Olga Tokarczuk, prix Nobel et cadeau de Nöel idéal pour votre nièce végétarienne

Quelques mots polémiques de Roger Hallam, fondateur d’Extinction Rébellion, faisaient de l’Holocauste une « simple connerie de plus » dans une Histoire humaine qu’il se représentait pleine de massacres. Une partie de l’écologie moderne – probablement pas la plus pertinente – tire sa rhétorique provocatrice de l’ironie amère que les traumatismes historiques lui inspirent. Ce style se rencontre surtout, je crois, dans l’écologie végane, lorsque la défense des animaux est poussée au point de rendre les abattoirs équivalents des camps d’extermination, comme dans l’essai de Charles Patterson, Un éternel Treblinka (2003).

Alors, à vos ami·es qui participent à la Marche pour la fermeture des abattoirs, ou qui payent le prix fort les œufs qui ne tuent pas la poule, offrez-leur donc ce roman d’Olga Tokarczuk, la Polonaise qui a obtenu rétrospectivement, en octobre dernier, le prix Nobel de littérature 2018. (Pour rappel, un Français proche de l’Académie suédoise avait entaché d’un scandale de viol la réputation de l’institution, conduisant au report des cérémonies.)

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De quoi s’agit-il ? La scène se passe en Pologne, « c’est-à-dire nulle part », comme dirait Jarry. Dans les hauteurs neigeuses des Sudètes, une retraitée végétarienne de la classe supérieure, Janina, trouve son voisin mort, étouffé par un os. Une série de crimes mystérieux commence. Sur la scène du crime, on trouve toujours des traces animales. Janina, qui est aussi la narratrice, « a une théorie sur le sujet », mais presque personne n’y croit : car comment imaginer qu’il puisse s’agir d’une vengeance des animaux ?

Dès le premier crime, quelque chose cloche. Ce voisin était odieux : pillard, buveur, grossier, il semble presque mériter son assassinat – du moins si l’on en croit la narratrice. Bizarre, cette narratrice, elle aussi : astrologue amatrice, elle semble deviner à l’avance les crimes commis, qui suivent dans leur progression l’une des nombreuses théories farfelues dont elle ponctue le roman. Par exemple au sujet de la difficulté à avoir un tête-à-tête sensible avec un homme : « J’ai ma théorie sur le sujet. L’âge venant, beaucoup d’hommes souffrent d’une sorte de déficit, que j’appelle “autisme testostéronien”. Il se manifeste par une atrophie progressive de l’intelligence dite sociale et de la capacité à communiquer, et cela handicape également l’expression de la pensée […]. Son aptitude à lire un roman disparaît peu à peu, étant entendu que l’autisme dû à la testostérone perturbe la perception psychologique des personnages » (p. 34).

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Et voilà le problème. Janina, narratrice sensible, qui possède un riche monde intérieur rempli de noms inventés et de « théories » aussi fantaisistes qu’attendrissantes, est le seul modèle de sensibilité dans le roman. Tout désaccord avec son point de vue est interprété par elle comme un manque d’empathie. Il y aurait donc une forme d’autisme tout particulier qui toucherait les personnes appréciant de « lire un roman » ? Ces personnes seraient donc devenues incapables de dialoguer avec le reste du peuple ? La littérature occidentale en serait-elle, même partiellement, responsable ? C’est le reproche, en tout état de cause, que la critique adresse parfois à des romans orgueilleux et bassement flatteurs de leurs lectorats, comme ceux d’Amélie Nothomb ou de Muriel Barbéry. Ces problèmes polonais sont donc, a fortiori peut-être, aussi les nôtres.

Dans ce roman, pour expliquer la mystérieuse série de crimes, chacun voit midi à sa porte. Un traducteur de William Blake y voit une sordide affaire crapuleuse (p. 104) ; un antisémite notoire veut qu’il s’agisse de règlements de compte dans le cadre de la traite des Blanches (p. 100). La théorie de Janina, celle d’une vengeance des animaux, est peut-être la plus folle. Incapable d’aimer ou de jouer un autre rôle que le sien, Janina s’enferme dans ses préjugés (« tout ce que nous pouvons croire est déjà une sorte de vérité », p. 219), sous les yeux du lecteur à la fois empathique et désapprobateur.

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Sur les ossements des morts a participé notoirement à la réputation de Tokarczuk. Il a été adapté en film par Agnieszka Holland en 2017, sous le titre polonais de Spoor. Le lendemain de l’annonce de son prix Nobel, la ville de Wrocław, où elle réside, rendait les transports publics gratuits aux usagers ayant sur eux un livre d’Olga Tokarczuk…

Voir sur WordPress les avis de : Moglug, Ally et La Jument verte ; et dans les journaux traditionnels, la critique du Temps, de Libé et de l’Express, qui se fourvoie au point de prendre les déclarations emportées de la narratrice pour des diatribes sincères de Tokarczuk elle-même.

Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, Libretto, 2014 [2009], 288 p., 9,70€.

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