Simone de Beauvoir, suite : vieillir en existentialiste

[La Force des choses est la suite de La Force de l’âge dont il était question ici]

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« Ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai laissé la guerre d’Algérie envahir ma pensée, mon sommeil, mes humeurs » (II, p. 120). Dans ce troisième tome de ses mémoires, Beauvoir est toute entière occupée par cette guerre et ses désastreuses conséquences autant matérielles qu’intellectuelles. « La guerre d’Algérie mobilisait mes émotions, je n’en avais plus de reste » (II, p. 306). Elle n’écrit cependant pas un manuel d’histoire. Les épisodes les plus sanglants sont simplement rappelés en notes de bas de page, comme s’ils ne méritaient même pas d’entrer dans le contenu du texte. Mais l’Histoire la poursuit : « mon siècle me colle aux pieds » (I, p. 41).

Au début, la France entière semble vouloir garder l’Algérie française ; seuls quelques intellectuel·les, dont Beauvoir fait partie, prévoient que la décolonisation sera un mouvement mondial inévitable. « C’est plutôt affreux d’être contre tout un pays, le sien, on est déjà en exil » (II, p. 229). La comparaison entre les crimes de l’armée française et ceux des nazis est inévitable, et d’ailleurs même les journaux de droite la conçoivent, mais c’est souvent, hélas, pour pardonner les nazis, et condamner ce qu’ils appellent le « résistentialisme » (I, p. 214, à comparer à l’extrême-droite d’aujourd’hui qui a inventé le « droitdelhommisme« ).

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Pourtant, les sept cent pages de ce tome contiennent aussi deux sortes d’épisodes parallèles. D’abord, Beauvoir raconte la rédaction du Deuxième sexe , livre écrit « presque fortuitement » (I, 258) et nourri de discussions avec des spécialistes de plusieurs sciences humaines, comme Claude Lévi-Strauss qui l’aida à décrire les mythes du féminin (I, p. 235). A la parution du livre en 1949, on vanta son courage, mais, dit-elle, « pas un instant l’héroïsme ne m’avait effleurée » (I, 260), quand on vante son courage.

D’avance, avec une grande humilité, Beauvoir accepte d’être perçue uniquement comme une écrivaine féministe, alors qu’elle a écrit et pensé sur presque tous les sujets. « On m’aurait surprise et même irritée, à trente ans, si on m’avait dit que je m’occuperais des problèmes féminins et que mon public le plus sérieux, ce serait des femmes. Je ne le regrette pas. J’aime mieux, à travers elles, avoir sur le monde une prise limitée, mais solide, que de flotter dans l’universel » (I, p. 268).

Dans son féminisme comme dans sa conduite personnelle, Beauvoir garde le sens de l’ambiguïté et des paradoxes, ce qui la distingue de la philosophie systémique de Jean-Paul Sartre. Ainsi elle raconte avec complaisance comment Sartre s’est enivré jusqu’à cinq heures du matin, la veille d’une conférence à la Sorbonne sur « la responsabilité de l’écrivain »… Et sur le point des dépenses d’argent et de l’économie d’un ménage, elle affirme même : « je crois impossible d’établir une ligne de conduite cohérente » (I, p. 171).

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Enfin, de temps à autres, Beauvoir raconte ses voyages lointains en compagnie de Jean-Paul Sartre. Les deux thèmes sont liés : c’est à Médine, pour la première fois, voyant le sort réservé aux femmes dans les maisons, qu’elle est saisie d’une émotion féministe : « j’ai plaint mon sexe » (I, p. 86). Mais le voyage est surtout chez elle la volonté de comprendre tout ce qui peut être compris de l’humanité : il lui paraît trop difficile de « consentir à n’être pas tout » (I, p. 92). Chose admirable, au cours des voyages, on a l’impression que Sartre et elle comprennent toutes les langues. Au Brésil, elle comprend les titres des journaux « par analogie avec l’espagnol » (II, p. 332).

Régulièrement évoquée, la vieillesse approchante de Sartre et Beauvoir prend une place de plus en plus grande, jusqu’à entraver son activité d’écriture. « C’est dur de garder à sa vie, à son travail, une dimension d’avenir alors qu’on se sent déjà enterré par tous ceux qui viendront après » (II, p. 213). Une première fin approche : ce sera Tout compte fait, le dernier tome.

Simone de Beauvoir, La Force des choses, Gallimard, 1963, 688 p., 26,60€.

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