu à des portraits de caractères assez tranchés. La révélation des secrets des personnage arrive à un rythme régulier. Bref, la mécanique du comique et de la satire est en place et laisse peu de place à la subtilité ; le livre semble entièrement dévoué à la cause du progrès et de l’occidentalisation. Le choix paradoxal de Bolanle, vivre une vie humble et traditionnelle après une éducation moderne, est expliqué au cours du roman par un traumatisme inaugural, gardé secret, qui à lui seul condamne la société nigériane tout entière.

Au passage pourtant, on en apprend beaucoup sur les mœurs et le quotidien des zones rurales nigérianes. Comme chez Adichie, dont les discours m’ont convaincu de lire plus de littérature nigériane, il s’agit d’une encyclopédie romanesque. Shoneyin documente une vie en voie de disparition.

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Cette lecture valide 291 pages de littérature étrangère dans le cadre du challenge ABC, un jeu de lectures à contraintes du forum Livraddict.

Alice Ferney, Cherchez la femme (2014) [2013]

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Une intrigue amoureuse de 700 pages, sur plusieurs générations : cette épopée vertigineuse, à la Zola, est écrite par Alice Ferney, sociologue qui s’est spécialisée dans la division du travail au sein de la famille.

En deux mots : Serge Korol, un brillant normalien qui soigne son image, devient entrepreneur et conférencier, fait fortune sur ses discours. Il rencontre Marianne Villette et l’épouse : trois enfants plus tard, le couple divorce. Le livre illustre une « hécatombe relationnelle » que Ferney décèle dans la vie des couples modernes, et en particulier dans l’amour au masculin. Car si le sentiment amoureux est à la racine de toutes les histoires dont ce roman-fleuve est parcouru, c’est la manière d’y réagir, de lui donner suite ou non, de sacrifier à l’amour beaucoup ou peu de sa personne, qui fait l’objet de Cherchez la femme.

La romancière reste sociologue à bien des égards, et par exemple dans sa lucidité absolue : l’instance narratrice dissèque chaque décision, donne à chacune des causes profondes qui échappent complètement à ses personnages, qui sont pourtant de bonne volonté.

On peut, comme CritiquesLibres, trouver cette narration « trop clairvoyante ». De quel droit l’autrice prétend-elle à la compréhension de tout le ressenti de ses personnages ? D’aucun autre droit, à mon avis, que d’être une femme. Le roman expose un savoir relationnel et émotionnel pour lequel Alice Ferney n’a pas d’autre autorité que le fait de « vivre au féminin ». Par exemple : « faut-il vivre au féminin pour ressentir cette détresse de la maison désertée et la désolation que laissent les enfants quand ils partent ? » (p. 179). Les sentiments de Marianne, comme ceux de Serge, dépendent grandement de son genre : « son ancienne peur d’enfant pesait dans son ventre comme un fœtus » (p. 295).

« On traverse le mariage non pas en tête à tête mais en lignée, non pas à deux mais à six » (p. 253) : cet axiome justifie toute l’interrogation généalogique déployée autour du couple Serge-Marianne et explique l’épaisseur du roman. La démonstration passe par une reconstitution, presque policière, de la catastrophe sentimentale annoncée.

D’autres ressources :

Olivier Bleuez pour La Cause littéraire, sensible à la dimension scientifique de l’observation sociale de Ferney,

L’Obs, qui qualifie ce livre de « roman classique »,

Une interview sur le site La Vie.

Lola Lafon, Une fièvre impossible à négocier (août 2016) [2003]

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Je lis toujours un crayon à la main, pour prendre des notes quand le livre me fait réagir et « ne laisser aucune pensée anonyme », comme le dit Walter Benjamin. L’anonymat, c’est précisément le thème de ce roman. Malheureusement, aujourd’hui, j’ai perdu mes notes, je ne les retrouve plus.

Le roman, une autofiction, raconte l’histoire d’une jeune femme qui arrive à Paris après dix-neuf ans dans la Roumanie communiste, et dont la vie bascule lorsqu’un « homme insoupçonnable », un cadre dynamique d’Universal, la viole chez elle, sans montrer ensuite la moindre forme de remord. La narratrice le vit comme une mort symbolique et retourne dans l’anonymat le plus total, joignant un groupe d’anarchistes autonomes chez qui chacun porte un pseudonyme au lieu de son nom. Ainsi, l’anonymat est le remède au mal qu’il est aussi : la révélation traumatique que les criminels sont absolument anonymes et indécelables devient une cure lorsque la victime comprend que cette mort symbolique lui permet de se recréer l’identité qu’elle se désire.

Chacun est pour autrui un inconnu, un anonyme, et on ne connaît jamais des personnes que la superficie : c’était déjà le message d’Anne Collongues dans Ce qui nous sépare en mars dernier. Mais le roman de Collongues montrait in fine que le talent des écrivain-e-s était de briser les barrières du solipsisme. L’écriture est capable de s’introduire dans toutes les identités et de les révéler à autrui. Chez Lola Lafon, la solution est différente : chacun peut et doit s’inventer une identité qui rompe l’anonymat imposé par la société, et dans cette invention l’écriture, l’art en général, joue un grand rôle (le personnage d’Une fièvre impossible à négocier s’invente une identité nouvelle aussi grâce à la musique, les vêtements et les opinions politiques, liste non exhaustive). Chacun, en définitive, est l’artiste de soi.

Je pense avoir oublié des choses importantes sur ce roman. Plutôt que de le relire, je vais peut-être ouvrir la nouvelle parution de Lola Lafon, La Petite communiste qui ne souriait jamais, qui a obtenu déjà de nombreux prix et explique sans doute la réédition d’Une fièvre impossible à négocier.

D’autres avis :

Critiquelibres sur ce roman

Un entretien avec l’autrice sur Article11

Un entretien sur le site des édition Libertalia au sujet de La Petite communiste qui ne souriait jamais

Pour sensibiliser le grand public, Lola Lafon avait accepté en 2003 l’invitation d’un plateau de télévision de Canal+, à revoir ici. On le lui a beaucoup reproché dans sa famille politique d’extrême-gauche anti-télé, mais je crois qu’elle a eu raison.

Nancy Huston, Le Club des miracles relatifs (avril 2016)

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On trouve toujours chez Nancy Huston, depuis son premier roman en 1981, l’influence de discours et de traditions féministes. Ce site était donc amené à parler d’elle tôt ou tard.

C’est dans les revues féministes, Sorcières, Les Cahiers du Grif, qu’elle a découvert le plaisir du texte. « J’ai vraiment ressenti la magie de l’écriture en rédigeant mes premiers textes pour des revues liées au mouvement des femmes dans les années 1970-1975. C’est grâce au regard bienveillant des femmes, à leur soutien, à leurs encouragements que j’ai pu accéder à ma dimension d’écrivaine, je crois. »

En apparence, c’est un autre courant de revendications, le discours écologiste, qui se fait entendre cette année sous sa plume. La fiction prend place dans un enfer industriel et minier de science-fiction où l’on a reconnu la région d’Athabasca, dans la province d’Alberta, à l’ouest du Canada. Cela fait des années que l’autrice, native de cette région, dénonce la pollution insensée produite avec l’extraction des sables bitumineux.

Mais défendre la nature est encore pour Nancy Huston un combat féministe. On le comprend lorsqu’à la fin du roman le héros, emprisonné, interrogé, torturé, entend le policier lui asséner : « Mère Nature est une salope, c’est la plus mauvaise mère de l’histoire de l’humanité ! Elle laissait crever neuf de ses enfants sur dix et s’en foutait éperdument. Dieu bénisse le Père Ambroisie. » Ambroisie est le nom que cette société de fiction donne à une énergie fossile bien connue.

La mine, dans Le Club des miracles relatifs, est une société déséquilibrée parce que terriblement masculine. Des milliers d’hommes mineurs pour une trentaine de femmes. Mais elle est à l’image de la société occidentale toute entière, où les femmes doivent désormais sacrifier leur féminité sur l’autel de leur vie professionnelle. « Sommées par le discours féministe ambiant, « universaliste », de n’avoir plus rien qui les distingue des hommes, elles s’acharnent à retrouver leur « ligne » tout de suite après l’accouchement, reprennent le travail « comme si de rien n’était », effacent l’événement. La maternité n’est plus une phase de la vie », explique Nancy Huston en 2012.

Le mot même de « nature » renvoie à la maternité puisqu’il est dérivé du latin nascere, naître. Jusqu’à récemment chez Nancy Huston (c’est très sensible dans La Virevolte, 1994), la maternité était le boulet attaché par son mari au pied d’un personnage féminin, l’assignant à rester dans la cuisine pour nourrir ses enfants. Ce n’était qu’en reniant ses devoirs maternels qu’une femme pouvait être libre. Les enfants asservissaient les femmes en les empêchant de se consacrer à l’art (à la danse par exemple, dans La Virevolte). L’écriture était donc  inévitablement féministe : un temps artistique gagné sur les devoirs maternels. À cette époque encore récente, Nancy Huston trouvait les écolos « gentiment ennuyeux », défendant l’image d’une Grande Mère dont elle voulait précisément se défaire, se libérer.

L’œuvre récente de Nancy Huston, et en particulier Le Club des miracles relatifs, s’oppose donc directement à son œuvre précédente. La maternité et la nature y sont des zones à défendre. Dans l’infirmerie de la mine, le héros et ses ami-e-s organisent un club, le Club des miracles relatifs, dont l’activité principale consiste à lire des poétesses russes… La mine est contaminée par la masculinité. On voudrait donc « décontaminer ces hommes en leur lisant des poèmes de Tsvetaïeva » (p. 229, lire de ces poèmes ici). Très ironiquement, la police prend ces poèmes pour un langage codé entre terroristes. Le récit consiste en l’interrogatoire et les souvenirs de l’un de ces terroristes poètes.

Autres lectures :

Actualitté

LaPresse, journal canadien

France culture

Nathalie Démoulin, Bâtisseurs de l’oubli

 

Je n’ai pas lu La Grande Arche de Laurence Cossé (2016), cette noble histoire de l’arche de la Défense. Il n’en sera pas question ici. J’y soupçonne un roman d’édification, ultra-conservateur ; l’autrice ne cache pas, depuis Le Mobilier national (2001), son attachement fétichiste à la conservation de tout le folklore patriotique français, dont l’arche de la Défense est un décor institué.

Qui me parlera plutôt des contreplaqués de fortune abritant les ouvriers polonais venus bétonner des résidences d’été à peine plus solides, rasées et reconstruites un an sur deux, et habitées deux semaines à peine ? Qui me dira les montages de financiers criminels, venus pousser les gouvernances locales à délivrer des permis de construire douteux sur des lits de fleuves à peine asséchés ? Qui rappellera de l’oubli les ouvriers morts sur ces chantiers inutiles, les entrepreneurs du bâtiment ruinés par les dettes, les architectes insensés qui vivent de leur folie ?

Nathalie Démoulin sera celle-là. La démesure des pyramides touristiques qui s’élèvent petit à petit du côté de Sète, au bord de la mer, vaut bien celle de La Grande Arche. C’est à cet endroit, jadis, que s’élevait Alésia, mais nul ne s’en souvient, et les chantiers modernes recouvrent négligemment des ruines de toutes les époques dont ils feront très bientôt partie. Dans Bâtisseurs de l’oubli (août 2015), roman de fin du monde avec L’Apocalypse en exergue, à quoi bon construire ? Toute la civilisation est au bord du gouffre.

« Avant d’être un centre de loisirs et de commerce, Dubaï était un village de perles » (p. 130). Les misérables pécheurs de perles qui risquaient leur vie dans les profondeurs marines la risquent aujourd’hui à l’altitude des échafaudages. Inutile cette fois d’espérer l’apparition du capitaine Nemo, l’anarchiste, venu, comme dans Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne (partie II, chapitre 3), sauver leurs vies aussi fragiles que leurs perles.

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D’autres avis :

La cocote déchaînée

Télérama

Addict-culture

À l’ombre du noyer

 

 

Anne Guglielmetti, Les pierres vives (avril 2016)

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Voilà un roman historique et épique, une chanson de geste en prose, avec des géants, des moines, des voyages lointains et des guerres d’influence. Pourtant ce ne sont pas les conquêtes de Guillaume, de ses héritiers ou des seigneurs normands qui ont fait se pencher Anne Guglielmetti sur cette fin de XIe siècle.

Les historiens distinguent Haut Moyen Âge et Bas Moyen Âge. Les littéraires distinguent quant à eux tout ce qui a suivi Le Nom de la rose (1982) et tout ce qui a précédé. Les pierres vives intègre beaucoup d’ingrédients du thriller médiéval d’Umberto Eco. Des conflits d’autorité entre pape et empereur, une abbaye pleine de secrets et de silence, un frater retrouvé noyé et un abbé qui veut noyer l’affaire, un jeune novice qui regarde ces bouleversements sans tout à fait les comprendre. Mais il manque ici ce qui justifiait chez Eco toutes les enquêtes et constituait la clef de tous les mystères : une bibliothèque labyrinthique, cauchemardesque et monumentale.

Cette bibliothèque laisse place, dans le roman paru ce mois-ci, à « une gigantesque forêt » (p. 309), la dense et obscure forêt du pays d’Ouche en Normandie. Ce que signifie cette forêt, il faut peut-être le demander à Robert P. Harrison, l’auteur de l’immense Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental (1992). « L’Occident a défriché son espace au cœur des forêts, et fondé contre elles ses institutions dominantes – la religion, le droit, la famille, la cité. » La forêt, c’est la sauvagerie et la folie, c’est l’irrégularité et la déviance. Sans cesse Benoît, le novice, espoir et favori de l’abbé, fugue irrésistiblement, incorrigiblement, dans la forêt du pays d’Ouche.

En manière de punition, l’abbé astreint Benoît à la dure condition de copiste. C’est la première étape d’une initiation progressive de cet enfant sauvage, trouvé orphelin dans la forêt et qui, au début du roman, n’a pas de souvenir de ses parents. Chez Umberto Eco, l’écriture constituait la vie entière, la raison d’être de tous les personnages et de toute l’abbaye du roman. Chez Anne Guglielmetti, l’écriture est une première étape (jusqu’à la moitié du roman environ) vers la découverte d’une autre forme de signification. Benoît devient « imagier » (sculpteur). Il taille des « pierres vives », des statues – en latin signa, des signes.

(« Mes statues » d’Henri Michaux, La Vénus d’Ille de Mérimée ne cessent de faire entendre cet étymon.)

Anne Guglielmetti est bonne latiniste ; elle a co-fondé la revue Mirabilia (« merveilles ») dont on attend bientôt le sixième numéro. Dans la culture médiévale, ce qui est « merveilleux » possède une segnefiance, une signification transcendante. (Les Évangiles par exemple sont « de grande segnefiance ».) Or c’est lorsqu’elle interprète les signes de la nature, à mon avis, qu’Anne Guglielmetti se distingue radicalement d’Umberto Eco.

Pour un auteur de polars, un signe est un indice, qu’un raisonnement logique ramènera à une réalité immanente pour résoudre un problème qui semblait au départ relever de l’irrationnel. En somme, le roman médiéval est à l’écoute des signes mystérieux que Dieu nous envoie ; le roman d’Umberto Eco est à l’écoute des indices qui mènent à cette immense « bibliothèque de Babel », aussi mystérieuse et créatrice que l’était Dieu lui-même.

Le roman d’Anne Guglielmetti, lui, écoute des signes qu’on peut dire transcendants, mais non pas d’essence divine comme chez les auteurs médiévaux : des signes qui surgissent des profondeurs de la nature et de la prime enfance. Qui nous rappellent à notre humble petitesse. C’est ce qui rend si lyriques, et si réussies, les nombreuses descriptions de forêts dans ce roman : la forêt est le berceau de Benoît, berceau oublié puis retrouvé, comme elle est le berceau oublié puis retrouvé de l’Occident. C’est la forêt du pays d’Ouche que regrettent les normandes exilées en Italie du sud par les conquêtes de leurs pères, dans les toutes dernières pages. En tout ceci Anne Guglielmetti est continuatrice de Julien Gracq.

La forêt des pierres vives illustre enfin cette parole (un peu apocryphe) de Guglielmetti en 2002, à l’occasion d’une autre publication : « Tout a toujours commencé pour moi, dans l’écriture, par la rencontre avec un lieu. Mes romans ont immanquablement ce fondement : un lieu me fait signe. »

Anne Collongues, Ce qui nous sépare (mars 2016)

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J’extrais cette photographie de la série En passant, prise par Anne Collongues il y a maintenant presque longtemps (2005-2006). C’était avant ses études aux Beaux-Arts, avant les théories artistiques qu’elle a développées, publiées plus tard : une prise pré-conceptuelle. On y voit déjà tout ce qui fascine l’écrivaine-photographe : les figures impénétrables et muettes, les intérieurs cachés dans les ténèbres, l’espace public illuminé mais hélas insignifiant.

En passant était une série de photographies dans l’espace public, éprises du secret de l’espace privé. On peut découvrir sur son site une autre série, tout aussi fascinante : Portrait de famille (2005) qui, comme son nom ne l’indique pas, saisit, plus de 250 jours différents, la même fenêtre terne dans une façade de béton, mais sublimée par les linges étendus sur toute sa hauteur, formant une sorte de rideaux aux couleurs toujours renouvelées, un voile de Popée sur la vie intime d’une famille dont, précisément, elle ne tirera jamais le portrait. Qu’elle ne connaîtra que par les lingeries qui la cachent.

L’écriture de son premier roman, Ce qui nous sépare, tente peut-être de répondre au désir, inassouvi par la photographie, de briser ce voile. Dans ce livre, sept passagers d’un RER traversant un paysage anonyme « qu’un seul mot communément désigne et annule : banlieue » (p. 10), pensent chacun à leurs destinations, à leurs vies intimes et à leurs envies. Sept passagers aussi différents que possibles. Vingt-et-une rencontres potentielles (si je calcule bien) mais qui n’ont pas lieu, le silence étant de mise dans le wagon. Le livre marquera l’arrêt du train où les personnages descendront et rien ne sera conclu de ces trames esquissées, en mouvement, à plus d’un titre inabouties. C’est que dans une publication précédente, La Scène d’un récit. L’incendie (2014), Anne Collongues a déjà exprimé sa méfiance vis-à-vis des artifices de la narration romanesque. Le narrateur omniscient est un père Noël, semble-t-elle dire, qui arrange les romanciers parce qu’il a le pouvoir absolu de se glisser partout. Anne Collongues refuse ce pouvoir et lui préfère la belle humiliation d’enregistrer les pensées fines et apparemment insignifiantes des simples passagers. Un critique universitaire rappellerait ici que cette humilité est une ligne de force de la littérature française au moins depuis Vies minuscules de Pierre Michon en 1984, et qu’elle a été consacrée récemment par le prix Nobel à Pierre Modiano. J’ajouterais que les transports en communs sont aussi à la mode.

Le parti-pris de l’individuel rend l’écriture presque totalement apolitique : la politique ne conduit qu’à l’erreur de jugement. L’israélien est pris pour un arabe. L’arabe est pris pour un délinquant. Non, décidément, c’est à l’échelle la plus modeste qu’on peut comprendre un personnage. L’effort de regarder dans le microscope est fructueux. Au troisième chapitre, l’énorme surgit du minuscule. Ces sept vies, rassemblées par un transport en commun mais séparées par leurs intimités, ont en effet un mystérieux point commun. Toutes ont été brisées par un désastre aux répercussions innombrables qui justifient en dernier ressort leur présence dans ce wagon. La sage-femme a blessé mon bébé. Un incendie a tué mon enfant. Je n’ai pas eu le courage d’embarquer pour le Brésil. J’ai couché avec la copine de mon frère. J’ai fui le domicile familial. J’ai rompu la tradition israélienne pour partir en Europe. Mon petit ami secret est dans le coma.

Lorsqu’un roman se passe dans un train, il a aussitôt deux ancêtres de taille. Le premier est littéraire : La Modification de Michel Butor, 1957. Une somme romanesque à la deuxième personne du pluriel, dans laquelle un passager du train Paris-Rome, au début résolu à divorcer pour vivre avec son amante, change d’avis en route. Le roman d’Anne Collongues s’oppose par bien des points à ce récit (multiplicité des points de vue, récit à la troisième personne…). Surtout, il intègre une sorte de caricature misogyne et xénophobe du héros de Butor : Frank, le vieux père de famille lassé du ménage familial. Frank, contrairement au héros de Butor, n’a aucune amante italienne, aucun magnifique espoir d’une vie meilleure, aucune autre perspective que de rentrer chez lui où la vie lui est insupportable. On pourrait dire pour résumer (pour caricaturer aussi) que Ce qui nous sépare est une réécriture prolétarienne de La Modification. À la marge des grands axes, des grands écrivains, des capitales.

Le deuxième ancêtre, plus vieux encore, c’est le cinéma. Les films qui se passent dans un train, c’est presque un art à part entière. On en compte plusieurs centaines. Mon préféré est certainement Train de nuit de Jerzy Kawalerowicz (1959). Les films de trains étaient d’abord des westerns, et ils s’en souviennent le plus souvent : pas de train sans banditisme, sans arme à feu, sans police qui inspecte les wagons, sans femmes seules en fuite. Dans Ce qui nous sépare, Frank (encore lui) prend peur d’une attaque sur son RER lorsqu’il voit monter un passager arabe qu’il suppose hostile, comme le spectateur de western suppose hostiles les indiens autour du train. Mais tout ce qui constituait l’essence du cinéma des chemins de fer devient ici un simple fantasme délirant. C’est le réalisme qui guide Anne Collongues dans ce roman, et ce n’est pas un hasard si elle préfère au cinéma la photographie, un art trop bref pour être narratif. Dans son œuvre, le RER s’oppose au train comme la photographie s’oppose au cinéma : plus sincère, plus modeste, plus humaine.

Humaine dans une acception si concrète de l’humanité que le mot même d’humanité est trop abstrait pour l’exprimer. C’est là, me semble-t-il, que Ce qui nous sépare est malgré tout un roman politique.