Ça raconte Sarah : de la Delabroy-Allard à l’art

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L’autre jour, dans la rue, je me suis retrouvé sans lecture — j’avais fini le dernier livre de mon sac. Je me suis donc précipité dans la librairie la plus proche, et j’ai acheté le premier titre qui m’a attiré, duquel j’avais seulement entendu dire quelque bien à l’occasion d’une interview de Diacritik, Ça raconte Sarah. Je n’en suis pas déçu. Ainsi les choix précipités sont les meilleurs : ne dit-on pas en anglais, « long thought, wrong thought« ?

Les deux premières pages  nous réservent pourtant un accueil étouffant, dans une chambre immobile : « Je voudrais bouger, un peu, sentir l’air sur mon visage. Mais son corps touche le mien, sa main est posée sur mon bras, et bouger risquerait de faire vaciller l’édifice que j’ai mis tant de temps à construire. Son sommeil est comme un château de sable. Un mouvement et ça se casse la gueule » (p. 9-10). Ainsi nous sont présentées la narratrice et Sarah, son amante : mais ces mots pourraient être ceux d’une architecte, ou d’une ministre, bref, d’une femme dont l’ouvrage est si délicat et si soigné qu’il menace à tout instant de s’écrouler.

L’ouvrage qui tremble ici, c’est la romance lesbienne, que le roman, dans un long flash back, reconstitue. Il y a d’abord eu les feux de la passion. Sarah est identifiée (non sans quelques lourdes répétitions) au soufre, au serpent, à tout ce qui pique ou brûle et commence par S et d’abord, le sein (réminiscence de la Parque de Paul Valéry?). On croirait lire une bluette, un roman de gare… Mais une crise, dont on ne sait rien d’abord, amène une deuxième partie où la narratrice est en fuite. Elle veut retourner loin de Sarah, jusqu’en enfance, « quelque part où ça va » (et non où Sarah, p. 132). Ce sera au « territoire libre de Trieste », lieu de latence lourd d’histoire. On pense alors à Un an, de Jean Eschenoz, à cette fuite absurde d’une culpabilité imaginaire.

Le motif du sinus, du S et du sein, et quelques autres inventions verbales (« c’est qui la jeune fille et la mort, hein, c’est qui, c’est toi ou c’est moi ? », p. 182) montrent quelles ressources inexploitées le lyrisme lesbien peut encore susciter en littérature. Le 19 juillet dernier, à la librairie parisienne Shakespeare and Co., on pouvait entendre Kate Tempest, une autre très jeune et très talentueuse plume, déclamer des poèmes d’amour lesbien encore inédits : nul doute qu’un genre littéraire nouveau s’élabore ici sous nos yeux.

Ailleurs : les avis de Un balcon en forêt, Cannibale lecteur, Culturebox et Télérama.

Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, éd. de Minuit, septembre 2018, 192 p., 15€.

 

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