Lydie Dattas, La Blonde. Les icônes barbares de Pierre Soulages (2014)

« La Blonde », la lumière, « celle qui va pieds nus sur les atomes de l’air » (p. 43), se reflète sur les tableaux noirs, titanesques et intransigeants de Pierre Soulages.

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La Blonde est la rencontre de deux univers artistiques : Lydie Dattas cherche dans son œuvre « la foudre » qui frappe au fond de « la nuit spirituelle » (deux titres de ses recueils), Pierre Soulages est en quête du « noir-lumière » qui se réfléchit dans « l’outrenoir ». La complicité de ces deux sensibilités amène Lydie Dattas à décrire, dans quarante poèmes de format identique, les tableaux de Soulages et les impressions qu’elles suscitent. Impressions de pure sauvagerie, de remise à plat de la civilisation : Pierre Soulages est comparé à Attila, à Genghis Khan, à Tamerlan. « Une bande anarchique d’outrenoirs est aperçue du côté des grands horizons des causses, foulant de ses bottes crottées la riche hermine des civilisations, comme une armée de poèmes en marche » (p. 72).

Dans leur radical anachronisme, dans leur refus d’être salis par les couleurs de l’actualité et « les yeux morts des écrans » (p. 59), les tableaux de Soulages, adaptés en poésie par Dattas, deviennent « mallarméens » (p. 23) : comme les vers de Mallarmé, ils haïssent « l’universel reportage ». Comme les vers de Mallarmé, ils « exhibent la laque d’un deuil précieux » (p. 76). Comme Mallarmé (ou presque), ils « donnent un sens plus pur aux mots de l’attribut » : la construction attributive, répétée dans presque chaque phrase du recueil, devient le mantra qui imite la construction obstinée et régulière des coups de couteau de Soulages dans la pâte noire. Ut pictura poesis.

Dans une certaine mesure, Lydie Dattas actualise un recueil sublime de Roger Caillois, qui commence à dater (1966) : Pierres. Chez Dattas, « l’outrenoir est la matrice des images » poétiques (p. 33) ; chez Caillois (et il n’est pas interdit d’y voir la force d’attraction de son propre patronyme) ce sont les formes hasardeuses des cailloux de la Terre entière qui inspirent au poète ses métaphores. Caillois : « je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère. » Dattas : « Conduit par la déesse chtonienne, [le visionnaire du noir] descend les degrés basaltiques pour se trouver en se perdant » (p. 35).

En somme, Lydie Dattas et Roger Caillois illustrent deux manières pour la poésie de marquer son refus de l’esthétique artificielle et bourgeoise des pierres précieuses, chantées jadis par Marbode et Rémy Belleau. Caillois sur ses pierres : « Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. » Dattas sur les tableaux outrenoirs : « Aux pierres précieuses [le cantonnier du rien] préfère ces Intouchables » (p. 43).

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D’autres recensions :

Unidivers, qui resitue le recueil dans le parcours de l’autrice,

Thierry Jolif-Maïkov pour le site Recours au poème,

Pierre Assouline qui rappelle le problème, poignant et capital pour Lydie Dattas, de l’absence de noms féminins dans l’histoire de l’art, sur La République des Lettres,

Pascale Trück évoque La Nuit spirituelle, ancien recueil de Lydie Dattas, pour Recours au poème.

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