Lire Laure Pfeffer like it’s 1999

1999. Olga voit approcher l’an 2000 avec une mélancolie millénariste : un état d’âme qui pourrait être tiré de  Lars von Trier, ou plutôt « d’un tableau de Grünewald » (p. 26). Car elle est née en 1980, « la pire période pour naître » (p. 90). Lorsqu’elle est prise d’une emphatique lucidité, Olga se réclame d’une génération de « nihilistes » et chante son désespoir sur fond de Patti Smith. Pardonnez-lui : c’est l’alcool qui parle.

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Grünewald, retable d’Issenheim, détail

L’absence d’horizon spirituel dramatise l’attente fiévreuse du « bug de l’an 2000 », d’une éclipse, d’une guerre nucléaire, qu’importe : de tout signe apocalyptique. L’escalade illégale et nocturne de la cathédrale de Strasbourg par la bande d’amis d’Olga annonce ce Moyen Âge, ce temps intermédiaire que sont les années 80-90 : « C’était étrange de voir que la cathédrale était un lieu qui s’animait la nuit, en cachette, et que son architecture compliquée servait à abriter une jeunesse qui n’avait jamais cru en la moindre transcendance […]. [Olga] avait laissé passé l’occasion, la chute dans le vide, et elle n’était pas certaine d’avoir bien fait » (p. 115).

Cette génération ne tourne pas, comme la précédente, aux rythmes rock et aux drogues dures, mais aux chansons répétitives et aux poisons lents : elle danse le slow sur « Where is my mind« , des Pixies, qui fut la BO de l’effondrement de la civilisation dans le film Fight Club (David Fincher, 1999). Le livre est aussi une réécriture, en mode mineur, du Naufragé de Thomas Bernhard (1986), livre qu’un personnage « envoie valdinguer à l’autre bout de la pièce » (p. 256), furieux de se reconnaître dans cette biographie d’un pianiste virtuose qui finit par se pendre tant il se sentait inférieur à Glenn Gould.

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Les états d’âme des hypokhâgnes, les postures mélancoliques de l’élite de la nation, ont un côté « bon chic, bon genre » souvent agaçant. Ce n’est pas la description satirique des classes préparatoires qui m’a intéressé dans ce roman, pas plus que, l’an dernier, dans celui de Viviane Cerf, la khâgneuse d’Henri IV. Ce sont les belles vérités qui s’en dégagent. Dans Si peu la fin du monde, premier roman de Laure Pfeffer, la khâgne garde d’ailleurs une place très modeste, et Olga n’est pas la plus sérieuse de la classe. On y apprend beaucoup sur une époque et sur un esprit, beaucoup plus large que la khâgne, et plus large même que le décor strasbourgeois du roman.

Enfin l’an 2000 vient : le bug n’a pas lieu. L’Histoire reprend son cours sur de nouvelles bases. Bientôt un nouveau choc, de nouvelles civilisations. Comme au temps de la guerre froide, « tout va redevenir mortellement sérieux » (p. 327). L’un des personnages ne le supportera pas.

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Notre-Dame-de-Strasbourg

Je lis avec intérêt les avis de mes aînés : celui de Zéro janvier par exemple, et surtout du Figaro, qui fait le lien entre ce roman et l’œuvre du dramaturge Jean-Luc Lagarce, dont je ne connais rien – effet de génération… Il n’est jamais trop tard pour comprendre son passé.

Laure Pfeffer, Si peu la fin du monde, Buchet-Chastel, 2019, 336 p., 18€.

 

3 commentaires sur “Lire Laure Pfeffer like it’s 1999

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  1. Merci de m’avoir gentiment cité à la fin de cette chronique, que j’ai d’ailleurs pris plaisir à lire. Je trouve toujours intéressant de me confronter aux impressions d’autres lecteurs, avec le point de vue, la sensibilité et l’histoire qui leur sont propres.

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