Hors-série n. 4 : hôpitaux et maternités

Je publie ici un vieil article que j’avais écrit en 2013 sur deux romans, l’un de 1964, l’autre de 2009, et qui prenait la poussière dans mes tiroirs. On sent peut-être à le lire que l’encre de mon agrégation de lettres modernes n’avait pas séchée : le ton est scolaire, mais le fond est sincère.

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Il ne doit pas nous surprendre qu’une femme aussi révoltée contre les réflexes patriarcaux, aussi en avance sur son temps et aussi profondément opposée à la psychanalyse que Simone de Beauvoir ait écrit l’un de ses livres les plus beaux et les plus déchirants sur la mort de sa mère. Une Mort très douce (1964) raconte les derniers instants de Françoise de Beauvoir à l’hôpital. Simone est alors une écrivaine reconnue et admirée pour Le Deuxième sexe, paru quinze ans plus tôt, et les Mémoires d’une jeune fille rangée, de 1958. Ces œuvres consacrées, classiques, sont cependant difficilement conciliables avec le court récit de la mort de Françoise, qui semble ne relever ni du militantisme, ni de la philosophie, ni de l’ambition de mémorialiste de Beauvoir. À la limite entre monument et document, elle échappe aux catégories confortables de sa production littéraire.

Cinquante ans après sa publication, il est tentant d’éclairer le dessein de Une Mort très douce à partir d’un roman contemporain qui offre de nombreuses similitudes avec celle-ci. Il s’agit de Mauvaise fille, de Justine Lévy (2009). Les points communs sont nombreux. Les deux livres sont écrits par des autrices nées dans une certaine aristocratie ; les deux livres racontent la longue et pénible maladie de leur mère, souffrante, et l’altération progressive de leurs corps, de leurs facultés intellectuelles, la difficulté qu’elles ont à faire comprendre leur activité d’écrivaine à leur mère même à l’instant de la mort, et malgré tout, la fierté de leur mère pour la grande reconnaissance sociale qu’on leur accorde dans les milieux de la culture. Ainsi chez Simone de Beauvoir, l’incompréhension entre mère et fille tient à la perte de la foi et à des mœurs que sa mère tient pour peu sérieuse : « Souvent choquée par le contenu de mes livres, elle était flattée par leur succès. »

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Dans le déroulement de la maladie elle-même on retrouve des épisodes communs. La maladie est précisément la même dans les deux cas : un cancer du sein, symbole d’une maternité maladive. Les deux narratrices sont rebutées par le corps malade d’une personne qu’elles chérissent. Beauvoir : « L’extérieur même de son corps lui échappait : son ventre blessé, sa fistule, les ordures qui s’en écoulaient, la couleur bleue de son épiderme, le liquide qui suintait de ses pores… » Lévy : « Le liquide coule. J’essaie d’oublier que ça sent bizarre, que c’est gluant, que ça a une consistance trop épaisse et que c’est maman. J’essaie de me convaincre que moi aussi j’ai sûrement de l’eau dans le ventre. » Une seule différence notable, l’expression du dégoût dans Une Mort très douce n’est pas assumée par la narratrice mais par sa sœur, « Poupette ».

Pourtant, d’une certaine manière, la similitude de traitement de la mort dans Mauvaise fille et Une Mort très douce ne relève sans doute pas d’un parti-pris esthétique ou d’un hommage quasi-plagiaire qu’un roman rendrait à l’autre, mais plutôt de faits de civilisation, d’une documentation de la mort en 1964 et en 2009. On retrouve en effet dans ces pages de nombreuses caractéristiques de ce que l’historien de la mort Philippe Ariès appelle « le renversement de la mort » dans l’Occident contemporain : le protagoniste s’intéresse à sa mort comme à un cas médical, se renseignant sur sa maladie et sur les suites qu’en ont connu d’autres malades atteints comme lui. C’est cette expérience d’objectivation que connaissent, en partie, les deux personnages de mères. Plus fondamentalement sans doute, la caractéristique de la mort contemporaine, qui permet d’en faire l’objet d’un roman, est que la mort n’est plus un instant mais une durée, qui peut aller jusqu’à plusieurs mois. Jusqu’au XXème siècle, la mort était un étrange et indéfinissable passage : aujourd’hui, elle est une étrange et curieuse période de vie. Ricœur et quelques autres critiques ont soutenu que si les romans ont tant essayé de partager l’expérience du temps, c’est que les philosophes étaient incapable d’en exprimer la notion. Lorsqu’un nouveau temps apparaît, comme ici la durée de la mort, de nouveaux romans sont nécessaires pour les dire.

En somme, tous les points communs de ces deux récits concernent des faits de culture, de civilisation ; ce qui frappe de premier abord le lecteur, à savoir la maladie, le dégoût, le malaise, le deuil pudique, tout ceci ne fait qu’ancrer le roman dans les problèmes de son époque et ne constitue pas encore un discours ni esthétique, ni éthique, ni politique. C’est dans le détail et la précision de l’écriture que va se manifester une nette différence idéologique. Le récit de Beauvoir ne prononce pas de jugement de valeur explicite sur l’objet décrit, à savoir la médecine et l’hospitalisation de sa mère. Elle laisse au lecteur la possibilité de comprendre son livre comme un plaidoyer implicite pour l’euthanasie, à la manière de Victor Hugo lorsqu’il écrit Le Dernier jour d’un condamné contre la peine de mort.

De fil en aiguille, la narratrice va dissoudre ainsi toute considération axiologique sur les bonnes et mauvaises manières de mourir, d’être en deuil, de vivre la mort de sa mère. Inutile de prétendre « se conduire de manière rationnelle en face d’une chose qui ne l’est pas : que chacun se débrouille à sa guise dans la confusion de ses sentiments. Je comprends toutes les dernières volontés, et aussi qu’on n’en ait aucune ; qu’on serre des ossements dans ses bras, ou bien qu’on abandonne le corps de l’être qu’on aime à la fosse commune. » Beauvoir ne promeut aucune bonne ou mauvaise attitude face à la mort ; au contraire elle extrait le deuil et le mourir de tout jugement de valeur. On commence à comprendre pourquoi ce récit a une place à part dans l’oeuvre de Beauvoir : la mort étant hors d’atteinte de toute idéologie, elle ne peut faire l’objet d’un essai ou d’un pamphlet militant.

Le livre de Justine Lévy est sur ce point le contraire de celui de Beauvoir. Mauvaise fille s’articule en deux temps qui prennent chacun environ la moitié du livre : le premier raconte la maladie de la mère en elle-même, le second raconte les séquelles de sa mort sur la narratrice, qui est enceinte quand sa mère meurt et qui accouche d’une fille dont elle a l’impression d’être une « mauvaise mère », comme sa propre mère l’a été pour elle. Il s’agit donc d’une simple démonstration du principe anthropologique relativement suranné, celui que « le mort saisit le vif ». C’est ce que va s’acharner à prouver Justine Lévy, sur le mode tragique : la fille de Louise commence, à peine née, à pleurer sur la photographie de sa grand-mère ; elle apprend à lire sur les épitaphes du cimetière. Point n’est besoin d’ouvrir le roman ni d’en lire une seule page pour le comprendre ; c’est écrit en bleu sur la quatrième de couverture : « Maman est morte, je suis maman, voilà, c’est simple, c’est aussi simple que ça, c’est notre histoire à toutes les trois. » Outre l’effet certain d’attraction du grand public qui consiste à annoncer dès la couverture que tout est simple et que, promis, il n’y aura pas de prise de tête, l’ambition de cette première approche du roman est nettement universelle : « c’est notre histoire à toutes les trois » doit se comprendre comme « c’est notre histoire à toutes et tous ». Lévy développe un propos totalement universel, Beauvoir un propos totalement particulier.

Un aperçu tranché de ce qui oppose Beauvoir et Lévy pourrait être compris par comparaison entre les deux excipits, qui tiennent des discours anthropologiquement opposés. Justine Lévy : « Peut-être que c’est elle qui a choisi sa mort, comme on choisit un roman avant de partir en vacances, comme on choisit une destination de vacances, ou comme ça, pour rendre service, parce qu’elle pensait que c’était bien, que c’était dans l’ordre, qu’il fallait qu’elle meure pour me laisser être mère à mon tour. » Simone de Beauvoir : « On ne meurt pas d’être né, ni d’avoir vécu, ni de vieillesse. On meurt de quelque chose. Savoir ma mère vouée par son âge à une fin prochaine n’a pas atténué l’horrible surprise : elle avait un sarcome. (…) Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s’il la connaît et y consent, une violence indue. » Tout se passe comme si le roman de Justine Lévy donnait précisément dans le discours stéréotypé auquel Beauvoir tente de répondre ici : on ne meurt pas d’une philosophie, dit-elle, ni de notre condition humaine ; il n’est rien d’universel dans la mort, contrairement à tout ce que la psychanalyse a inventé en se racontant la Mort du Père. Il n’y a pas de mort naturelle.

Sur Une mort très douce, voir l’excellente revue de l’excellent blog Le Bal des absentes, qui a fait étudier le roman à des lycéens de filières techniques. Une autre recension peut être lue sur le site d’une bibliothèque espagnole.

Du roman de Simone de Beauvoir a été tiré un tableau par Pomme Camille. On peut le voir ici et je vous y invite parce que beaucoup d’aspects de l’oeuvre y sont traduites en image.

Sur le scénario du roman de Justine Lévy, un film français a été tourné, comme le rappelle Pasiondelalectura.

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4 réflexions sur “Hors-série n. 4 : hôpitaux et maternités

    1. « Une mort très douce » n’est peut-être pas le meilleur livre pour commencer Beauvoir… Le Deuxième Sexe est un monument et une lecture importante pour comprendre toute la littérature qui a suivi sur le sujet (je dis ça je l’ai pas encore lu!)

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