Mémoires d’une jeune fille rangée : quelques notes de lecture en passant

« Aussi loin que je me souvienne, j’étais fière d’être l’aînée » (p. 3). Simone de Beauvoir vient d’un milieu attaché à sa particule, où l’égalitarisme est vu d’un mauvais œil. Simone est sûre de faire partie des « forces du bien » et d’être toujours juste (p. 9) ; il faut dire que la guerre ne fait que renforcer la confiance des enfants dans leur bon droit (p. 23), et que Simone est « terriblement chauvine » (p. 24). Elle rêve d’être une institutrice omnipotente (p. 51), elle « vit comme Dieu même » (p. 103).

Une manière d’exprimer son bonheur de « fille rangée », c’est ce mot de son père : « Simone est un homme » (p. 111). Elle pense elle-même, étudiante : « un cœur de femme, un cerveau d’homme » (p. 277). Un épisode de ces Mémoires renvoie d’ailleurs directement à la section « Formation » du Deuxième sexe, celui qui s’ouvre sur le fameux : « On ne naît pas femme, on le devient ». L’adolescence est décrite par Beauvoir comme un « traumatisme », et ce mot de son médecin : « C’est la formation« , la fait frémir d’horreur (p. 90-91) ; de nos jours les psychologues commencent seulement à mesurer ce que représente le « bombardement hormonal » de l’adolescence. Enfin, quelques pages des Mémoires d’une jeune fille rangée sont consacrées à ses agressions sexuelles et tentatives de viol, qu’elle ne nomme pas comme telles (p. 149 sq. ; p. 254-255). « Je n’étais pas féministe […], mais à mes yeux, hommes et femmes étaient au même titre des personnes et j’exigeais entre eux une exacte réciprocité » (p. 175).

Les premières pages sont consacrées à la nourriture, et Simone de Beauvoir semble avoir été la première femme consommatrice sans condition. Enfant, elle envisage de se retirer plus tard au cloître : « Cet avenir me fut un alibi commode. Pendant plusieurs années il me permit de jouir sans scrupule de tous les biens de ce monde » (p. 68-69). La libération qu’elle désire est bien celle de la société de consommation.

C’est Sartre, et lui seul, qui troublera cette certitude béate, cette censure sans contrainte – du moins si l’on en croit Beauvoir sur parole.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2018.

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