Des années avec Virginia Woolf

1880… 1891… 1907…

Les années passent, jusqu’aux « temps présents » (1937). À Londres, les membres de l’aimable famille Pargiter grandissent, vieillissent et meurent, les uns après les autres. En apparence, c’est tout ce que racontent Les Années, de Virginia Woolf.

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Pourtant les six cent pages de ce roman n’ont rien de monotone. C’est plutôt une succession ininterrompue de petits épisodes surprenants. Les moments fugitifs, étonnants ou émouvants, peinent d’abord à former un récit cohérent, mais reviennent parfois hanter le temps présent comme des rêves.

Ainsi au début du roman, on est emportée par la fugue de la petite dernière de la famille, Rose, qui part en cachette s’acheter des bonbons. Dans la rue, elle joue à l’héroïne, à la militaire qui traverse le camp ennemi. Mais soudain, au retour, le noir lui fait peur, et sous un lampadaire, elle frôle un exhibitionniste : « Il faut que j’éperonne mon cheval et me mette au galop… Mais l’histoire n’agissait plus. Brusquement, devant un bec de gaz, elle vit l’homme. […] Mais il n’étendait pas les mains pour la saisir ; il déboutonnait ses vêtements » (p. 78-79). À sa grande sœur Eleanor, elle dira plus tard, pour expliquer ses tremblements : « j’ai eu un mauvais rêve » (p. 92).

Eleanor : c’est elle, sans doute, qui donne son unité au roman. À tous les âges de sa vie, elle s’attache à ce que chacun trouve sa place parmi les Pargiter, rend d’innombrables services qui l’épuisent, et organise de nombreuses réunions de famille. Souvent ces fêtes sont des échecs, elles déçoivent et aigrissent les invités : « à présent, lorsqu’ils se rencontraient, le temps leur manquait pour agiter comme autrefois des questions générales ; ils ne parlaient que des faits – de petits faits » (p. 84).

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Virginia Woolf en 1927

Peut-on encore comprendre les êtres que le temps a éloignés de nous ? Quelle unité demeure lorsque les chapitres et les années s’accumulent, que chaque personnage s’engage dans un destin différent ? Et que demeurera-t-il de nous, notre temps passé, si personne ne nous aura compris ? Lisant l’hypocrite notice nécrologique de son oncle Digby, Eleanor rêve aux Évangiles, et se demande s’ils ne sont pas mensongers, eux aussi : « Ce sont les paroles qu’un homme a prononcées sous un figuier, sur une colline. Et un autre homme les a transcrites. Mais supposons que ce soit aussi faux que ce qu’on dit ici sur Digby ? — et elle se tapa les papiers avec sa cuiller. Et moi, je suis là, se dit-elle, les yeux fixés sur la vitrine hollandaise, dans ce salon, et je reçois une petite étincelle des paroles prononcées il y a tant d’années. Elle m’arrive (la porcelaine bleue prenait un ton blafard) par-dessus toutes ces montagnes, tous ces océans… » (p. 221). Outre les mille questions que pose ce roman, on y trouve sans cesse des inventions stylistiques formidables, comme cette porcelaine bleue, entre parenthèses, qui coupe la lumière du soleil comme le temps nous coupe de nos proches, et des autrices de nos livres…

Le roman s’achève, à la manière de La Recherche du temps perdu,  par une scène de « bal des têtes » : Peggy, la jeune cousine, effrayée des signes de vieillissement chez les Pargiter, s’aperçoit aussi qu’elle ne connait pas profondément les personnes qu’elle fréquente depuis des années. « Je réussis très bien, songea-t-elle, à collectionner des faits. Mais ce qui compose la personnalité (elle fit une coupe de sa main), la circonférence, m’échappe » (p. 447). À nouveau, une parenthèse coupe la phrase, brise son unité…

C’est que l’expérience humaine du temps qui passe est presque impossible à transmettre, comme s’en rend compte son frère North de retour d’Afrique, lorsqu’elle lui demande de décrire ce qu’il a vu : « le pays est silencieux, et les oiseaux chantent. Il s’était arrêté, retenu par la difficulté de décrire un pays à des gens qui ne l’ont pas vu » (p. 459).

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Virginia Woolf avant 1941

Il faut lire les six cent pages du roman pour en faire intimement l’expérience. On verra alors les personnages faire un nœud à leur mouchoir, puis oublier pourquoi, et nous aussi, on aura oublié. Lorsque le sénile Patrick salue le jeune North, V. Woolf écrit : « il l’avait déjà vu, mais ne s’en souvenait plus » (p. 501). Or le lecteur non plus ne se souvient plus. À la fin des Années, le lecteur est comme devenu sénile, il a accompagné en esprit le vieillissement des Pargiter. Voilà le tour de force littéraire qui a demandé à Woolf toute son énergie. Les Années sont le dernier roman qu’elle publia avant son suicide en 1941.

C’est Eleanor, parce qu’elle a été dévouée à l’unité familiale, parce qu’elle a tenu à garder un lien avec chacun, qui pressent le dessein immense de Virginia Woolf écrivant Les Années : « existerait-il un motif, un thème, qui reprendrait comme dans une symphonie, un thème, à demi-rappelé, à demi-pressenti ?… un motif gigantesque, momentanément perceptible ? Cette idée lui procura un plaisir extrême ; cette notion d’un motif. Mais qui le dessine ? qui l’invente ? Son esprit s’égara. Elle ne put achever sa pensée » (p. 466) L’âge avancé qui donne à Eleanor une telle lucidité lui ôte aussi les moyens d’achever son idée, de lui donner corps. Mais cette pensée confuse lui donne l’impression satisfaisante du devoir accompli, lorsqu’à la dernière page elle exhale un dernier soupir bienheureux.

Virginia Woolf, Les Années, « folio classique », Gallimard, 2008 [1937], 576 p., 9,40€.

8 commentaires sur “Des années avec Virginia Woolf

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  1. Tu dis que la deuxième photo de Virginia Woolf est de 1942, mais ce n’est pas possible :/

    Mais je ne suis pas là que pour repérer d’éventuelles erreurs, c’est un article qui est aussi intéressant 😉 (une autrice dont je n’ai pas encore exploré l’oeuvre)

    Aimé par 1 personne

    1. Il faut se perdre dans ses livres : ses personnages aussi sont perdus, elle aussi est perdue ! On tente d’accrocher quelques wagons ensemble, de faire un lien entre ce qui a précédé et ce qui arrive maintenant, mais ça n’est jamais facile, parce que le temps qui passe n’est jamais facile !

      Aimé par 1 personne

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