Catherine Poulain enseigne le Surhumain

Dans la presse, le commentaire du Grand marin de Catherine Poulain a souvent laissé place à l’admiration pour la biographie de l’autrice, baroudeuse universelle, qui exerça tous les métiers sur tous les continents avant de publier, à cinquante-six ans, un premier roman fracassant. Télérama en est un bon exemple ; l’inénarrable Jérôme Garcin prend le roman pour une autobiographie. Serial-lectrice apprécie la richesse du dépaysement que nous offre Poulain ; Moka compare Poulain aux écrivains-aventuriers américains, Jack London ou Jon Krakauer. La plus belle chronique de ce roman est peut-être celle, lyrique et inspirée, de Lettres d’Irlande et d’ailleurs. Voilà une écrivaine pour le moins atypique, — mais que trouve-t-on dans son roman ?

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Elle porte un nom de fleur fragile, mais Lili ne veut pas qu’on l’épargne. Lorsque, dans les ports de l’Alaska, on lui propose une carrière de nourrice, elle le prend pour une insulte. Jouer la « petite femelle » (p. 244), très peu pour elle. Lili préfère être engagée dans l’équipage du Rebel, le navire au train de vie le plus rude des Amériques. Sur le Rebel, on ne travaille pas pour faire fortune : le salaire sert tout juste à rembourser les « lignes perdues » pendant la saison (p. 180). Pas d’horizon, pas d’avenir : « la dernière frontière », c’est bien ce que signifie Alaska en russe. Pas de démocratie, pas d’épanouissement individuel non plus : sur le bateau, « le skipper a toujours raison » (p. 56). Ce qui ne tue pas Lili la rend plus forte. « Jusqu’à ma mort je suis invulnérable », croit-elle (p. 33).

Lili est à la recherche de la « vie magnifique » (p. 94), d’une extase marine, toute nietzschéenne. Sa sauvagerie l’amène à croquer dans les viscères crues des poissons éventrés. En cela proche de Simone de Beauvoir, Catherine Poulain semble convaincue que vivre pleinement sa vie implique le dépassement de la féminité. Ainsi quand Lili se blesse gravement à la main, elle ne l’avoue que bien plus tard à l’équipage, frôlant alors la mort par infection : « si je l’avais dit avant, vous auriez pensé que je faisais la gamine, que je me plaignais parce que j’étais une femme » (p. 130).

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« — Mais pourquoi on boit ? — Parce qu’on est des cons. — Oui mais pourquoi ? — Tu me fatigues Lili, tu me redonnes soif… » (p. 194). Dans cette région du monde, si proche du pôle magnétique, toutes les ivresses se mêlent : la fatigue, le sexe, le voyage, la poésie… mais c’est l’alcool, en dernier recours, qui fait « tomber » les hommes, même les meilleurs. À bout de souffle, tout à fait épuisés, ayant oublié leur nom et leur pays d’origine, les travailleurs de la mer sont alors mûrs pour renaître de leurs cendres. Ce n’est pas un hasard si le titre de Blaise Cendrars : Bourlinguer, apparaît incidemment dans la bouche du grand marin (p. 300). Cendrars aussi navigua dans l’Arctique ; Cendrars aussi, comme le suggère son nom de plume, cherchait à faire renaître « les braises des cendres »… Ainsi ce livre se rapproche, quoique leurs style diffèrent totalement, d’un roman incontournable de la rentrée littéraire 2017 : L’Art de perdre, d’Alice Zeniter. Pour les deux écrivaines, l’ivresse du voyage doit permettre, in fine, d’oublier les pesanteurs de nos origines (géographiques, familiales, culturelles).

Naissance et nature, avec Le Grand Marin, sont surmontées à force de travail et d’obstination individuelle : on comprend mieux pourquoi, nous embarquant avec elle dans un bateau-usine, Catherine Poulain fait preuve (comme Cendrars, encore) d’une absence totale de conscience écologiste. Nous sommes aux antipodes de la « quête du père » qui était aussi une quête de la vie soutenable dans le dernier roman de Nancy Huston, par exemple. Dans Le Grand Marin, le massacre des fonds marins est une drogue comme les autres. Ainsi l’on attend toujours le roman nietzschéen qui ferait aussi siennes les sentences écologiques de Par-delà le bien et le mal ; « celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas le devenir lui-même. Car quand ton regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, l’abîme, lui aussi, pénètre en toi. »

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Catherine Poulain, Le Grand Marin, Éditions de l’Olivier, 2016, 384 p., 19€.

 

 

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5 commentaires sur “Catherine Poulain enseigne le Surhumain

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  1. Ta chronique est vraiment très bien construite et trés interessante ! J’aimle bien les parallèles que tu fais avec d’autres titres, notamment la petite citation de la fin, très parlante. Tout cela me donne la curiosité de découvrir ce roman que l’on m’avait déjà conseillé.

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    1. Le Grand Marin n’est pas loin d’être un best-seller, mais au fond je suis un peu déçu… Je ne crois pas que le lectorat français d’aujourd’hui ait besoin de se dépasser et de chercher la mort dans l’overdose de travail, j’ai plutôt l’impression qu’il faudrait un peu apprendre la paresse parfois…

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      1. Je suis tout à fait d’accord avec toi. Dit comme ça « la mort dans l’overdose de travail » ça renvoit à l’époque de nos grands parents où le travail était reconnu comme une valeur dans laquelle il fallait mettre toute notre énergie. Aujourd’hui tout tend à nous faire entrevoir que ce n’était peut être pas la bonne façon de penser et qu’il y a bien d’autres manières de s’épanouir…

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