Les réconciliations de Marceline Loridan-Ivens

« Je lis avec mes souvenirs, mes yeux faibles, mes colères, et je relis, je fouille chez moi, puisque dehors m’est devenu indéchiffrable. » (p. 25)

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Marceline Loridan-Ivens, rescapée de Birkenau, a fait paraître en 2014 ce qui sera l’un des derniers témoignages français de la vie dans les camps nazis. En tournée de dédicaces à Jérusalem, elle a presque perdu la vue. Cette année, elle raconte la vie après les camps, et d’abord la perception de son propre corps de rescapée, la possibilité d’expériences charnelles, après l’horreur des humiliations et des violences fascistes.

Très exceptionnellement, pour Marceline Loridan-Ivens, j’ai enfreint une règle que j’applique dans mes lectures contemporaines. D’habitude, non seulement je ne lis que des livres de femmes, mais depuis au moins dix ans, je ne lis jamais de livre d’une écrivaine dont j’ai déjà lu un autre titre. Mais cette fois, je voulais savoir.

Le roman explore la valise des correspondances amoureuses de Loridan-Ivens. Son nom composé témoigne, comme celui de Lou Andreas-Salomé, d’un mariage de raison, signé sous la pression de sa famille. Heureusement, comme Lou Andreas-Salomé, Marceline ne s’en est pas tenue à son mariage. Elle s’est, très lentement et progressivement, autorisée le bonheur. Au contraire de bien des psychanalystes et de bien des écrivaines sous influence durassienne, elle fait des camps et du traumatisme une expérience discible, remédiable. Tout se dit, tout se soigne, se prend-on à rêver devant la très grande lucidité de cette écrivaine capable de rendre compte des détours et des dénis qui l’ont rendue longtemps incapable de dépasser sa condition de survivante dans ses aventures postérieures.

Parmi l’énorme masse des traumatisés littéraires qui s’affichent en tête de gondoles, Marceline Loridan-Ivens, à quatre-vingt huit ans, dessine ce qui sera, je l’espère, la littérature future. Décomplexée, déchaînée, fumant le pétard en Israël dès les premières pages, elle montre la voie d’une émancipation dont on n’entend guère encore que de mystérieux signes annonciateurs. Tels ce coup de téléphone de réconciliation qu’elle adresse à son amie Annette Roger, une rescapée d’Auschwitz de quatre-vingt treize ans, avec qui elle s’était brouillée depuis des décennies sur le sujet du conflit israélo-palestinien.

Il est temps de nous raconter de ces histoires de réconciliation. Ce sont elles qui nous libéreront vraiment : « je suis une fille de Birkenau et vous ne m’aurez pas. »

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Marceline Loridan–Ivens et Simone Veil, dans Marie-Claire

Pour en savoir plus sur ce livre, on peut entendre l’autrice le présenter à la Maison de la poésie, le 19 février dernier, à cette adresse.

Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon, L’Amour après, Grasset, 2018, 161 p., 16€.

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4 commentaires sur “Les réconciliations de Marceline Loridan-Ivens

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      1. les dernières pages manquent de style, mais les premières sont très fortes, sur le matricule tatoué, sur le déni qui a suivi la guerre, il y a beaucoup d’inventivité formelle pour le dire !

        Aimé par 1 personne

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