Colette : notes préparatoires d’un cours de lettres

Pour une classe de licence de lettres modernes, j’avais prévu l’étude de « Gigi », nouvelle publié par Colette en 1944, quelques années avant sa mort. Mais l’histoire en a décidé autrement : mon université est fermée depuis une décision collective des étudiant·es ; elle est aujourd’hui entourée de CRS en armes jour et nuit. Il ne me reste plus qu’à donner à ce blog les quelques points que j’aurais voulu voir débattus : tout ne sera pas perdu.

640_gettyimages-2694761

Gigi est une enfant qui vit sous la coupe de sa mère, sa grand-mère et de sa grand-tante, dans un appartement parisien relativement modeste. Or les trois femmes ont eu, dans leur vie, des ambitions mondaines contrariées qu’elles reportent toutes trois, quoique de manière très différente, sur Gigi. L’aristocratie parisienne a pourtant l’air d’ennuyer profondément la pauvre gamine. On lui inculque rigoureusement les règles de bonne conduite du tout-Paris, que Colette détaille avec minutie et beaucoup d’ironie. Ces règles doivent mener Gigi à une grande carrière de demi-mondaine, semblable à celle d’Odette Swan dans La Recherche du temps perdu, le grand inter-texte de cette petite nouvelle.

Le portrait de la famille m’a semblé particulièrement raté : c’est la première chose que j’aurais voulu discuter avec les étudiant·es. L’ironie de Colette se glisse dans des incises cruelles et faciles, par exemple : « la famille faisait grand cas du jugement d’Alicia comme de ses bijoux » (p. 30). Les fausses évidences du monde des adultes, l’oppression manifeste que ceux-ci exercent sur Gigi, tout cela me laisse l’impression d’une mise en récit un peu ratée, à mi-chemin des condamnations sentencieuses de Freud à propos des mères qui élèvent seules leurs enfants, et des récits d’enfance traumatique comme j’en lisais dernièrement chez Florence Seyvos.

gigi-affiche_271038_41561

À la fin de la nouvelle, Gigi décide, contre toute attente, d’épouser un homme du monde, richissime, essentiellement parce qu’il l’amuse, et malgré la peine qu’elle éprouve à l’idée d’incarner bientôt le centre d’attention de l’aristocratie parisienne. Et voilà le deuxième point qui me semblait valoir une discussion. La préface décrit « Gigi » comme la seule idylle qui finisse bien dans toute l’œuvre de Colette : mais il faut beaucoup d’aveuglement et d’insensibilité pour lire dans ce mariage un happy end, alors qu’il a tout du cauchemar.

La nouvelle a été adaptée au cinéma, dès 1949, par Jacqueline Audry, qui se trouve être la sœur cadette de Colette Audry, grande amie de Simone de Beauvoir. On peut en lire d’autres avis de la blogosphère dans le Bazar de la littérature, et en anglais chez I hug my books et A Woman’s Paris.

Colette, Gigi, Livre de Poche, 2004 [1944], 227 p., 4,90€.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site vous est proposé par WordPress.com.

Retour en haut ↑