Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe (3/4) : vie spirituelle

La fin du feuilleton Le Deuxième sexe approche : les deux derniers épisodes seront consacrés à des questions transversales, qui n’ont pas vraiment de chapitre consacré dans l’ouvrage. La première est de mesurer la liberté des femmes dans les œuvres de l’esprit : l’art, la littérature, l’imaginaire sont-ils des espaces épanouissant pour les femmes opprimées ? Beauvoir en doute fort…

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Non plus que Sartre, qui refusa le prix Nobel de littérature, Beauvoir ne sépare pas la littérature de la réflexion philosophique et sociologique. L’art et l’imaginaire féminins (elle cite abondamment les textes de Colette ou de Sophie Tolstoï par exemple) sont tout entiers lus par elle comme les symptômes d’une condition d’opprimée. Même leur style témoigne d’un état d’esprit découlant de leur situation d’infériorité : « le vocabulaire des femmes écrivains est généralement plus remarquable que leur syntaxe, parce qu’elles s’intéressent aux choses plutôt qu’à leurs rapports » (II, 475).

En somme, Beauvoir serait d’accord avec Heidegger pour décrire les femmes comme « pauvres en monde » (weltarm), à condition qu’on ajoute qu’il s’agit là d’une conséquence de la culture et non de la nature. Le désir du mariage, chez une femme, est une triste conséquence de son absence d’avenir professionnel. Quand « l’ascenseur social » est en panne, l’homme rêve de gagner au loto : la femme, pour laquelle cet ascenseur n’existe même pas, rêve de mariage (I, 183). Dans le mariage, l’homme ne fait que jouer ; mais la femme, elle, engage son destin (I, 258). Le mariage est un pouvoir masculin nécessaire aujourd’hui, parce que, divinisée comme autre par la prétendue « galanterie française », la femme conserve une aura mystique contre laquelle s’immunise l’homme en la mariant (I, 264).

On ne peut pas reprocher à ce livre d’être daté quand il parle du mariage. Certes, Beauvoir voit dans les petites annonces (« homme de X ans cherche… ») la subsistance de la pratique des « mariages arrangés », et peut-être changerait-elle d’avis face à la complexité des usages de nos sites de rencontre (mais peut-être pas). On pourrait trouver datée et radicale sa critique de l’amour conjugal comme hypocrisie (II, 111-113). Ce sont des détails : pour l’essentiel, tout ce qu’elle décrit est encore cruellement valable. Le souci que les femmes prennent du foyer, de l’intérieur, pour « changer leur prison en royaume » (II, 56), fait l’objet sur quelques pages d’une description cruelle et actuelle à la fois. Les écrivaines contemporaines y ont beaucoup puisé : par exemple, la poussière à essuyer sans cesse comme métaphore sisyphéenne de l’absurdité de la condition féminine (II, 62-63) est devenue un lieu commun dans la littérature contemporaine, chez Annie Ernaux ou même Alice Ferney dans Cherchez la femme.

En somme le rapport des femmes à l’écriture est traitée par Beauvoir d’une manière similaire à leur répugnance pour les menstruations, elle aussi un symptôme de situation sociale dégradée : « ce n’est pas ce sang qui fait de la femme une impure, mais plutôt il manifeste son impureté » (I, 205). Chez les femmes, le dégoût des règles est le symptôme d’un malheur : « les règles inspirent à l’adolescente de l’horreur parce qu’elles la précipitent dans une catégorie inférieure et mutilée » (I, 354).

Si elle revenait aujourd’hui, Beauvoir condamnerait certainement notre pratique culturelle, trop féminine pour elle. L’art contemporain, fait de performances, ne convaincrait pas l’existentialiste en elle, qui pense que la liberté réside dans une production d’objets et une action directe sur le monde, et que les femmes perdent leur temps à devenir actrices, chanteuses, danseuses (II, 266). Hélène Cixous « croit à la magie » ; pour Beauvoir, si les femmes croient à la magie, c’est pour ne pas assez pratiquer la rationalité technique (II, 308-309). C’est le malheur des femmes que de devoir compter sur l’irrationnel : « la plus belle n’est jamais sûre du lendemain, car ses armes sont magiques et la magie est capricieuse » (II, 269). « Au lieu de raisonner, elle rêve » (II, 337). Toutes les stratégies artistiques féminines pour échapper à l’oppression se résument à de « pathétiques efforts » inefficaces (II, 280), au même titre que la bigoterie.

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Plusieurs fois, Beauvoir réécrit et corrige des œuvres classiques, de Tolstoï ou de Stendhal, démontrant qu’elles témoignent de l’incompréhension hypocrite de la littérature masculine à l’égard des femmes. En cela aussi, elle est précurseuse : le livre récent de Sophie Rabau, Carmen, pour changer, est tout entier rédigé selon ce principe. Mérimée y est réécrit et reformulé, et l’évidence de son insensibilité à la condition féminine éclate très manifestement.

Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe 1 et 2, Gallimard, 1949, 512 et 584 p., 10,50€ et 11,20€.

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4 commentaires sur “Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe (3/4) : vie spirituelle

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  1. Elle est sévère, mais c’est néanmoins vrai :/. Je m’étais fait la même réflexion sur les actrices et les chanteuses, même si ce n’est pas forcément très populaire à dire.

    Merci encore pour ta série d’articles sur ce livre 🙂

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    1. Merci à toi ! Pour l’art, je ne pense pas qu’on puisse le défendre comme Beauvoir aujourd’hui : oui, les filles sont orientées vers des arts de « performance » (danse, chant…) mais la performance a gagné ses galons d’œuvre dans le champ de l’art contemporain…

      Aimé par 1 personne

      1. C’est vrai, je n’y avais pas pensé comme ça… Mais ça m’a l’air plus complexe que ça en a l’air, et je pense que ce que pensait Simone de Beauvoir a encore une part de vérité.

        Aimé par 1 personne

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