Hors-série : Anna Akhmatova (1889-1966)

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En 2007 est parue une bouleversante anthologie de poèmes d’Anna Akhmatova, choisis et traduits par Jean-Louis Backès, professeur de littérature comparée à la Sorbonne et spécialiste d’à peu près tout — depuis Homère jusqu’à aujourd’hui.

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Portrait d’Akhmatova par Petrov-Vodkin (1922)

De son vrai nom Anna Gorenko, Akhmatova s’est choisie un pseudonyme oriental (on entend Ahmed, un nom coranique), pour dire sa fierté d’avoir une « grand-mère tartare ». Ses poèmes, surtout les plus tardifs, semblent pourtant contredire l’ascendance barbare par leurs accents patriotes ; mais Anna Akhmatova défend d’abord une langue et une littérature, celle de Pouchkine qu’elle aime depuis l’enfance (« Courage », p. 213) :

Il n’est pas terrible de tomber sous les balles,
Il n’est pas amer de rester sans toit,
Et nous te garderons, langue russe,
Immense parole russe.

La Russie est surtout le nom que la poète donne au malheur, comme dans ce poème sans titre (p. 143) :

La vie est finie pour toi,
Tu resteras dans la neige.
Vingt-huit coups de baïonnette,
Cinq balles de fusil.
Il est triste, ce nouveau
Vêtement que j’ai cousu.
Elle aime, elle aime le sang,
Notre terre russe.

Ainsi ses poèmes vacillent-ils sans cesse entre l’élégie et l’épopée, comme dans le « Cycle de Léningrad » (p. 207-210), où les larmes sont des armes :

Celle qui dit aujourd’hui adieu à celui qu’elle aime,
Que de sa douleur elle fasse une force !
À nos enfants nous jurons, nous jurons aux tombes
Que personne ne nous forcera à nous soumettre.

Le fameux Requiem, court recueil de vers anti-staliniens, n’est pas la meilleure pièce de cette anthologie. Beaucoup de formules fulgurantes, trouvées dans les autres poèmes, m’ont laissé stupéfait : « Orphelins de Saint-Petersbourg ! Mes petits enfants ! On respire mal sous la terre » (p. 209).

En somme toute son œuvre exprime la solitude de la poète en un temps de poésie soupçonnée : « On m’a jeté tant de pierres, / Que plus aucune ne m’effraie » (p. 71). L’essentiel semblent des vers d’amour, mais bien souvent le pouvoir soviétique se cache derrière la figure de l’amant cruel, comme ici (p. 52) :

Il parlait de l’été ; il disait aussi
Qu’être poète, pour une femme, est absurde.
Je me suis rappelé le haut palais impérial
Et la forteresse de Pierre-et-Paul.

Anna Akhmatova est contemporaine de Marina Tsvétaïéva, l’admire et la connaît bien (plusieurs poèmes de l’anthologie lui sont adressés). Mais dans l’ensemble Akhmatova est plus engagée, et n’a jamais quitté Saint-Pétersbourg sans nécessité, malgré le totalitarisme qu’elle n’a cessé de condamner, tandis que Tsvétaïeva est partie en Europe par désespoir.

Pour moi, je suis heureux d’entendre à nouveau parler de Saint-Pétersbourg et de la Neva, le fleuve qui traverse cette capitale des arts ; cela me rappelle la peinture que ma naïveté préfère à toutes les autres du monde, Couple à cheval, de Vassily Kandinsky (1906-1907) :

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D’autres poèmes d’Akhmatova sont lisibles en ligne sur : Lesmotstouchants, Bouche à oreille ou Henri Abril. Requiem est entièrement lisible en russe ici, avec une présentation en français. En 2015, André Marcowicz lisait Requiem accompagné au violoncelle par Sonia Wieder-Atherton : une critique ici, une autre là.

 

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