Elodie Llorca, La Correction (2016)

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Sa mère est morte brutalement, sa femme le quitte : François, le narrateur de La Correction, aurait toutes les raisons d’exprimer quelque tristesse, de chercher auprès d’autrui secours et compassion. Il n’en fait rien. Il enfouit sa peine dans l’exercice maniaque de son métier : correcteur pour La Revue du Tellière. Les coquilles dont il fait la traque sont sa propre coquille émotionnelle : « sors de ta coquille ! », voudrait-il s’écrier (p. 187).

Réveiller les douleurs enfouies n’est pas si facile. Elles suintent, sous forme d’indices, dans tous les lapsus qu’il corrige, mais il refuse de se livrer à un récit complet et direct de ce qui l’a traumatisé. Ainsi Élodie Llorca entraîne-t-elle ses lectrices et lecteurs dans un roman « en biais », où chaque mot est un lapsus lui-même. Cet oiseau blessé que François recueille à la sortie du bureau, n’est-ce pas plutôt un ciseau avec lequel quelqu’un s’est blessé par le passé ? Reine, sa patronne qui le fascine et l’intimide, n’est-ce pas l’image de la peine qui le plonge dans le travail pour échapper aux pensées suicidaires ? Les pages des épreuves qu’il doit sans cesse corriger, ne sont-ce pas autant de cages qui gardent reclus des sentiments refoulés ?

Comme François, le lecteur devient alors parfaitement paranoïaque, cherchant partout les coquilles malicieuses de Llorca qui permettraient de comprendre ce qui s’est passé dans la vie de son anti-héros. C’est un roman-énigme, dont le principe est bien résumé p. 65 : « À force d’allusions et de non-dits, le chemin se retrouvait comme miné, jalonné de chausse-trapes ». De ce fait, beaucoup ont eu le sentiment d’être passé-e-s à côté des indices, comme Bookfalo pour Cannibal Lecteur ou Canel sur son blog. L’incompréhension menant à la colère, on trouve aussi çà et là des recensions furieuses, comme ici. Quant à moi, je concède que chercher sans cesse les calembours et les « erreurs signifiantes » (comme les nomme l’autrice dans une interview) a quelque chose de fatigant, mais je suis également sensible, comme le journal L’Humanité, au grand pouvoir que Llorca confère ainsi à chaque mot de son texte. D’ailleurs je suis loin d’avoir tout élucidé : par exemple, quelle coquille se cache derrière le nom bizarre du collègue de François, « Tapoin » ? Dites-moi si vous avez une idée.

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