Julia Deck, Le Triangle d’hiver (2014)

Être chômeuse est un travail à plein temps. Surtout pour « mademoiselle », l’héroïne du Triangle d’hiver, qui décide, faute d’emploi qui lui soit destiné, de s’inventer une vie. Elle emprunte en effet le nom et la profession de la romancière Bérénice Beaurivage, personnage d’un film d’Eric Rohmer joué par Arielle Dombasle. Armée de cette identité, elle s’enfuit à Saint-Nazaire, une ville dont elle ne sait rien.

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Un homme simple et pragmatique, jamais nommé autrement que l’Inspecteur, se prend au jeu de cette Arielle Dombasle du dimanche, et devient le mécène malgré lui de sa fiction sociale. Il est d’abord dupe, ensuite perplexe, enfin désespéré par l’hermétisme identitaire de l’héroïne qui refuse de se chercher un emploi, un logement ou de se faire des amis, et prétend écrire un roman dont elle ne lui fait pas lire une ligne. Blandine Lenoir, une journaliste un peu jalouse, voudrait démasquer la fausse romancière et en détourner l’Inspecteur, mais sans y parvenir tout à fait. On apprendra finalement que dans ce triangle équilatéral, « mademoiselle » n’est pas la seule à inventer son identité…

Le monde social est un théâtre, disait déjà Sartre dans les romans et dans les pièces qui lui ont valu le prix Nobel. L’existentialisme intéresse beaucoup l’écriture contemporaine, et aujourd’hui presque tous les personnages de romans sont des « hommes sans qualité » (Musil) qui inventent leur existence à partir d’un anonymat imposé. J’en parlais déjà au sujet de Lola LafonLe Triangle d’hiver est une variation de ce thème.

Dans le roman de Julia Deck, l’identité est abordée comme le « remplissage » d’une forme vide, géométrique. En effet le « triangle d’hiver » (une constellation à plus d’un titre symbolique) n’est que l’une des très nombreuses formes géométriques qui peuplent les descriptions de lieux et de personnages creux, sans âme et interchangeable. Dans son carnet de romancière, l’héroïne, au lieu d’écrire des mots et des phrases, dessine « des hiéroglyphes », des « lignes de ronds et de points » (p. 119) : c’est-à-dire la forme d’un roman, mais sans le sens. Et comme à la fin d’un livre de Jean Echenoz, libre au lecteur d’estimer si ce roman possède ou non un contenu.

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D’autres avis :

Matériau composite, qui résume l’intrigue mieux que moi,

Culturebox, qui soulève beaucoup de questions intéressantes,

Bulle de manou,

Zone Critique, sensible à la satire sociale,

La revue de presse sur le site des éditions de Minuit.

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Une réflexion sur “Julia Deck, Le Triangle d’hiver (2014)

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