Juliette Kahane, le roman d’un refuge

juliette_kahane_c_hannah_assouline_0

« … alors que pardon, ironise-t-elle, mais vivre en autogestion et en dissidence, je n’ai pas l’impression que c’est ce qu’ils viennent chercher chez nous, les réfugiés. »

Juliette Kahane (née en 1947) est communiste, ex-soixante-huitarde, ex-LCR, ex-MLF : elle a donc une expérience considérable dans l’extrême-gauche du dernier demi-siècle. À l’automne 2015, aucunement lassée de militer, elle s’est rendue tous les jours au lycée désaffecté Jean-Quarré à Paris, qui accueillit plus de mille réfugié·es avant d’être expulsé par la mairie. Jours d’exil rapporte ce qu’elle y vit, entendit et ressentit.

Au lycée Jean-Quarré, manger et dormir sont des épreuves presque insurmontables. Dans ce « labo foutraque », on n’a pas le temps de philosopher. Kahane se place, d’instinct, sous les ordres de Mino, la cuisinière tyrannique et haute en couleurs : « je repousse à plus tard l’examen de mes raisons » (p. 92). Mino est autoritaire, brutale et bigote : mais au moins, avec elle aux fourneaux, les repas sont servis. La voilà peut-être, la raison, la seule qui vaille.

siderer_considerer

À de trop rares instants, pourtant, il est permis à la narratrice de se poser des questions sur les hommes et les femmes qui ont atterri dans ce squat, sur ses liens avec eux. En voyant des amitiés se nouer chez les réfugié·es, Kahane retrouve un souvenir d’enfance : « Je continue à les observer, Zal et ses deux amies […]. Chaque fois que je croise ce trio, il me rappelle celui que nous formions l’année du bac, Ralph, Pierre et moi. Quelqu’un qui nous aurait suivis au long de ces balades dans Paris, des journées entières à divaguer et parfois jusque tard dans la nuit, jusqu’à n’avoir plus de jambes, cet observateur indiscret n’aurait pu nommer ce qui nous liait, quelle trouble faim nous transportait des heures durant sans que nous sachions nous-mêmes autour de quoi nous tournions » (p. 71).

Mais la comparaison n’ira pas plus loin. Jours d’exil est, pour l’essentiel, le récit journalier des urgences sanitaires. Que faire du mélange de colère et de mélancolie que suscite en nous le traitement réservé aux migrants, avec tout ce qu’il peut avoir de paralysant, de sidérant ? Pour y répondre, il faudra plutôt ouvrir le dernier petit livre de Marielle Macé : Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017 : mais philosophie et témoignage se complètent, et j’ai appris autant dans l’un que dans l’autre.

135935_couverture_hres_0

Juliette Kahane, Jours d’exil, éditions de l’Olivier, mars 2017, 192 p., 18€.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Ce site vous est proposé par WordPress.com.

Retour en haut ↑